La danseuse de la forêt d’Omblune
Connaissez-vous la forêt d’Omblune ? Il est très probable que ce nom ne vous dise rien.
La danseuse de la forêt d’Omblune
Connaissez-vous la forêt d’Omblune ? Il est très probable que ce nom ne vous dise rien. Elle n’apparaît qu’à peu de monde. Pour la trouver, dans les faits, rien de plus simple : se rendre à l’orée de la forêt de la Comté, attendre le chant des tarins, puis pénétrer dans le bois. Il faudra alors marcher une centaine de mètres seulement avant de constater une baisse de luminosité, ainsi qu’un changement dans les espèces d’arbres vous entourant. Voilà, vous y êtes, dans la forêt d’Omblune.
L’apparition aléatoire de ce lieu est déjà, en soi, suffisamment notable pour la faire entrer dans le livre des mythes et légendes de la région. Pourtant, cette forêt, personne n’en parle.
Aujourd’hui, j’ai décidé de me confier à vous. De vous raconter mon histoire avec Omblune. Comprenez bien que cette histoire n’a rien d’unique, et que des dizaines de personnes ont vécu une expérience similaire. Et chacune de ces personnes sait qu’il ne faut surtout pas ébruiter l’existence de la forêt d’Omblune. Qu’est-ce qui m’incite, à vous en faire le récit ? L’espoir.
C’était une belle journée de printemps. De celles où il ne fait ni trop chaud, ni trop froid, et où l’on se sent appelé par le grand air. Comme beaucoup de monde ce samedi, j’avais décidé de partir en forêt. Dans ce petit village du Puy-de-Dôme, nous avions la chance de n’avoir que l’embarras du choix lorsqu’il était question de s’engager sur un chemin boisé. Mais, allez savoir pourquoi, en cette belle journée, je me sentais l’esprit sauvage. Voyant les familles emprunter les sentiers, j’eus soudain une envie de solitude. Alors, j’ai longé les arbres, jusqu’à trouver un passage minuscule, visiblement très peu fréquenté. J’hésitais quelques instants. Il n’est jamais conseillé de se promener hors des sentiers battus. Le risque de se perdre dans cette immense forêt était de mise. Mais je connaissais bien la région, j’étais équipée pour une longue marche, et j’avais de quoi me restaurer dans mon sac à dos. Qu’est-ce qui pouvait bien m’arriver ?
Quand je décidais enfin de franchir l’orée, les tarins s’étaient mis à chanter. Des dizaines de tarins qui se répondaient d’un bout à l’autre du bois. Je voyais ces chants comme un encouragement.
Je me sentais bien, au milieu des arbres, protégée du soleil déjà bien chaud de cette fin de printemps par les feuilles de frênes. J’écoutais le vent dans les branches, le gazouillis des oiseaux et le bruit sourd que provoquait chacun de mes pas sur le sol terreux. Soudain, la lumière se fit plus tamisée. Pourtant, en entrant dans la forêt, je n’avais pas vu un seul nuage dans le ciel. Au-dessus de moi, les branches s’allongeaient et les feuilles s’obscurcissaient. L’air se rafraîchissait, jusqu’à me donner la chair de poule.
Je m’arrêtais, surprise par ce brusque changement d’atmosphère. Comme j’ai pu l’affirmer plus tôt, je connaissais très bien la région. Depuis des années, chaque semaine, je me promenais, d’abord en empruntant les chemins les plus communs, puis en explorant sa nature plus profonde. Jamais je n’avais observé de tels arbres, et jamais je n’avais autant eu l’impression de ne plus me trouver dans le Puy-de-Dôme. En regardant derrière moi, je ne voyais aucun frêne ni aucun chêne. Juste ces curieux spécimens à l’écorce sombre. Intriguée, je décidais de m’enfoncer plus encore dans ce lieu qui m’était totalement étranger. Quand je m’aperçus que les branches se dégarnissaient, et que les premiers flocons se mettaient à tomber, je commençais sérieusement à me demander si je n’étais pas en train de rêver.
