L’amour et la peur de l’ivresse
Je ne sais pas bien qui lit ces articles mais il y a une bonne chance que vous soyez passé.e.s par mes vidéos d’abord et, par conséquent…
L’amour et la peur de l’ivresse

Je ne sais pas bien qui lit ces articles mais il y a une bonne chance que vous soyez passé.e.s par mes vidéos d’abord et, par conséquent, que vous connaissiez le travail que je tente de faire autour des substances et des imaginaires associés aux drogues en général. Je n’entre pas dans le détail et renvoie, pour celles et ceux qui ignorent mon positionnement, à ces deux petits essais :
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Pour aller vite, et pour celleux qui ne veulent pas prendre le temps de les regarder on peut résumer de manière extrêmement schématique en trois points : 1) je regrette la stigmatisation des usagers et usagères de drogue (UD ou PUD pour “personne usagère de drogue”) et tente de m’y opposer comme je peux ; 2) je regrette la tendance dominante à ce qu’on peut appeler “l’essentialisation des substances” : la surestimation du rôle que la substance joue dans l’équation ou la sous-estimation des autres facteurs (sociaux, psychologiques, politiques…). Cela pousse à croire que les UD d’une substance vivent peu ou prou la même chose et que personne n’échappe à l’expérience contenue à l’intérieur de ladite drogue — c’est donc la croyance que l’expérience est comme contenue dans la substance elle-même. De là naissent tout un tas de problèmes ; 3) je refuse la pétition de principe selon laquelle une expérience provoquée par une substance serait de l’ordre de la tromperie, de l’hallucination ou, en tout cas, nécessairement moins fiable ou pertinente qu’une expérience venue sans aucune substance.
J’ai pour l’instant évité de parler en mon nom — je ne raconte pas mon rapport aux substances. Je préfère rester pudique à ce sujet. Je ne voudrais pas pâtir de ces imaginaires que j’essaye de dénoncer et qui attachent tout un tas d’évocations à chaque substance. Si j’annonçais que je consomme ceci ou cela, certain.e.s recevraient mon propos différemment. C’est inévitable. Mais le mystère ne peut pas être total : je suis obligé.e d’admettre que je consomme — c’est la caution minimale de mon propos. Je parle en tant que concerné.e. La cause ne m’est pas étrangère — ou pour le dire autrement, je souffre directement et indirectement de la toxicophobie.
Aujourd’hui je voudrais faire exception et partir de ma manière d’éprouver une dimension spécifique de la question de l’addiction. C’est un sujet quasi infini qui décline d’innombrables problématiques… Je veux être un peu rigoureuse et il faut donc poser une définition. Il existe plusieurs manières de définir l’addiction et toutes sont évidemment questionnables. Un élément central de ces différentes approches tourne autour de la perte de contrôle. En addictologie on parle parfois des 5 C : l’addiction est une perte de contrôle d’un comportement de consommation qui est devenu continu, compulsif, qui a des conséquences pour la personne. Pierre Fouquet, père français de l’alcoologie, décrit l’addiction comme “la perte de la liberté à s’abstenir”.
C’est cette perte de liberté qui m’intéresse spécifiquement et l’équilibre instable qu’elle implique à l’intérieur d’un esprit, entre des forces contradictoires : l’amour de l’expérience et le désir de rester “raisonnable” comme on dit, de garder le contrôle. Plus précisément encore, je m’intéresse à la qualité de l’amour que l’on a pour une expérience qui s’impose à la fois comme un plaisir — une différence sensiblement plaisante relativement à la vie ordinaire — et comme un danger potentiel. Quelle couleur prend cet amour teinté de peur ?
En fait, tout me vient de cette intuition : je n’ai pas ou peu vécu de situation d’addiction, de “perte de ma liberté à m’abstenir”, mais j’ai l’impression qu’il s’en est fallu de peu. C’est comme s’il y avait quelque chose qui m’en tient à l’écart. Je ne vais pas m’aventurer dans des explications génétiques et je n’oserai affirmer que cette chose est là, en moi, pour toute la vie. Toujours est-il que je me sens “séparé.e” de l’addiction par une chose que j’aimerais identifier. En même temps, je me sens “à son contact”, je sens sa présence — comme si j’avais un accès partiel (mais authentique) à cette perte de liberté.
