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GÉNÉALOGIE DES DIAGNOSTICIENS

Schopenhauer, le monde comme souffrance

Jerem Maniaco · 2026-05-17 17:29 · 0 claps · 7.3 min read
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GÉNÉALOGIE DES DIAGNOSTICIENS

Schopenhauer, le monde comme souffrance

Le manque qui constitue Série : Généalogie des Diagnosticiens

Schopenhauer est le premier philosophe occidental à avoir formulé ce que toute l’économie du XXIe siècle exploite : l’homme veut sans pouvoir choisir ce qu’il veut, et la satisfaction qu’il croit chercher est précisément ce qu’il n’atteint jamais. Le marché de l’attention contemporain repose sur cette mécanique. Schopenhauer l’a écrite en 1818.

Personne n’a lu son livre pendant trente ans.

Arthur Schopenhauer naît en 1788, hérite à dix-huit ans d’une fortune qui le dispense de jamais travailler, écrit son grand œuvre à trente ans, est ignoré pendant trois décennies, et meurt en 1860 au moment où l’Allemagne commence enfin à le lire. Il n’a tenu aucun poste durable, n’a fondé aucune école, n’a eu aucune épouse, aucune descendance, aucun disciple direct. Sa pensée n’a été reçue qu’après lui. Sa vie tient en une phrase : il a écrit ce que personne ne voulait entendre, à l’âge où d’ordinaire on s’efforce de plaire, et il a attendu, sans rien céder, pendant le reste de son existence, que le monde rattrape sa lucidité.

C’est le diagnostic qui compte.

Le diagnostic

Le Monde comme volonté et représentation commence par une phrase qui retourne deux mille ans de philosophie : « Le monde est ma représentation. » Le monde tel qu’il apparaît au sujet, dit Schopenhauer, n’est pas le monde tel qu’il est. C’est une image mentale construite à partir du temps, de l’espace et de la causalité, trois formes que le sujet projette sur ce qu’il perçoit. Sur ce point Schopenhauer suit Kant. Mais il refuse de s’arrêter là.

Kant avait posé que la chose en soi, ce qui est derrière l’apparence, restait à jamais inconnaissable. Schopenhauer prétend la nommer. Il y a un seul moyen de connaître la chose en soi : se tourner vers le seul objet qu’on puisse habiter de l’intérieur, le corps. Vu du dehors, le corps est un objet parmi d’autres. Vu du dedans, il est éprouvé comme désir, comme élan, comme faim, comme peur. Cette force qui le meut sans qu’aucune décision ne l’ait précédée, c’est la chose en soi. Schopenhauer la nomme Volonté.

Pas la volonté au sens courant. Pas la décision rationnelle ni le choix délibéré. La Volonté au sens métaphysique : une pulsion aveugle, sans but, sans raison, sans direction, qui constitue tout ce qui vit. Le tigre n’a pas choisi de chasser. La plante n’a pas réfléchi avant de pousser vers la lumière. L’homme qui désire, qui craint, qui s’attache, qui hait, n’est pas l’auteur de ces mouvements. Il est le théâtre d’une force qui le traverse.

L’inversion est totale. Et elle change tout.

L’homme se prend pour un sujet qui aurait des désirs.

Il est un désir qui se prend pour un sujet.

Si le sujet est second et la Volonté première, alors le bonheur, la satisfaction, l’accomplissement ne sont pas des états qu’un sujet puisse atteindre. Ce sont des illusions que la Volonté produit pour se reproduire. Quand un désir est satisfait, la Volonté ne s’arrête pas. Elle se déplace. La satisfaction est immédiatement remplacée par un nouveau manque, ou pire, par l’ennui, qui est l’expérience nue de la Volonté tournant à vide. La condition humaine oscille entre deux pôles, et seulement deux : la souffrance du désir non satisfait, l’ennui du désir satisfait. Il n’y a pas de troisième état. Le bonheur, tel qu’on l’imagine, n’est qu’un point de bascule entre les deux. Une fraction de seconde durant laquelle l’objet vient d’être obtenu et le suivant n’a pas encore été désigné.

Cette fraction de seconde, l’homme la prend pour la vie. Le reste, presque tout, il l’appelle des accidents.