Je progressais dans un état second, me remémorant le début de la journée, du moment où je m’étais réveillée à celui où je suis entrée dans la forêt. Si c’était un songe, je n’en avais encore jamais fait de tel. Je repensais à Carole, mon amie, qui avait eu un malaise. Elle m’avait raconté qu’elle marchait dans la rue pour se rendre à son bureau, et qu’une fois tombée dans les pommes, elle avait simplement rêvé qu’elle effectuait la suite du trajet. Serait-ce ce qui m’arrivait également ?
Il faisait de plus en plus froid. Couplé à mes réflexions du moment, je craignis que mon corps, inerte, par terre, ne soit en train de perdre sa chaleur alors que mon esprit se baladait dans cette dimension étrange. Le sol était presque entièrement couvert de neige, et les branches ne portaient plus aucune feuille.
- Bon, Agathe, ça suffit ! me dis-je.
Je devais en avoir le cœur net. J’observais d’abord mes mains, il s’agissait bien de mes mains, celles que je voyais tous les jours. J’ouvris mon sac à dos, et en sortit un livre que j’avais prévu de lire en milieu de promenade, à l’ombre des arbres. J’entrepris de repasser sur les premières phrases, que j’avais déjà parcourues. Tout me paraissait en ordre. Se pourrait-il que je ne rêve pas ? Soucieuse de m’en assurer, je repérais une pierre à quelques mètres. Vu sa taille, je devais à peine pouvoir la soulever. Ce fut le cas. Je ne connaissais pas d’autres tests à effectuer, j’en concluais que je devais être éveillée. Restais comme question : comment est-ce possible ?
À présent, une épaisse couche de neige tapissait le sol. Je n’avais pas perdu de vue d’où je venais, mais le sentier n’était plus visible. Continuer à m’enfoncer pourrait s’avérer dangereux. Je n’aurais aucun repère pour retrouver le chemin du retour. Et puis, je me sentais curieuse de savoir si cette neige recouvrait tout le village. Je décidais donc de revenir sur mes pas. C’est à ce moment qu’elle apparut. Tache colorée dans cet univers noir et blanc, la danseuse sortit d’entre les arbres.
- Vous êtes perdue ? Me demanda-t-elle.
La petite fille était vêtue entièrement de rouge. Un beau rouge vif. Elle portait une robe et des chaussures de ballerine, et ses cheveux bruns, presque noirs, étaient maintenus en arrière par un bandeau de la même couleur que ses vêtements.
- Eh bien… oui et non. Je sais d’où je viens, mais je ne sais pas où je suis.
Un sourire malicieux étira ses lèvres, et elle me répondit :
- Je peux vous assurer que vous ignorez d’où vous venez.
Curieusement, je n’eus pas envie de remettre sa parole en doute. J’avais toujours marché dans la même direction, mais cette forêt était si étrange que je n’aurais pas été étonnée d’avoir tourné sans même m’en rendre compte. Je me concentrais à nouveau sur la ballerine. Elle semblait très jeune, et pas du tout perdue. En fait, elle se trouvait chez elle. Elle n’avait pas froid malgré ses vêtements très peu garnis, et paraissait tout à fait confiante. Sa peau, sombre, contrastait avec la neige qui avait enseveli les lieux, tout comme les troncs nous entourant. Elle était comme indissociable de la forêt.
- Je peux vous faire visiter, si vous voulez. Proposa-t-elle.
Après tout, pourquoi pas.
Nous avons marché dans le bois, côte à côte. Elle m’apprit qu’elle s’appelait Benallire, mais que tout le monde la surnommait « la danseuse ». Elle avait grandi dans un petit village au nord d’ici, mais un jour, elle était entrée dans cette forêt, et depuis, elle ne pouvait plus en sortir.
- Mais… ça veut dire que moi aussi, je suis coincée ici ? commençai-je à m’inquiéter.
Elle rit. Un rire léger, frais, jeune.
