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Le génocide des mots

Le militantisme au profit de certaines causes a conduit à un glissement sémantique de certains mots. Je peux citer :

Théophile Sibelle · 2026-05-17 09:15 · 0 claps · 5.9 min read
#genocide #definition #militantisme #morale #guerre
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Le génocide des mots

Le militantisme au profit de certaines causes a conduit à un glissement sémantique de certains mots. Je peux citer :

  • le fascisme : tout ce qui est à droite de la gauche radicale ;
  • le racisme : xénophobie ou critique de l’islam ;
  • l’islamophobie : détestation de tout musulman — antimusulmanisme — , n’autorisant pas la critique, la crainte et le rejet de l’islam ;
  • la laïcité : au-delà de la non-gouvernance par une Église ou de la non-constitutionnalisation d’une religion, elle est le rejet des religions. La droite pour le rejet de l’islam, la gauche du christianisme. Elle promeut paradoxalement elle-même des valeurs, qui sont le socle des religions ;
  • le génocide…

Des mots ont même perdu tout sens ! C’est le cas d’homme et femme, non descriptifs mais assertifs pour certaines personnes. Alors que le propre d’une définition est de caractériser, la performativité linguistique généralisée, au-delà de celle des mots dont c’est l’essence, conduit littéralement au non-sens.

Pour la bonne cause, en théorie

Si elle touche certains combats humanistes, ma critique linguistique n’est pas une opposition fondamentale à ces combats. C’est une réprobation de leur manière d’être menés par l’activisme langagier quand ce dernier est outrancier, sans nuance. Un brin fasciste ? Cela crée une confusion qui dessert les causes défendues et attise des haines d’origine terminologique. Le comble : des causes deviennent paradoxales et illégitimes. Par exemple, combattre l’islamophobie est finalement combattre la critique des valeurs !

La critique de la validité de l’utilisation d’un terme à implication morale ne signifie pas que la morale n’est pas autrement bafouée.

Attardons-nous sur le génocide.

Qu’est-ce qu’un génocide ? Certaines actions guerrières dans des conflits sont qualifiées de génocide. Le sont-elles à juste titre ?

La morale

Le terme ayant une portée morale, on ne peut pas s’arrêter à un sentiment. Sentiment fondé sur un sens, mais aussi des émotions et des valeurs qui peuvent elles-mêmes être mal définies.

Les valeurs sont des principes qui peuvent être circonscrits. Par exemple, observer un meurtre est horrible et le meurtre sera considéré comme un crime ; mais si l’on sait que la victime était elle-même un tueur en train de nuire, la mort reste choquante, mais l’acte n’est plus immoral.

Le génocide doit être précisément défini et circonscrit.

La définition

Un génocide est l’extermination discriminatoire d’un peuple, dans son entreprise ou son résultat.

En d’autres termes, c’est l’élimination volontaire, en cours ou achevée, de tout un groupe caractérisable jugé mauvais par les auteurs.

Les conditions sémantiques

Quatre conditions sont essentielles à la constitution d’un génocide.

  1. La volonté (de la disparition)
  2. Un jugement considérant l’existence des victimes illégitime ou gênante (élimination d’un obstacle politique par exemple). Il constitue le mobile.
  3. La mort, par le meurtre direct ou par des moyens sournois comme la privation de moyens de subsistance ou la stérilisation forcée.
  4. L’action de masse, sur le groupe caractérisable. On passe du meurtre au génocide par la masse (pour ce qu’elle représente).

Les points 1 et 2 forment l’acception morale.

Les points 3 et 4 caractérisent l’objectif et l’action.

Quand ce n’est pas…

Les quatre conditions doivent être réunies.

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Par exemple, un évènement climatique qui entraîne une mort de masse, où la volonté est absente, n’est pas un génocide. C’est un autre type d’extinction.

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Si la volonté de mort suffisait, meurtre et génocide seraient synonymes. Il faut que cela concerne une masse dans un cadre de discrimination.

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Si la volonté meurtrière de masse suffisait, les belligérants de toute guerre pourraient être considérés génocidaires. Il faut une volonté d’extermination du peuple au-delà d’une nécessité de défense qui peut être de grande ampleur.

La guerre n’est pas en elle-même un génocide, car la volonté guerrière peut revêtir un caractère de défense, de colonisation (qui, dans certains cas, peut être génocidaire, éventuellement d’une civilisation et non du peuple)…

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Le meurtre (la volonté de mort) est indispensable, car on peut souhaiter la fin d’une idéologie et non des personnes ou du peuple qui en est porteur. Certes, pour éliminer une idéologie, certains souhaiteront en passer par l’élimination du groupe la promouvant, ou feront l’amalgame irréfragable d’une idéologie et d’un groupe.