L’erreur n’est pas dans tel ou tel choix. Elle est dans la structure du vivant. Le vivant veut. Ce qui veut souffre. Donc le vivant souffre, par nature, par définition. La souffrance n’est pas une avarie de la condition humaine. Elle en est la condition même.

Toute philosophie qui promet le bonheur ment. Toute religion qui promet la délivrance par l’action ment. Toute politique qui promet l’accomplissement collectif ment. La seule lucidité possible consiste à reconnaître que vouloir, c’est manquer, et que le manque est sans fond.

Personne ne choisit. Tout veut.

Schopenhauer entrevoit trois échappées, et seulement trois. La première est l’art, et particulièrement la musique : l’écouter, c’est cesser de subir la Volonté pour la contempler du dehors. La seconde est la compassion, Mitleid en allemand, qui consiste à reconnaître dans la souffrance d’autrui la même Volonté qui travaille en soi, et donc à briser, le temps d’un geste, l’illusion de la séparation entre les vivants. La troisième est l’ascèse, le refus délibéré de vouloir, dont les saints, les ermites, les renonçants bouddhistes offrent le modèle. Ces trois voies ne sauvent personne. Elles permettent seulement de regarder la Volonté de l’extérieur, à de rares instants, dans un tableau, dans une partition, dans le visage d’un autre qui souffre comme on souffre. Ce sont des trêves dans la guerre, pas des sorties.

Ce diagnostic, posé en 1818, restera lettre morte pendant trois décennies. Pour une raison simple : il était insoutenable. Aucune société, aucun pouvoir, aucune éducation, aucune religion ne pouvait accueillir une thèse qui retirait à l’homme jusqu’à l’espoir d’être heureux. On préférait Hegel, qui promettait que l’Esprit s’accomplissait dans l’Histoire. On préférait les optimismes religieux, libéraux, socialistes, qui supposaient tous que l’homme pouvait, par la foi, par le travail, par la révolution, devenir ce qu’il n’était pas encore.

Schopenhauer disait : il ne deviendra jamais. Il est ce qui veut. Ce qui veut souffre. Le reste est anesthésie.

L’industrialisation du manque

Pendant un siècle, le diagnostic est resté dans les livres. Lu par Wagner, Nietzsche, Tolstoï, Maupassant, Proust, Mann, plus tard Wittgenstein, Beckett, Borges, Cioran. En 1917, Freud rend hommage, dans Une difficulté de la psychanalyse, au « grand penseur Schopenhauer dont la “Volonté” inconsciente peut être considérée comme l’équivalent des pulsions psychiques de la psychanalyse ».

Mais le diagnostic restait théorique. La condition qu’il décrivait, on la subissait sans pouvoir y faire grand-chose.

Au milieu du XXe siècle, quelque chose change. Le diagnostic devient cahier des charges.

L’économie qui s’est construite depuis 1950 repose sur la confirmation empirique de ce que Schopenhauer avait écrit. La publicité ne vend pas des produits. Elle entretient le manque qui se déplacera sur un nouvel objet dès que le précédent aura été acquis. Le marketing ne s’adresse pas à la raison du consommateur. Il s’adresse à la Volonté qui le traverse, dont il est l’effet, et qu’il prend pour son propre vouloir. Les plateformes numériques ne donnent pas du contenu. Elles calibrent un cycle de stimulation et de manque, vérifié sur des dizaines de millions de sujets, dont la précision repose entièrement sur la structure schopenhauerienne du désir.

Le fil qui se déroule. La notification qui s’allume. Le like qui arrive. La récompense qui se relâche. Le manque qui revient. Le geste qui recommence.

Ce cycle a un nom dans la littérature scientifique. Il a un fondateur. Il a une école. Il a un laboratoire de recherche financé par l’industrie. En 1996, un psychologue expérimental de l’université Stanford nommé B.J. Fogg invente le terme captologie, contraction de Computers as Persuasive Technologies. Le programme : étudier les techniques par lesquelles une interface numérique peut modifier l’attitude et le comportement de son utilisateur, sans que celui-ci en ait conscience. Une discipline universitaire se constitue. Elle forme, à Stanford et ailleurs, les ingénieurs qui concevront, dans les années qui suivront, les algorithmes des plus grandes plateformes mondiales.

