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80 ans de la libération de Marseille

1944–2024 • Discours intégral

Benoît Payan · 2024-08-29 12:26 · 0 claps · 5.3 min read
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80 ans de la libération de Marseille

1944–2024 • Discours intégral

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Nous sommes le 11 mars 1943.

Marseille est occupée et les poussières de la destruction sont à peines retombées sur le Vieux-Port.

Devant les magasins, la foule s’impatiente, s’étire et s’étend. Des femmes aux visages émaciés tiennent dans leur main les tickets de rationnement qui vont leur permettre de nourrir leurs petits.

Debout sur un perron, un homme a réuni autour de lui quelques-uns de ses amis pour leur faire la lecture du jour. Il tient à la main Le mot d’ordre, un journal marseillais, tenu par la censure de Vichy.

Il ne le sait pas encore, mais le poème qu’il s’apprête à déclamer deviendra bientôt, comme un rayon de soleil perce l’obscurité du ciel, un hymne de la Résistance.

« Quand les blés sont sous la grêle Fou qui fait le délicat Fou qui songe à ses querelles Au cœur du commun combat »

Écoutons dans ces mots la voix de la liberté, la voix de l’unité, la voix de l’horizon retrouvé.

Écoutons dans ces mots le cri de ceux qui veulent vivre.

Le cri de la résistance. Louis Aragon signe, pour la dernière fois de son nom avant d’entrer dans la clandestinité, un texte fondateur, un poème sacré pour les Français qui veulent rester libre, La rose et le réséda.

« Un rebelle est un rebelle Nos sanglots font un seul glas Et quand vient l’aube cruelle Passent de vie à trépas »

Cette voix que vous entendez, c’est la voix de Louis Aragon, c’est la voix de la Résistance toute entière, c’est la voix de ces femmes, de ces hommes, de ces héros, c’est la voix des Français et des Marseillais, c’est la voix de Londres, d’Alger et de Toulon, c’est la voix de Bir-Hakeim et c’est la voix du destin. C’est la voix du sang et de l’espoir.

Marseille, éprise de liberté,

Marseille avec ses navires amarrés, avec son Lupanar agité où se mêlent bonnes gens et bandits, Marseille, avec sa force de vie, sa volonté farouche de partage et de solidarité, Marseille était alors pour les nazis le symbole de la société décadente.

Notre Ville, valeureuse, intrépide, mêlée d’audace et de courage, a été, dès les premières secondes de la guerre, une terre de résistance, une terre de lutte et une terre d’action.

Ils ont pris la plume et le revolver.

Les rotatives clandestines du Parti Communiste, celles de la Marseillaise, tournaient en cadence avec les imprimeries socialistes.

Il y avait là les jésuites d’Avignon, les dominicains de la rue Edmond Rostand, le Franc-Maçon Murat et les bulletins de la légion gaulliste.

Il y avait là le tchèque Vladimir Vochoc, l’américain Varian Fry, la polonaise Mala Kriegel. Il y avait là l’Arménien Bedoukian, avec tous ses frères et sœurs d’Arménie, parce que l’Arménie avait dans sa chair, encore, la douleur du Génocide.

Au Florida, sur le Quai des Belges, Jean Moulin recevait tour à tour tous ceux qui ont fait la résistance marseillaise, avant de s’envoler pour Londres et d’y rejoindre le Général de Gaulle.

« Et leur sang rouge ruisselle Même couleur même éclat Celui qui croyait au ciel Celui qui n’y croyait pas »

Amis, rappelons-nous, ici, devant Marseille libre.

Rappelons-nous de leur sacrifice. Ils ont su, pour Marseille et pour la France, dépasser les différends, les différences, surmonter les clivages et relever le drapeau.

Rappelons-nous de leur souvenir, de ces accents étrangers qui criaient ensemble «Vive la France ! »

Nous sommes le 25 août 1944, et Marie-Joséphine, le bourdon de la Bonne-Mère, sonne sur la France toute entière.

La bataille est rude, et le sang sèche sous un soleil de plomb.

A quelques mètres d’ici, à quelques mètres de nos souvenirs, le corps sans vie d’Ahmed Litim repose sans linceul. Son nom, c’est celui de tous ses frères d’armes.