- Bien sûr que non ! Quand tu souhaiteras rentrer chez toi, je te montrerais comment faire. Et toi, parle-moi un peu de toi.
Parler de moi ? J’étais si terne à côté de ce personnage haut en couleur… Je lui appris tout de même que je m’appelais Agathe, que je vivais ici depuis près de vingt ans maintenant, et que j’étais particulièrement attachée à ma petite maison de campagne. Je voulus évoquer mon frère, qui habitait non loin du village, mais son visage se ferma immédiatement. Je me dis qu’elle devait se sentir bien seule dans ce lieu, et que parler de liens familiaux devait la rendre triste.
Nous étions arrivées à un arbre bien plus gros que les autres. À nous deux, nous aurions bien été incapables d’en faire le tour de nos bras. Dans le tronc se trouvait une cavité. La danseuse y plongea une main et en sortit un tas de vêtements.
- Les gens oublient souvent des affaires, ici. Vas-y, sers-toi, je vois bien que tu ne supportes pas le froid aussi bien que moi.
Je m’emparai d’un duffle-coat rouge pour être assortie à ma guide. Elle me sourit, d’un grand sourire sincère, et replaça le reste des habits dans l’arbre.
À nouveau, elle m’emmena à travers le bois. Avec un manteau, j’étais bien plus à l’aise. Nous avions également repris les échanges. Elle m’expliqua que pour passer le temps, elle dansait. Quand elle parlait de sa passion, je voyais des étoiles dans ses yeux. Alors, je lui demandais :
- Est-ce que tu danserais, pour moi ?
Encore une fois, un sourire illumina son visage, débordant de sincérité.
- Oui ! Oui ! Suis-moi !
Elle m’emmena dans une minuscule clairière. Elle l’appelait sa « piste de danse ». La neige piétinée par de nombreux passages rendait le sol bien plat, et près des arbres se trouvait un tout petit étang. Je m’étonnais de voir que par ce froid, l’eau n’était pas gelée. Benallire ne comprenait pas ma stupeur. Visiblement, elle ne savait pas qu’une eau pouvait geler.
Je m’assis sur une souche, à quelques mètres de l’étang, et attendit que la danseuse débute sa performance. Elle commença par une révérence, ce qui me paraissait plutôt inhabituel. L’ordre dans lequel elle effectuait ses pas de danse me semblait bien chaotique, mais elle maitrisait parfaitement chacun de ses gestes. Des plumes rouges se détachaient de son jupon et volaient près d’elle, la rendant encore plus aérienne. Au troisième mouvement qu’elle réalisa, une douce mélodie se mit à retentir dans la clairière. Je jetais un œil autour de moi, curieuse de voir qui était à l’origine de cette musique, mais dès que mon regard quittait Benallire, le silence revenait. Alors, je le contemplais à nouveau, et la mélodie reprenait.
Après un enchainement de balancé, cabriole et retiré, je m’apercevais que la danseuse s’était dangereusement rapprochée du petit étang. Inquiète, je m’apprêtais à le lui signaler quand elle entreprit un développé qui l’amena tout au bord de l’eau, et s’acheva par une arabesque. La musique marqua une pause. Elle maintint la posture un instant, et, le souffle coupé, je la vis poser un pied sur l’étang. Alors que la musique reprenait de plus belle, je l’observais réaliser de magnifiques mouvements comme en équilibre sur la surface de l’eau. Les encyclies naissantes de ses gestes donnaient à l’ensemble un caractère parfaitement poétique. Je pense sincèrement que je n’avais jamais rien vu d’aussi beau.

Alors que Benallire retournait sur la terre ferme, la mélodie s’estompait, jusqu’à disparaitre complètement quand s’acheva son dernier pas de danse.
J’étais plus essoufflée qu’elle lorsqu’elle vint me demander mon avis sur sa prestation. Les mots me manquaient pour la remercier du cadeau qu’elle venait de m’offrir.
