Croissance infinie dans un monde fini
L’aphorisme est la forme la plus aboutie du mensonge. Surtout en politique.
Croissance infinie dans un monde fini
L’aphorisme est la forme la plus aboutie du mensonge. Surtout en politique.
« Il ne peut pas y avoir de croissance infinie dans un monde fini » est l’une de ces formules qui, sous l’apparence de l’évidence, promeut un renoncement à la croissance économique. Assénée dans les débats et les articles comme un argument d’autorité, elle clôt la discussion, discrédite les contradicteurs et impressionne les esprits légers.
Mais que signifie-t-elle réellement ? Sans préciser de quelle croissance il s’agit ni ce qui est « fini », cette phrase ne dit rien de précis et sous-entend bien souvent des contrevérités.
Nous allons démontrer ses erreurs logiques et analyser les graves conséquences de ses sous-entendus sur le progrès humain.

Est-on réellement proche d’une limite ?
Il est évident que l’on ne peut pas consommer indéfiniment une ressource strictement limitée. C’est le principal sens attribué à cette formule, qui, bien que plus juste ainsi formulée, perdrait alors son impact lapidaire et deviendrait trop nuancée pour servir un discours politique.
Mais cette évidence devient sans intérêt si la ressource en question est si abondante que son épuisement n’a aucune portée pratique.
Par exemple, dirait-on :
- « Il ne peut y avoir de croissance infinie de la population parce que la quantité d’oxygène est finie ? »
- « Il ne peut y avoir de production infinie de verre parce que la quantité de sable est finie ? »
- « Il ne peut y avoir une production infinie de sel parce que la mer est finie ? »
Ces affirmations sont techniquement vraies, mais inutiles, car les quantités disponibles sont si vastes que la limite est hors d’atteinte.
Imaginez rouler sur une autoroute et apprendre qu’un accident s’est produit plus loin. Votre réaction dépendra de la distance : 200 mètres, 2 kilomètres, 200 kilomètres ou 800 kilomètres dans une direction où vous n’avez pas prévu d’aller. L’information n’a de valeur que si l’accident est dans votre trajectoire immédiate. Il en va de même pour la disponibilité des ressources.
Faire plus avec moins : la force du progrès
L’aphorisme malthusien, à l’image du marxisme avant lui, ignore le progrès technique. Or, celui-ci ne se contente pas d’augmenter la production : il optimise l’utilisation des ressources et en crée de nouvelles.
Toutes les industries ont fait des progrès notables :
- Industrie sidérurgique : En 1970, produire une tonne d’acier nécessitait une tonne de charbon et 50 tonnes d’eau. En 2020, il ne faut plus que 300 kg de charbon et 5 tonnes d’eau.
- Électronique : La loi de Moore a permis de diviser par deux la taille des semi-conducteurs tous les 18 mois, réduisant ainsi la quantité de silicium et de métaux rares nécessaires. De plus, la loi de Koomey démontre que l’efficacité énergétique des ordinateurs double tous les 1,5 ans. Autrement dit, dans un monde fini en énergie, on peut continuer à faire croître la puissance de calcul indéfiniment.
- Aérospatial : En 50 ans, la consommation de carburant des lanceurs spatiaux a chuté de 95 %, et ces derniers deviennent désormais réutilisables.
Le progrès technique permet donc de faire plus avec moins :
- en améliorant l’efficacité des procédés,
- en favorisant la réutilisation et le recyclage,
- et en remplaçant certaines ressources par d’autres plus abondantes.
Si l’amélioration des technologies progresse plus vite que la consommation des ressources, alors la croissance peut se poursuivre sans augmentation des prélèvements.
Faire mieux avec autant (ou moins)
En économie, faire mieux, c’est aussi créer de la croissance.
- Durabilité accrue : La durée de vie de nombreux produits a doublé voire triplé. Par exemple, les pneus de voiture durent aujourd’hui beaucoup plus longtemps qu’il y a quelques décennies.
- Efficacité accrue : À ressources équivalentes, nous produisons des biens et services offrant une meilleure utilité.
- Valeur perçue : Les produits de luxe en sont une parfaite illustration. Un sac Vuitton vendu 3 000 $ ne consomme pas forcément plus de ressources qu’un sac standard, et pourtant, il génère plus de valeur économique.
Ainsi, la croissance ne repose pas uniquement sur l’accumulation matérielle, mais aussi sur l’amélioration qualitative des biens et services.
La croissance immatérielle peut être infinie
Ce que l’aphorisme malthusien ignore totalement, c’est que l’économie moderne repose largement sur l’immatériel.