C’est celui de tous les tirailleurs algériens, de ces tabors et de ces goumiers marocains, c’est celui des militaires britanniques et américains, c’est celui des zouaves, c’est celui de la France libre, libérée par ses frères de par-delà les mers et les océans.

Célébrer Ahmed Litim, c’est célébrer le sacrifice de ceux qui ont donné leur vie pour sauver la nôtre. Le prix de notre liberté, c’est celui de leur sang, c’est celui de leur sacrifice.

Beaucoup d’entre eux ne savaient ni lire, ni écrire.

La plupart, arrachés à leur famille, ne savaient même pas pourquoi ils partaient au combat.

Nous leur devons tout.

La bataille de Marseille porte en elle les ferments d’une ville qui connaît son histoire et son passé, qui agit sans relâche pour construire son avenir de paix et d’égalité.

Il faudra trois jours encore, trois jours de combats, trois jours à pleurer les pertes et à espérer, trois jours à retenir son souffle, avant que l’ennemi ne capitule, avant que Marseille ne soit rendue à elle-même.

Nous sommes le 28 août 1944, et Marseille est libre. Raymond Aubrac, au nom du Gouvernement Provisoire, a signé en Préfecture le rétablissement de la République.

Gaston Defferre est nommé à la tête de la municipalité par le Général de Gaulle.

Le Général de Monsabert prépare ses troupes pour le grand défilé de la Victoire sur la Canebière.

Partout règne à Marseille un vent de liberté. Le ciel semble teinté de couleurs nouvelles.

Un enfant danse devant les pavés brûlants de l’Hôtel de Ville. Un soldat américain s’allume une cigarette. Un général marocain prend la plume pour écrire à sa fiancée.

C’était il y a 80 ans.

C’était hier.

Mesdames, Messieurs,

Nous voici rassemblés au sommet de notre histoire.

Du sommet de la colline où nos libérateurs ont perdu la vie, nous regardons l’histoire et l’histoire nous regarde.

Les vagues incessantes qui s’échouent sur le rivage ont conduit, il y a 80 ans, les héros de l’Armée d’Afrique sur les côtes de la Méditerranée.

Regardons-là, cette mer, puissante et inconfortable, ravissante et insondable.

Elle est la mer de ceux qui ont fui pour recouvrer leur liberté quand Marseille était occupée.

Elle est la mer de ceux qui nous ont rejoint pour reconstruire un pays en ruine. Elle est la mer des tumultes et des fracas, la mer des oubliés et des retrouvés.

Elle est aujourd’hui la mer des conflits et des guerres, quand elle devrait être le chemin universel des gens de paix.

Aujourd’hui, à l’heure de célébrer la paix retrouvée, je veux penser à ceux qui la cherchent et qui en connaissent la valeur.

Quand renaissent les massacres, en Arménie, à Gaza, dans les Kibboutz et les plaines d’Ukraine, quand les sangs mêlés de l’humanité coulent à nouveau sur les sols du monde, nous avons le devoir devant l’histoire de ne jamais céder.

Marseille a perdu ses enfants dans les couloirs torturés de la guerre et de ses tourments.

Elle a perdu ses enfants parce qu’ils étaient juifs, chère Denise, elle a perdu ses enfants parce qu’ils ne priaient pas le bon Dieu, parce que la haine, parce que le poison de l’antisémitisme avait décidé d’en faire des parias.

Elle a perdu ses enfants parce que Pétain a préféré vendre la France plutôt que de la défendre.

Elle a perdu ses enfants, juifs, communistes, socialistes, gaullistes, tziganes, elle a perdu ses enfants résistants, mais elle a combattu, sans relâche, sans ambages, avec la force du devoir.

Aujourd’hui, nous rendons hommage à ceux qui sont morts, et nous disons tous ensemble que nous ne les oublierons pas.

Parce qu’oublier, c’est recommencer.

Parce que Rigord a écrit : l’oubli est la ruse du diable.

Alors ce matin, je formule le vœu, fut-il pieux, peu importe, car la piété seule, car seule la conviction sincère que la paix est l’horizon noble de l’humanité, résiste aux envahissements de la haine, je formule le vœu que nous continuions, sans cesse et sans relâche, à relever le flambeau de ceux qui, au prix de leur vie, nous ont offert la la liberté et cette belle, grande idée des jours heureux.

Vive Marseille. Vive Marseille Libre. Vive la République. Et Vive la France.

— Benoît Payan


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