La position spécifique que j’occupe par rapport à l’addiction — extérieure mais pas étrangère — explique et s’explique par la qualité de mon expérience de ces “états modifiés de conscience” (je n’aime pas l’expression mais je vous épargne les périphrases à rallonge).
Que comprends-je de l’addiction ?
Je commencerai par la fonction que la substance peut jouer relativement au sentiment d’angoisse. Je sais ce que c’est que d’être angoissée — je devrais dire « existentiellement angoissée » et de sentir, parce qu’on a bu deux ou trois verres, une légèreté, voire une forme de « grâce » : l’angoisse disparue. Je comprends la séduction qu’opère cet état sur un esprit. Soudainement, l’existence paraît simple et possible. On est profondément marqué.e par cette révélation : ça pourrait être ça, la vie.
Il n’est pas difficile d’attiser l’angoisse : seul.e, on peut y arriver sur commande. Il suffit de se plonger un peu précisément dans les affres de la condition humaine, d’observer en détail les injustices qui structurent notre monde, de contempler le potentiel de souffrance qu’une vie contient. En revanche, une fois “attrapé.e” par l’angoisse, on ne peut s’en libérer aussi facilement — il ne suffit pas de le vouloir. C’est peut-être d’ailleurs un facteur aggravant de l’angoisse : elle nous emprisonne. C’est une privation de liberté, une forme de contrainte générale, elle oriente nos pensées, nos émotions, elle leur impose son joug. On subit son autorité. Aussi, comment ne pas sentir une affinité pour un produit qui nous octroie ce “super pouvoir” — certes temporaire — de pouvoir se sortir des griffes de l’angoisse ?
Plus largement, je sais ce que c’est d’être déprimé.e, voire écrasé.e par la douleur et de réussir à échapper à cet étranglement en buvant. On retrouve goût à la vie. N’est-ce pas, en un sens, le principal ? Je me souviens de moments de grande souffrance : ce qui définissait réellement l’expérience n’était pas l’intensité de la douleur mais l’absence (ou la présence) de cet état en filigrane qui colore l’ensemble de ce qui est perçu, qui donne un goût de défaite ou d’erreur au fait de vivre. On peut supporter la souffrance tant que l’on y trouve du sens. L’ivresse éthylique peut offrir cela — par soustraction davantage que par addition. Je veux dire qu’elle apporte moins un sens, un contenu existentiel, qu’elle ne supprime des éléments qui font entrave au sentiment que la vie a un sens.
Je crois que chaque fois que j’ai vécu cela, chaque fois que je ressens ce profond soulagement, deux voix dans ma tête résonnent. Une s’exclame « c’est magique » et l’autre se résigne « quel dommage qu’on ne puisse s’installer dans cet état sans prendre le risque de se faire terriblement mal ».
Je sais ce que c’est que d’éprouver de l’inquiétude en voyant le peu de bouteilles prévues pour un dîner (surtout quand je connais peu les gens), ou de l’impatience mêlée de surprise quand je suis invité.e quelque part et que les hôtes mettent un temps fou (!) à ouvrir une bouteille, à proposer quelque chose à boire. C’est le moment où je me rends compte de la “culture de l’alcool” qui est la mienne — que je fais partie de celles et ceux qui boivent (en tout cas, plus que d’autres).
Je sais aussi ce que c’est de sentir mon esprit se réjouir, depuis le fond de mon inconscient, parce que je sais que je vais boire — que je vais m’autoriser cette ivresse le temps d’une soirée.
Je sais ce que c’est de considérer un verre (ou deux) comme une récompense voire un réconfort après une journée difficile.
Je n’aime pas l’expression “c’est humain” (ça ne veut rien dire, on est capable de tout), mais je ne peux m’empêcher d’y penser ici : l’être humain n’est, semble-t-il, tellement pas fait pour vivre ! je veux dire qu’il est si fragile, si prompt à souffrir, si capable de souffrance faut-il préciser, et la souffrance elle-même si vertigineuse… y a-t-il quelque chose de plus simple ou de plus évident que l’amour que l’on peut porter à une substance qui semble nous protéger de certaines des dimensions les plus violentes de l’existence psychologique ?