Benallire me proposa de me montrer comment sortir de la forêt. Mais avant tout, elle me fit promettre deux choses : revenir lui rendre visite dès que possible, et surtout, ne jamais parler à qui que ce soit de cette journée étrange.
Lorsque je suis arrivée chez moi en fin d’après-midi, j’avais été assaillie par tout un tas d’interrogations. Qui était cette jeune fille ? Pourquoi était-elle coincée dans cette forêt ? Et cette forêt, qu’est-ce que c’était, exactement ? Pourquoi personne ne l’avait évoqué auparavant ? Je sentais donc un besoin urgent de retourner sur les lieux. C’est pourquoi, dès le lendemain, je me suis à nouveau rendue à Omblune. Mais une fois sur place, je ne parvenais qu’à obtenir qu’un fragment de vérité. Benallire me répondait à moitié, parfois de manière énigmatique, puis me faisait part de son souhait de danser. Et alors, j’étais comme hypnotisée. Plus rien d’autre ne comptait que regarder la Benallire. Quand sa performance était terminée, il était temps de quitter la forêt.
Pendant plusieurs jours, ce même schéma fut inlassablement répété. Je vous donne tout de même les quelques informations que j’ai pu obtenir, dans l’espoir qu’ils puissent vous servir :
C’est la danseuse elle-même qui s’est nommée Benallire. Elle avait inventé ce nom à partir du mot « ballerine ». Elle évoquait la forêt comme s’il s’agissait d’un être vivant qui la retenait prisonnière. Chaque fois que je commençais à parler de personnes de mon entourage, elle se renfermait sur elle-même, et je sentais qu’il fallait bifurquer sur un autre sujet.
C’est au bout du sixième jour que tout a changé. C’était un jeudi. J’étais en train de préparer mes affaires pour rejoindre Benallire lorsque mon frère, Samuel, a frappé à ma porte. D’habitude, le jeudi, nous nous retrouvions pour déjeuner, mais complètement absorbée par la danseuse et sa forêt, j’en avais oublié de consulter mon téléphone, et Samuel s’était inquiété de mon silence.
Il s’étonna de me voir emporter un manteau et une écharpe avec moi par ce temps, alors, sans même songer à ma promesse faite à Benallire, je lui racontais tout.
Bien évidemment, il ne me croyait pas. Je ne l’aurais pas cru non plus. Il pensait que c’était une blague. Ainsi, je lui proposais de lui prouver mon récit. Curieux de nature, il accepta de me suivre. Je l’emmenais à l’orée de la grande forêt, et nous avons attendu le chant des tarins. Comme cela tardait à venir, nous en profitions pour discuter. Samuel travaillait pour la ville de Clermont-Ferrand. Son humeur se trouvait au beau fixe, parce que depuis toujours, il rêvait d’un poste en tant que chargé de communication, et il était sur le point de l’obtenir. Je lui promis que nous fêterions cette nouvelle comme il se doit le soir même. Il rayonnait de joie, j’avais rarement vu mon frère autant épanoui.
Enfin, les tarins se firent entendre, et nous sommes entrés dans la forêt.
Comme toujours, les arbres se dégarnirent, changèrent pour cette étrange espèce, et le climat se refroidit. Samuel fut aussi interloqué que je l’étais la première fois. Il regarda à plusieurs reprises derrière nous, impressionné par ce changement soudain et complet.
Je le conduisis à mon point de rendez-vous habituel avec la danseuse. Elle se tenait bien là, comme à l’accoutumée, mais elle se trouvait au sol, recroquevillée sur elle-même, comme attristée. Je me souvins alors de la promesse que je n’avais pas respectée. Je n’imaginais pas que cela pourrait avoir une telle incidence et je m’en voulus immédiatement.
- Benallire… Pardonne-moi, je ne pensais pas à mal.
La danseuse ne répondait pas. Elle pleurait en silence, le visage enfoui dans ses mains. Samuel ne savait pas où se mettre. Il n’osait rien dire.
- C’est mon frère, tu sais ? Je t’ai déjà parlé de lui, quelques fois. Il est très gentil !