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Si la condition de la mort n’est pas présente, mais qu’il y a une volonté de discrimination (séparation, privation de liberté, discriminations sociales…), c’est la ségrégation, comme l’apartheid ou la dhimmitude. Une sorte de degré inférieur au génocide, par une discrimination à la conséquence moindre que la définitive mort.

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Le cas où seule la masse d’un peuple manque à la caractérisation du génocide est un type de terrorisme.

Il existe plusieurs types de terrorisme. Son fondement est la terreur, par une action meurtrière. La volonté peut être génocidaire, mais aussi vindicative par exemple.

Le terrorisme génocidaire est donc moralement tout aussi condamnable que le génocide. Les caractéristiques morales (1 et 2) sont présentes. La différence réside dans l’incapacité du ou des meurtriers à mettre en œuvre une action de plus grande ampleur (3 et 4).

La guerre, le moyen

Moyen de masse, la guerre semble le moyen le plus important de génocide.

Les guerres attisent les haines des deux côtés. Ce sont des peuples qui s’opposent, composés d’individus qui ont des positions différentes. Certains auront une volonté exterminatrice, d’autres non, dans chaque camp. Il reste donc à connaître la motivation et l’ampleur des positions parmi chacun des belligérants. Même si la volonté des belligérants n’est globalement pas l’extermination, au cours d’une guerre et au sein des belligérants, il est probable qu’il y ait des personnes qui ont des envies et des souhaits génocidaires. Ces personnes spécifiques sont condamnables. Par ailleurs, le génocide n’est pas le seul méfait guerrier ; par exemple, on peut torturer sans pour autant vouloir l’extermination d’un peuple.

L’intimité morale

Si la volonté ne suffit pas pour qualifier un génocide ni condamner des faits et qu’il faut une action, la volonté reste cependant critiquable et condamnable dans l’intimité morale. Une personne qui a la volonté mais pas les moyens n’est pas meilleure que celle qui en a les moyens.

À l’inverse, une personne qui a la volonté et les moyens mais ne la met pas en œuvre n’a donc qu’une volonté réduite et a la grandeur du contrôle moral de ses pulsions.

Une langue émotionnelle

Pour la critique d’une action avec une dimension morale, la définition des termes et la liaison des caractéristiques de la définition à la réalité sont cruciales.

Pour éviter une définition émotionnelle et pulsionnelle, il est nécessaire de définir sans vouloir appliquer une définition à une situation qu’on regrette et qu’on veut voir changer. Il faut que cela puisse être généralisé pour être appliqué à diverses situations (c’est le principe des noms communs). Les faits tragiques, atroces, voire barbares, ne doivent pas conduire à une confusion terminologique qui manque de précision ou ne nuance pas la gravité de la réalité et ne tient pas compte des caractéristiques précises de cette réalité.

L’évolution, la dérive

Si la langue appartient à ceux qui la pratiquent et évolue par son usage dans l’évolution sociale du monde et que cela permet des redéfinitions, la dérive lexicale ne doit pas cacher des revendications politiques par le détournement et l’exagération. Quoi de mieux que d’affubler une atrocité d’une pire sur le plan moral ou d’affubler autrui d’inhumanité en ayant élargi le sens des mots qualifiant des immoralités. On ne doit pas se laisser abuser ou accepter des qualifications par le seul fait que des personnes les utilisent, y compris des personnes prétendant et clamant régulièrement leur humanisme.

Dans le cas d’une dérive, pour ne pas perdre en richesse linguistique, cela devrait laisser la place à un nouveau mot pour remplacer celui galvaudé. Ceci aurait aussi pour effet d’annihiler le langage manipulateur.

Le négationnisme a son pendant néfaste à l’opposé, l’affirmationnisme, avec la revendication d’être dans le camp du bien par le fait d’affirmer le bien (avec sa dimension performative).

Face à une telle situation, il est indispensable de prédéfinir les termes précisément avec celui qui les emploie. L’étude sémantique permettra d’entrer dans les détails et de caractériser les faits. Ainsi, à une situation donnée, le terme pourra être appliqué selon une définition et ne pourra pas l’être selon une autre.

La précision et la justice

De manière générale, il reste à chacun de définir les termes en les caractérisant, puis ensuite de voir si cela s’applique ou si c’est avant tout une dimension émotionnelle ou activiste qui conduit à vouloir appliquer un terme à une situation ou une chose. Si l’emploi du terme que l’on aurait tendance à utiliser est invalidé, tout d’abord cela n’enlève pas la gravité aux faits dans notre cas (si ce n’est que ça peut pertinemment la nuancer) et, dans l’usage de la langue, on peut alors ajouter des précisions ou créer un nouveau terme qui enrichira la langue.

Une langue précise et nuancée est essentielle pour rendre justice aux réalités morales complexes sans les réduire à des jugements émotionnels ou activistes (alors même que la cause est défendable), source d’une justice approximative, expéditive, donc injuste.


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