Parmi les étudiants de Fogg, deux figures essentielles. Tristan Harris, qui travaillera comme Design Ethicist chez Google avant de quitter l’entreprise fin 2015 pour fonder le mouvement Time Well Spent, devenu en 2018 le Center for Humane Technology. Et Nir Eyal, qui publiera en 2014 Hooked, manuel d’ingénierie des habitudes addictives. Eyal y formalise un modèle en quatre temps : déclencheur, action, récompense variable, investissement. Le déclencheur active la pulsion. L’action engage le geste. La récompense variable, calquée sur les machines à sous, maintient l’attention. L’investissement renforce le lien. Le cycle se reproduit, automatiquement, sans qu’aucune décision n’ait été prise par le sujet.

Schopenhauer décrit la chose en 1818 : l’homme veut, sans pouvoir vouloir autre chose, et la satisfaction obtenue relance le manque. Fogg et ses élèves industrialisent la chose en 1996 : la satisfaction et le manque deviennent des paramètres d’optimisation. La récompense variable, identifiée par B.F. Skinner dans les années 1950 sur des pigeons, est devenue le ressort de chaque application de smartphone construite depuis vingt ans.

Le cycle a été optimisé par des équipes de neuroscientifiques et d’ingénieurs comportementaux. Il s’appuie, sans toujours le savoir, sur ce qu’un philosophe allemand isolé avait formulé deux siècles plus tôt. L’homme veut. Quand il obtient, il s’ennuie. Quand il s’ennuie, il veut autre chose. La machine donne, prend, redonne, prend à nouveau.

Ce qui est nouveau, ce n’est pas le diagnostic. Schopenhauer l’avait posé. C’est l’industrialisation du diagnostic. Schopenhauer pensait que reconnaître la Volonté permettait, par l’art, par la compassion, par l’ascèse, de la suspendre brièvement. Ces trois voies supposaient des intervalles. Du silence. Des espaces où la pulsion se taisait, le temps d’une partition, le temps d’un regard porté sur un autre, le temps d’un retrait. Aujourd’hui, ces intervalles sont rares. Le cycle ne laisse plus l’espace nécessaire à leur apparition.

Plusieurs études publiées entre 2021 et 2023 convergent : l’usage régulier des plateformes de vidéos courtes modifie la capacité d’attention soutenue à des stimuli non variables. Ce qui se construit là n’est pas une habitude. C’est un câblage. Schopenhauer décrivait une structure métaphysique de la Volonté. Une partie de la jeunesse contemporaine en est devenue la confirmation neurologique.

Le système moderne n’a pas inventé la Volonté. Il a supprimé les intervalles où la Volonté se taisait.

L’héritage

Schopenhauer ajoute au corpus des diagnosticiens la couche fondamentale.

Machiavel avait montré comment le pouvoir se maintient par l’apparence. La Boétie, pourquoi les hommes obéissent volontairement. Pascal, pourquoi ils refusent de penser leur condition. Schopenhauer descend d’un cran. Il ne décrit plus comment ils obéissent, ni pourquoi ils s’évadent. Il décrit ce qui les meut avant toute obéissance et avant toute fuite. Le ressort. La pulsion qui constitue le sujet avant que le sujet n’ait à choisir quoi que ce soit.

Le pouvoir n’a pas besoin de produire le désir. Le désir précède le pouvoir. Le pouvoir se contente de canaliser, d’orienter, d’industrialiser une pulsion qui était déjà là, qui sera toujours là, qui constitue le sujet bien plus qu’il ne la possède.

Quand Schopenhauer écrit que l’homme est un désir qui se prend pour un sujet, il décrit en avance la matière première sur laquelle deux siècles d’économie de marché, de publicité, de communication politique et de capitalisme de surveillance viendront s’appuyer. Sans la Volonté schopenhauerienne, aucune de ces machines ne fonctionnerait. Avec elle, elles fonctionnent toutes seules.

Voir ne libère pas.

L’homme veut.

Ce qui veut manque.

Ce qui manque obéit.

Règle VI : Le pouvoir contemporain n’agit plus sur la volonté du sujet. Il exploite le manque qui le constitue.

Prochain : Kierkegaard, l’angoisse et la foule

Jerem Maniaco / Auteur du Codex de la Manipulation — Analyste des mécaniques de pouvoir / jeremmaniaco.com


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