Toujours aucune réponse. Elle semblait inconsolable. Désolée et emplie de regrets, je me tournais vers Samuel :
- Je vais te raccompagner à la sortie.
C’est à ce moment que Benallire se mit en mouvement. Elle se redressa lentement, d’un geste qui prenait sa source du bas du corps, tout en gardant la tête baissée, masquée par sa chevelure. On aurait dit qu’elle s’apprêtait à danser. Elle parla alors, d’une voix grave, que je ne lui reconnaissais pas :
- C’est trop tard. Bien trop tard. Vous ne partirez pas. Vous resterez avec moi, dans cette forêt.
Ses paroles me glacèrent le sang. Elle releva soudain la tête et je découvrais un visage empli de larmes et aux traits déformés par la colère. Elle était comme devenue folle. Je ne savais pas comment réagir, mais elle me faisait peur. J’amorçais une approche pour tenter de l’apaiser quand elle sortit de sous sa robe écarlate un large couteau, et le pointa dans la direction de mon frère. Son expression n’avait plus rien d’humain. J’étais pétrifiée. C’est Samuel qui m’aida à m’extirper de cet état en me tirant en arrière. Nous nous sommes mis à courir à travers les bois, Benallire sur nos talons. Je l’entendais derrière nous. Ce n’étaient pas ses pas que je percevais, car elle se déplaçait de manière extrêmement silencieuse. Comme lorsqu’elle dansait, elle paraissait légère, capable de s’envoler. Ce que j’entendais, c’était son rire. Un rire a glacer le sang. Pour elle, cette poursuite semblait être un jeu. Puis, soudain, plus rien. Je me retournais : Benallire n’était plus là.
Nous nous sommes arrêtés, et mon frère, essoufflé, me demandait :
- Tu sais comment sortir d’ici ?
Je regardais autour de moi. La danseuse nous avait conduits dans une partie de la forêt que je ne connaissais pas. Nous étions perdus. Je n’avais aucune idée de la façon dont nous pourrions retrouver notre chemin. J’éclatais en sanglots.
- Non, non… je ne sais plus, Samuel. Nous sommes perdus… Je suis désolée, je suis si désolée… Je n’aurais jamais dû t’emmener ici…
Mon frère me prit dans ses bras, et tenta de me rassurer.
- On va s’en sortir. Tu vois, on l’a semée. On va quitter cet endroit, et l’on ne reviendra plus jamais, d’accord ?
J’acquiesçais, et entrepris de me calmer. Je parvenais à y voir un peu plus clair, et à me remémorer mes connaissances en forêt. Nous devions suivre toujours la même direction, et nous finirons par nous échapper de ce lieu maudit. Nous nous sommes mis en route le plus silencieusement possible, tous les sens en éveil pour guetter la danseuse.
Nous avons marché longuement ainsi, persuadés que nous étions tirés d’affaire. Nous nous attendions à tout moment à retrouver les frênes et les chênes si communs de la région. Nous n’avions plus aucune notion du temps, et j’ignorais si nous suivions cette direction depuis plusieurs minutes ou plusieurs heures lorsqu’une odeur nauséabonde nous prit à la gorge. Une odeur de mort. Nous avons pensé qu’un cadavre d’animal devait traîner dans le coin, en train de pourrir, quand nous sommes arrivés dans une clairière. Les clairières sont d’habitude des endroits paisibles, rassurants. Celle-ci nous présentait tout le contraire.
Des corps. Partout, des corps. Jonchant le sol, suspendus aux branches, ou encore à moitié dressés. Et du sang. Plus un seul centimètre de neige était blanc. Tout était recouvert de sang rouge vif. Nous n’en croyions pas nos yeux. L’air était irrespirable. Je parvins à retenir les haut-le-cœur qui m’assaillaient, mais mon frère se laissa aller, et alla vomir entre les arbres. Je m’apprêtais à le rejoindre pour que nous contournions cet endroit immonde lorsque j’aperçus quelque chose remuer.