En France, 78 % du PIB et 79 % des emplois relèvent du secteur tertiaire (services), tandis que l’industrie représente 18,8 % et l’agriculture seulement 2,1 %.
L’économie de la connaissance — où la seule matière première est le savoir — représente à elle seule 45 % de l’économie totale.
Donner un cours de sport, faire un massage, emmener des enfants au musée, faire une consultation de médecin généraliste, écrire un livre, coder un jeu vidéo, cuisiner un repas gastronomique, inventer un nouveau médicament, aider une personne en difficulté à faire ses démarches, orienter un étudiant, donner un conseil juridique, faire un concert de piano classique, étudier un dossier de prêt, faire un piqure, etc… Telles sont les activités de l’économie (privée et publique) moderne ! Même dans un monde fini, ces activités peuvent croître indéfiniment !
Même dans un monde aux ressources physiques limitées, ces activités peuvent croître sans fin.
La croissance du beau, du bon et du vrai peut être illimitée et contribue à rendre le monde meilleur.
Conclusion : qui est le fou ?
La seule phrase exacte serait donc :
« Une croissance infinie de [X] est impossible dans un monde avec une quantité limitée de [Y]. »
Exemples :
- La croissance de la production de batteries lithium-ion ne peut être infinie dans un monde où le lithium est limité. (aujourd’hui 240 t de Lithium produit par an et en forte croissance pour des réserves mondiales de 22 Mt)
- La croissance des dépenses publiques ne peut dépasser 100 % du PIB.
Nul ne songe à contester que certaines ressources risquent de manquer et qu’il faut prendre soin de notre planète. On peut même penser que de la sobriété ne ferait pas seulement du bien à la planète, mais à l’homme lui-même. Pour certaines ressources en quantités illimitées, pourront se poser d’autres questions légitimes d’accessibilité, de coût d’accès, d’impact de leur exploitation sur l’environnement, etc.
Cependant, généraliser un principe erroné pour en faire une doctrine restrictive est une erreur intellectuelle.
Asséner des phrases choc telles que « il faut réduire l’économie pour sauver la planète » est non seulement contestable, mais contre-productif. Cela risque d’entraîner un rejet de l’écologie, soit parce qu’elle devient indésirable, soit parce qu’elle apparaît comme une imposture.
On attribue à Kenneth Boulding — économiste, enseignant, pacifiste, poète, mystique religieux, quaker, théoricien des systèmes et philosophe interdisciplinaire anglais (1910–1993) — cette phrase :
« Celui qui croit qu’une croissance infinie peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. »
Mais l’histoire nous enseigne que le progrès est souvent porté par ceux que leur époque juge fous. Et parfois, les économistes ont raison… au moins autant que les prophètes, ou les politiciens.
Post-Scriptum 1: La baisse de la population va avoir un effet mécanique sur la consommation de ressources
Sous l’impulsion de Malthus, les prévisions sur la capacité de la terre à accueillir de nombreux habitants étaient pessimistes. Toutes les prévisions ont été dépassées largement.
Cependant, toutes les nations faisant leur transition démographique il fait désormais consensus que la population décroîra à partir d’une date comprise entre 2050 et 2100 d’un autour de 10 milliards d’habitants.
La question de la limite ne se posera donc plus.
La consommation de ressources par l’humanité égale = nb de personnes sur terre x (consommation / habitant). Le premier facteur de l’égalité va se mettre à décroitre et donc participer à la moindre croissance voire à la baisse de la consommation de ressources de l’humanité. Même si à court terme l’enrichissement des pays les plus pauvres fera croitre la consommation / habitant plus vite.
Post-criptum 2: L’énergie est apparemment illimitée, mais sauront nous l’exploiter convenablement ?
La croissance économique est encore largement corrélée à l’évolution de la consommation d’énergie. Notamment parce que de nombreux pays sont encore dans une ère industrielle et pas encore de services, mais aussi parce qu’une partie des services consomment de l’énergie (ex. transports) ou que les gens doivent se rendre sur le lieu d’exercice de leur activité (même si celle ci ne consomme pas d’énergie). La limite des ressources en énergie est une question cruciale. Quand j’étais collégien, on apprenait en sciences que le pétrole serait épuisé au début des années 2000.
D’après les chiffres disponibles, il semble que les ressources potentielles sont largement suffisantes:

Saurons nous capter cette énergie dans des délais raisonnable, sans effets de bords trop importants ?
메타데이터
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