Virgin Suicides : quand les mots manquent.
(Cet article a été écrit en 2020 pour être publié sur le webzine Illégitimes.)
Virgin Suicides : quand les mots manquent.
(Cet article a été écrit en 2020 pour être publié sur le webzine Illégitimes.)
The Virgin Suicides est un fait divers sordide, l’autodestruction suicidaire d’une sororie de cinq jeunes filles de la classe moyenne américaine dans les années 70, vraisemblablement inspiré d’une triste affaire relayée par une brève de presse qui aurait donné à Jeffrey Eugenides le pitch initial de son roman, paru en 1995, adapté au cinéma par Sofia Coppola en 1999, images filmées sur lesquelles le duo français de Air s’est calé pour en sortir un album éponyme. The Virgin Suicides peut donc s’appréhender comme une œuvre triptyque, tant la frontière qui en lie les composantes est ténue, les interprétations fidèles et les scories au livre jalonnent les compositions avec justesse : la voix monocorde du narrateur récitant la prose de Eugenides sur des images bleues et désaturées de Coppola, reprise dans l’ultime chanson de l’album, ou encore la mélodie de Ce matin là, qui fait exploser à l’écran le monde intérieur de la plus jeune des sœurs. Dans une banlieue paviollonaire du Michigan, les cinq filles de la famille Lisbon, âgées de treize à dix-sept ans, dans l’ordre, Cecilia, Lux, Bonnie, Mary et Therese mettent fin à leur vie au cours de la même année. Cecilia, la benjamine ouvre le bal mortuaire avec une tentative ratée dans sa baignoire, avant de sauter de la fenêtre de sa chambre pour s’empaler sur une clôture en métal, accomplissant son triste dessein dont elle pave la voie à ses aînées. Récit désespéré, portrait d’une fin plurielle, œuvre poreuse, palpable, The Virgin Suicides caresse autant qu’il dérange, dans une violence aux couleurs pastels.
UN ADIEU AU LANGAGE

Détails de la maison de la famille Lisbon, The Virgin Suicides
A l’exception de la voix désabusée d’un narrateur masculin, situant les personnages et les évènements,* *The *Virgin Suicides** est un adieu au langage verbal. Renvoyée au silence par une éducation bien trop autoritaire, manquant certainement de vocabulaire pour évoquer ce qui est interdit et donc innommable, l’époque de la floraison des corps et des cœurs doit se passer de mots pour une génération d’adolescents. Pour faire face à l’étouffement, l’étouffement d’une édification trop conservatrice, l’étouffement d’une ère sur son propre déclin, les personnages ont recours à ce que la sémiologie appelle sémi-substitutive : une forme de langage se substituant à celui de la langue. Ainsi donc, les jeunes filles existent par la profusion de détails les concernant, en appelant à tous les sens, un kilt et des chaussettes blanches, des cheveux blonds, une robe tâchée, l‘emplacement d’un grain de beauté, une odeur de vieux pop-corn, la saveur du chewing-gum à la pastèque de Lux, la liqueur de pêche, le tabac, Cecilia elle-même énumère dans son journal chaque repas. C’est dans ce monde complètement sensoriel et quasi non-intelligible qu’évolue (ou contre-évolue) cette dernière, préoccupée par la faune et la flore, auxquels elle voue nombreux poèmes, la prose onirique étant elle-même un substrat de communication. Le contre-univers de Cecilia s’articule comme un refuge à sa condition, celle de jeune fille d’abord, mais aussi d’enfant de la classe populaire élevée dans un foyer aux moeurs étouffantes. « Nous savions comme il est embêtant et rageant de sauter sur une corde pendant que les garçons jouaient au baseball.»* décrivent même les garçons du quartier après la lecture de son journal intime.
De même que sa première tentative est interprétée par le psychiatre comme un appel à l’aide, son geste répété fatalement se suffit à lui-même, elle quitte le monde des vivants sans même un mot d’adieu, ce que ses sœurs reproduiront elles-aussi, silencieuse. Cecilia avait-elle compris que dans cette suffocation générale, dans ce monde tel qu’il était, toutes dépourvues d’assouvir leur soif respiratoire, elles étaient de toutes manières, vouées à leur propre perte, a-t-elle anticipé l’acte, offrant à ses sœurs une représentation de leur destinée, comme un symbole ? La mort est le seul langage qu’il reste.
De son décès, s’ensuivent des personnages qui errent sans voix, M. Lisbon incapable de s’exprimer sur la disparition de sa fille et préfére converser avec les plantes vertes, ou répéter bêtement les commentaires sportifs, quand son épouse se mure dans le silence, Lux, elle, s’offrire aux garçons les plus stupides avec lesquels elle n’a jamais d’échanges notables autres que corporels. Les émotions des héroïnes sont tues par des rires et des sourires polis, elles ne trouvent exorcisme qu’à de rares occasions : l’euphorie de la seule sortie de leur courte vie, au bal de promotion, et sévèrement réprimée par l’enfermement. Le lendemain, Lux est contrainte par sa mère de brûler ses vinyles et s’écroule en larmes : la seule émotion véritablement exprimée. Parole tellement retirée que les filles se mettent à échanger avec les garçons du quartier par l’intermédiaire de chansons interposées au combiné de téléphone, Alone Again de Gilbert O’Sullivan retentissant avec déchirement comme la plus profonde expression de leur ressenti - interdit et policé — jamais émise.