- Samuel, quelqu’un a bougé ! Il y a quelqu’un de vivant ici !
Il se redressa en s’essuyant la bouche. Je sortis deux mouchoirs de la poche de mon manteau pour que nous puissions nous couvrir le nez, et nous avons commencé à chercher.
C’était dur, très dur. Nous n’osions pas toucher les corps, mais juste les regarder était déjà une épreuve. Voir leurs traits déformés lorsque c’était encore possible, constater les blessures infligées — nous le devinions — par la danseuse. Et nous avons fini par trouver : une jeune femme, bien que son âge soit difficile à évaluer derrière tout ce sang, redressa doucement la tête alors que nous tentions de nous approcher d’elle. Elle souffrait, et chaque mouvement semblait être une torture. Quand elle nous estima suffisamment proches pour l’entendre, elle parvint à prononcer quelques mots à mi-voix :
- La danseuse… Fuyez… La forêt… Aide…
Elle leva péniblement son seul bras encore valide, et nous pointa une direction.
- Sortie… Vite…
Samuel posa une main tremblante sur mon épaule. Je me tournais vers lui et découvris un visage livide. Suivant son regard, je la vis, là, juste devant nous. Benallire entrait dans la clairière. Son expression plus folle que jamais, elle serrait son couteau à s’en faire blanchir les jointures.
- Vous avez trouvé mon secret, on dirait.
Ce fut mon tour d’empoigner mon frère, et de le tirer pour nous enfuir dans la direction pointée par la jeune femme. Il n’y avait aucun chemin tracé, et la progression se révéla difficile. Derrière nous, la danseuse se rapprochait dangereusement. Elle était chez elle et n’avait aucune peine à se déplacer. Affolée, j’étais assaillie de tremblements qui me ralentissaient d’autant plus. Samuel avançait plus vite, mais il se retournait sans cesse pour s’assurer que je suivais.
- Pars ! Samuel, pars ! Tout est ma faute, sauve-toi !
En prononçant ces mots, je trébuchais sur une racine et m’étalais au sol, m’écorchant sur les ronces. C’était fini pour moi. D’un moment à l’autre, la danseuse m’aurait rattrapée, et je rejoindrais les corps dans la clairière.
Je fermais les yeux, attendant mon heure, quand je sentis une main agripper la mienne. Je relevais la tête et vis avec horreur que Samuel avait fait demi-tour pour m’aider.
-
Non ! Pourquoi !? Tu dois fuir !
-
Jamais sans toi, Agathe !
Je me redressais avec peine et poussais mon frère en avant. Je percevais le rire de la danseuse qui se trouvait juste derrière nous. Nous n’avions aucune chance. Elle était de plus en plus proche. Mais soudain, stoppant son hilarité, elle cria, folle de rage :
- Laisse-moi ! Tu ne peux plus rien pour eux ! Tu sais très bien que je les aurais !
Nous n’avions pas le temps de nous demander à qui elle parlait. Seule la fuite comptait. Nous l’entendions ralentir pour donner des coups de couteau dans du bois. Lorsqu’elle reprit sa course, elle s’était quelque peu éloignée. Il nous restait de l’espoir. Devant nous, la forêt se faisait moins dense. Les branches semblaient s’écarter pour nous libérer le passage.
Nous commencions à apercevoir du feuillage. La sortie était là, juste devant nous. Alors, les tarins se mirent à chanter. Je sus immédiatement que ce n’était pas bon signe.
- Samuel, attention !
Des dizaines de boules rouges plongèrent sur nous en piaillant. Les oiseaux ne parvenaient pas à nous blesser, mais ce n’était pas leur but. Une petite main froide se referma sur mon bras. La danseuse nous avait rattrapées. Elle souriait de toutes ses dents, et s’apprêtait à frapper de son couteau. Samuel se jeta sur elle, et tous deux roulèrent au sol.
- Samuel ! Non !