Je ne veux pas réduire la quête d’ivresse à un soin ou un pansement — c’est parfois aussi un rapport à une communauté, à soi-même, une pratique qui a sa propre logique. Mais quand bien même ! Cela ne suffirait-il pas à en faire quelque chose “d’important” ? Ne sommes-nous pas toutes et tous intimement concerné.e.s par la question du soin ? Nous souffrons, physiquement, moralement, nous nous inquiétons, nous avons peur, nous éprouvons du dégoût, pour soi, pour l’autre, et nous cherchons, d’une manière ou d’une autre, à nous libérer de tout cela. Tout le monde s’affaire à composer un “équilibre existentiel” qui engage nécessairement ces douleurs : traumatismes, peines de cœur, humiliations, deuils…
Il suffit d’imaginer que pour certain.e.s, telle ou telle substance permet, pendant une durée limitée (c’est le twist bien sûr), de vaincre toutes ces douleurs. Chez certain.e.s, ces souffrances sont si vives, si tenaces, si insistantes, qu’il paraît bien normal de se tourner vers la “technique de soin” la plus accessible et/ou efficace.
Même si le fait de souffrir peut être une raison tout à fait suffisante et légitime pour ce type d’automédication, on peut également imaginer qu’une expérience soit si “belle” qu’elle convainc de recommencer (et ce, jusqu’à ce qu’une accoutumance et/ou une addiction se développe). Pourquoi nier la légitimité d’une quête d’expérience intense simplement parce qu’elle est associée à la consommation d’une substance ? Notre culture célèbre régulièrement les choix de vie radicaux, le dévouement extrême à une pratique, même dangereuse.
Le sport regorge de disciplines voire même d’événements qui provoquent la mort : l’escalade en solo intégral, les courses de moto hors-circuit (comme celle de l’île de Man), le base jumping, l’alpinisme, le wingsuit… Mais on ne présente jamais les drogué.e.s comme des aventuriers ou des exploratrices de la vie intérieure. On ne demande pas à la grimpeuse ou au pilote d’arrêter — la prise de risque n’est pas ce que l’on retient de leur choix. On accepte, spontanément, de voir cela comme un choix de vie, comme un équilibre composé raisonnablement : “c’est leur passion, c’est ce qui donne du sens à leur vie, c’est comme ça, chacun.e son truc”. Pourquoi cette différence de traitement ?
Qu’est-ce qui m’en sépare ?
Faut-il parler de “contrôle” absolument ? Je n’aime pas trop l’idée de donner cette tournure à cette réflexion. Je me souviens d’une époque où je buvais seul.e, régulièrement. Au sein de cette période, il y a eu un temps où je me laissais déborder par ma consommation. J’étais au chômage, il fallait que j’avance sur ma thèse en espérant retrouver une charge de cours l’année suivante. En plus de mon travail pour l’université, j’écrivais de la littérature quasi quotidiennement. Je venais de publier mon premier livre de poésie et je m’essayais à un genre de prose — sorte de récit expérimental. C’est un moment de ma vie où l’écriture littéraire occupe une place centrale — il me semblait pouvoir me nourrir exclusivement de cela. Je n’étais pas contraint.e par des horaires et je me mettais généralement à écrire le soir. J’aimais donner une impulsion en buvant un verre de vin. Inévitablement, je me servais un second verre (moitié moins rempli cette fois).
Aussi, je me tendais un piège à moi-même : en remplissant peu le verre, je le dédramatise. Je me servais un troisième verre encore moitié moins plein. Et ce jusqu’à des verres d’un centilitre. Deux problèmes surgissaient alors : je finissais par voir que j’avais bu les deux tiers de la bouteille — ce qui était plus que ce que je voulais m’autoriser ; 2) je n’étais plus capable d’écrire. Je n’avais pas le contrôle. Alors j’ai décidé d’arrêter le vin. La bière est contenue dans une unité bien plus facile à gérer pour moi. Je m’autorise une bière — peut-être deux — mais pas plus. La limite est claire. Il n’y a pas de moitié de bière, ou de quart de bière possible. Avec le vin, je glissais insidieusement vers ce moment de l’ivresse qui motive à boire davantage. Deux bières n’est pas assez pour me faire basculer — aussi, ouvrir une troisième bière devenait impossible. J’aurais eu trop conscience de la transgression que cela représentait par rapport aux limites que je voulais me fixer.