« To think that only yesterday
I was a cheerful, bright and gay
Looking forward to who wouldn’t do
The role that I was about to play
But as if to knock me down
Reality came around
Alone again,
Naturally»
Les derniers signes que s’échangeront les deux bandes se font à travers le code morse, ultime moyen de transmission secret dans un monde où toute communication leur est proscrite. Même Trip, des années plus tard, ne trouvera pas ses propres mots et se verra contraint de citer Eliot afin d’expliquer son amour pour Lux « Elle était le point fixe du monde en rotation », vestige de la frustration d’une génération qui n’eût pas droit à la parole.
QUAND MEURENT LES ICÔNES

Kirsten Dunst (Lux) et Josh Hartnett (Trip) dans The Virgin Suicides
De manière barthésienne, le mythe lui-même devient une forme d’expression, merveilleusement retranscrit à l’écran par Sofia Coppola. L’histoire cristallise les représentations de la banlieue américaine ; iconiques pavillons, pelouses aux clôtures blanches, intérieurs distingués cachés derrière des rideaux à fleurs. Les personnages eux-mêmes incarnent dans une authenticité déconcertante leurs propres mythes ; ainsi donc les italo-américains sont tous des méridionaux mafieux pourvus du sens de l’honneur, tel Paul Baldino qui découvre le corps de Cecilia dans la baignoire, les garçons du quartier une bande de timides rêveurs mus par les mêmes songes, Mme. Lisbon l’archétype de la femme au foyer conservatrice, Lux est le « pinacle resplendissant » des sœurs Lisbon, celui le plus à même d’incarner le fantasme entourant sa sororie devenue un authentique mythe à son tour. Tout n’est que fantasme, où s’entremêlent rêve, déception, à la fine frontière entre l’amour, le désir, et le désenchantement. Au milieu de tout cela, Trip Fontaine apparaît en personnification même du teenage dream, garçon gâté comme miraculeusement par la nature au passage de l’enfance à l’adolescence, sexuellement précoce d’une première expérience avec une femme d’âge mûr rencontrée à Las Vegas, il est le tombeur de son lycée. Apollon en jean à ceinturon, fumeur d’herbe à lunettes noires, élevé au sein d’un couple homosexuel assumé, il est à sa façon une icône de révolution sexuelle et de liberté ; celui que tous les garçons rêveraient d’être. Aucune fille n’a de secret pour lui, si ce n’est une : le fameux pinacle lumineux des Lisbon, Lux — signifiant d’ailleurs « lumière » — qui finit par l’éblouir, fétiche même de la libido et de la volonté de vie dévorante des cinq sœurs comme canalisées en un seul et même être. Lux incarne, quant à elle, la torridité insatiable mais fragile issue du déséquilibre laissé par le deuil et l’absence d’affection parentale, ainsi que d’une irrépressible puberté qui déborde et éclabousse à mesure qu’on essaye de la contrôler. De l’antagonie complémentaire de Lux et Trip résulte une union passionnée évidente, au point de les couronner rois et reines de promotion à l’incontournable — mythique — bal du lycée. Pour autant, c’est dans l’effondrerment des arcanes que repose le récit : alors que leur amour éclate au grand jour, tous deux s’abandonnent à un acte de chair lourd de désillusion.
Trip est incapable de nommer ce qui change la nuit où Lux et lui ont leur seul et unique rapport, le fantasme assouvi de l’autrefois irréelle pinacle étant bien différent de les projections utopiques sur l’adolescente, c’est ainsi qu’il décide de l’abandonner pendant son sommeil sur la pelouse froide du stade.
« Il y a quelques jours tu étais une divinité, ce qui est si commode, ce qui est si beau, ce qui est si inviolable. Te voilà femme maintenant ! »
Charles Baudelaire à Madame de Sabatier (Correspondances)
Il conserve des années plus tard, non pas de l’amour pour elle, comme il semble le croire, mais de l’amour pour l’image créée d’elle, inatteignable, tandis que les autres garçons, devenus des hommes, continuent des décennies après, en faisant l’amour à leurs femmes, de cultiver le fantasme inassouvi de Lux Lisbon, qui couchait sauvagement avec des inconnus dont ils ne firent jamais partie, à l’interclasse de l’école, ou contre la gouttière du toit en pleine nuit. La quartier idéal où tous ont grandi s’est vu ravagé par un virus qui a détruit la végétation des si belles pelouses et a tourné le ciel bleu en un vert d’angoisse. La gloire éphémère de Trip Fontaine s’en est elle aussi allée dans l’effondrement de son mythe, divorcé, sans le sou, en cure de désintoxication : le Summer of Love a pris fin, et l’American Dream aussi, d’une certaine manière.
“À croire qu’elles avaient eu le pressentiment de la maladie et la mort des ormes, qu’elles avaient lu dans le dur éclat du Soleil le déclin de l’industrie automobile.”
De même qu’en face, ces jeunes filles trop blondes, trop chastes, trop parfaites, trop pleines de vies, trop tues, trop promises à un bel avenir, trop modèles, trop désirées, trop peu permises d’être désirantes ne parviennent, dans le monde tel qu’il est, à être à la hauteur de ce que leur statut de créatures divines implique, décident d’en découdre face à ce poids mythologique trop lourd pour ces frêles épaules d’adolescentes graciles, cristallisant paradoxalement à tout jamais le mythe chimérique et inatteignable des sœurs Lisbon, qui en une pléthore de cinq fantômes, continuera à nous hanter pendant des années autant qu’il nous échappera toujours.
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- 2026-07-14 20:46:09