Je voulus l’aider, mais les tarins rouges revinrent à la charge. À travers la nuée d’oiseaux, je ne pouvais qu’apercevoir mon frère se débattre sous une tâche écarlate. Je commençais à y voir plus clair, et vis avec horreur Benallire abattre son arme sur Samuel. Un cri se figea dans ma gorge quand une branche fouetta la main de la danseuse, la faisant lâcher son couteau. Des racines sortaient de terre et tentaient de séparer mon frère de la diablesse.
Je voulais les rejoindre, aider Samuel, mais la forêt semblait comme se refermer devant moi. D’autres racines poussaient sous mes pieds, m’obligeant à reculer petit à petit. Benallire, constatant que je lui échappais, hurla de colère.
- Laisse-la-moi ! Elle l’a cherché !
La végétation se faisait de plus en plus dense, et je trébuchais sans cesse en arrière. Jusqu’à ce que je ne voie plus ni Samuel ni la danseuse. Je chutais une énième fois, et en me relevant, je compris que je ne me trouvais plus dans la forêt d’Omblune. Le calme était retombé, la chaleur était de retour, et j’étais entourée de verdure. Cette atmosphère, d’habitude si apaisante, m’apparaissait à ce moment comme une torture.
Je hurlais de désespoir. La forêt m’avait sauvé, mais mon frère était toujours aux mains de Benallire. Je fis le tour du bois, tendant l’oreille, espérant entendre les tarins afin de rejoindre Samuel et l’aider à s’en sortir. Je marchais longtemps, jusqu’à ce que la nuit tombe. Et jamais les oiseaux rouges ne se mirent à chanter. Je m’effondrais, épuisée, au bord d’une route. C’est ma voisine qui me trouva en piteux état, et m’incita à monter dans sa voiture. Elle m’amena au poste de police, mais qu’est-ce que je pouvais bien leur raconter ? Je leur signalais simplement la disparition de mon frère, sans pouvoir leur en décrire les circonstances. Entre deux sanglots, j’inventais une histoire de chute très peu crédible quand on connaît le relief de la région. Les agents mirent mes propos incohérents sur le compte de mon état de choc, et ils me laissèrent partir, me promettant de me recontacter.
Aujourd’hui, je vous écris depuis le Grand Est. J’ai fui, comme une lâche. Je craignais que les policiers ne me demandent plus de précision, et ne finissent par me croire folle, ou pire, responsable de la disparition de mon frère. Ce qui, en soi, présentait une part de vérité.
Avant de partir, j’ai réessayé de m’introduire dans la forêt d’Omblune, mais les tarins se faisaient plus silencieux que jamais. J’ai bien entendu quelques chants ressemblants, mais il s’agissait de nos tarins des aulnes, et non pas des tarins rouges de la danseuse. C’est pourquoi il ne se passait rien lorsque je franchissais l’orée du bois.
Lors d’une de ces journées, j’ai croisé un vieux monsieur observant l’intérieur de la forêt, sans jamais y entrer. Dans son regard, je compris immédiatement que nous cherchions la même chose. Mais aucun de nous n’osa évoquer Omblune. Ce lieu était maudit, et en parler faisait de nouvelles victimes. C’est ce qui me décida à partir.
Dans un bar en Haute-Marne, c’est un homme étrange qui m’a appris l’existence de votre association. Nous avons partagé un verre et l’alcool aidant, je lui ai raconté mon histoire. Étonnamment, il m’a cru, et m’a donné cette adresse, à laquelle envoyer ma lettre. Cet homme pourrait très bien vouloir me faire une blague, mais après tout, qu’est-ce que j’ai à perdre ?
Je sais, comme toutes les personnes dans mon cas, qu’en parlant de cette forêt, je risque d’engendrer de nouvelles victimes. Mais si votre association existe vraiment, et que vous avez l’habitude de traiter ce genre de phénomène, j’espère sincèrement que vous pourrez venir en aide à mon frère sans subir de dégâts dans vos rangs.
Respectueusement,
Agathe Saunier.
메타데이터
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