Par-dessus cette conscience du danger — fût-ce uniquement celui de perturber mon temps de travail — , il y a autre chose qui me tient plus fondamentalement à l’écart de l’addiction. La première manière qui m’est venue pour la qualifier est assez prétentieuse mais croyez bien qu’il n’y a là rien dont je sois fière. On pourrait dire, je crois, que mon « désir de vérité » est plus fort que mon « désir de plaisir » (Attention, je ne veux pas sous-entendre que les conduites addictives sont simplement fondées sur une recherche de plaisir — je renvoie ici seulement au plaisir qui fut (probablement) à l’origine du comportement addictif (on ne revient pas vers une substance si celle-ci a provoqué une expérience désagréable.)
Ce désir de “vérité” est peut-être aussi un désir de lucidité — alors même que je méprise ce concept. Je vois là l’écart entre mon conscient et inconscient : je continue de chercher quelque chose que pourtant je rejette. C’est un désir extrêmement puéril, au fond : désir de contrôle, de certitude, de clarté — peur de lâcher prise, de ne pas savoir, de l’obscurité. Il y a des gens qui ne boivent pas, qui ne se droguent pas, et qui se sentent de ce fait supérieurs à celles et ceux qui consomment alors même que ce qui les sépare de ces substances, ce n’est pas une véritable “force de caractère” (whatever that means) comme ils veulent le croire, mais bien la peur et le besoin viscéral de rester en contrôle d’eux-mêmes.
Lors de mes peines de cœur, il m’arrivait de m’anesthésier en buvant… mais je ne pouvais me satisfaire de cette méthode, quelque chose manquait : je voulais ressentir “pleinement” ce que j’étais en train de vivre. Ce n’était pas un choix délibéré et courageux, c’était un besoin — pas plus noble, pas moins noble que celui de vouloir échapper à la douleur. En cherchant la confrontation à ma “réalité émotionnelle” du moment, j’entretenais un désir sans doute naïf de résolution. Le désir de lucidité est un désir de stabilité et de pérennité — et trahit donc une difficulté à embrasser le mouvement inhérent à l’existence. Désir trompeur puisqu’il affirme sa propre légitimité — on pense spontanément que désirer la vérité est une bonne chose mais on oublie d’interroger la perspective associée à ce que l’on nomme “vérité” dans ce contexte — à savoir une version simplifiée de la réalité. On déguise une chose puérile en une chose héroïque.
Aussi, on pourrait imaginer que si je me débarrassais de ce désir, plus aucune barrière ne m’empêcherait de “tomber” dans une quête sans fin de plaisirs et d’échappatoires… Ce serait là une interprétation sans doute trop rapide (et trompeuse). En réalité, puisque ce désir de lucidité est moins l’expression d’un courage épistémique que celle d’un besoin angoissé d’ordre et de clarté… s’il venait à disparaître, c’est également le besoin d’anesthésie qui s’éteindrait. Un peu comme la fable du Crépuscule des idoles se conclut :
“Le « monde-vérité », nous l’avons aboli : quel monde nous est resté ? Le monde des apparences peut-être ?… Mais non ! avec le monde-vérité nous avons aussi aboli le monde des apparences !”
Le désir d’échapper à la réalité n’existe pas sans un désir préalable de réalité (simple, rassurante, inoffensive…). C’est parce que je désire une réalité apaisante que je fuis la réalité anxiogène.
De manière générale, je trouve l’opposition “vraie vie/échappatoire” bien trop simpliste. Plus particulièrement, elle me semble très problématique quand on l’applique uniformément aux substances — quand on s’autorise à décréter que toute ivresse est une fuite, une manière de se perdre dans une réalité illusoire et dénuée de toute valeur, tandis que toute expérience éprouvée sans substance serait, par définition, ancrée dans la réalité vraie. Il n’y a rien pour soutenir que nous sommes effectivement lucides lorsque nous nous sentons lucides. S’il n’y a pas de frontière franche entre lucidité et ivresse et si l’idéal de lucidité n’est pas lui-même défini, alors cette opposition n’est plus fonctionnelle.
Cela ne m’empêche pas de reconnaître que, dans ma relation aux substances, certaines jouent un rôle de révélateur, comme un moteur à introspection, et d’autres sont davantage de l’ordre du pansement, du réconfort. Tout ça renvoie à des tensions internes difficiles à démêler. Si, sous l’emprise d’une substance, je me retrouve confrontée à mes peurs et si, à la suite de cette confrontation, je m’en libère — s’agit-il d’un réconfort ? Si, n’ayant rien consommé, je rationalise une situation pour ménager mon sentiment de culpabilité — s’agit-il d’une échappatoire ?
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- 2026-07-13 14:59:43