Elena sous la terre, dans le ciel et dans la mer
Dans les yeux d’Elena s’abîment les navires
Elena sous la terre, dans le ciel et dans la mer
Mai 2021

©Liliana Salone
Dans les yeux d’Elena s’abîment les navires
des Sicules puis des Grecs,
qui cherchent à toucher cette terre,
entourée d’un nuage vert sombre.
Quand elle n’était plus que l’ombre d’elle-même,
plus qu’une île sans âme animée par la faim,
cette faim démesurée de petite peste insoumise
qui célébrait la vie, et voilà la vie est finie.
Dans les yeux d’une mère qui se ferment,
tout le sel de la mer. Noires sont les larmes
qui coulent sur les joues d’un petit corps de Madone
portée par six hommes un beau jour d’Assomption.
Dans quelles catacombes sont éduqués les enfants
pour que ces chaînes, qui les enserrent à leur maman,
tintent, métal froid et dur et beau,
d’un amour qui refuse de mourir?
J’ai vu dans ses yeux toutes les tempêtes
qui mènent à trouver, près des bêtes, une silhouette à l’espoir.
Pour ne plus voir la méchanceté des gens
qui se vantent d’être honnêtes.
Toute société a le repentir qu’elle mérite,
quand aucune chirurgie ne peut enlever la tumeur
d’une réalité sauvage que l’on ne peut pas combattre
avec six cents kilos d’explosifs.
Dans ce regard qui se détourne de l’horreur,
que reste-t-il de Francesca Morvillo?
À part ces morceaux de chair
et ces cratères qui fleurissent dans ces crânes?
Comme autant de voitures criblées par ces balles
qui finissent dans la tête du gène d’origine de la famille.
Dissocier le mâle du faible pour se repaître
d’hectares de vignes, d’oranges et de citrons.
Le cercueil n’a qu’une place et la justice n’a qu’un œil.
Les oliviers font des fruits s’ils sont épargnés par le chancre,
et que vogue la galère qui ne connaît pas d’ancre,
ce cyclope de l’avarice qui pousse à dévorer tout le bétail.
Dans les yeux d’Elena, il y a des figues de barbarie,
des juges à capuches et des fantômes de sorcières,
trois sœurs, dans un seul lit, qui mangent des pierres
et qui rêvent de voler une tarentelle à Saint Paul.
La fin d’un monde qui n’a qu’une parole,
cette mauvaise foi travestie dans un dogme.
Dérisoire couronne faite d’épines,
fabriquée de toutes pièces par ceux qui chuchotent.
Les coupables courent toujours la campagne,
entourés d’agneaux et de porcs qu’on égorge.
Le silence est de plomb, car il se transforme en or.
Petite bergère de la mort, million d’euros sur un compte.
La honte et la disgrâce n’épargnent que ceux qui offrent
trois mètres de Christ en bronze au diocèse.
Les autres doivent vivre avec
et c’est pourquoi on prie la petite fée dans la grotte.
Et sans le dire à personne,
on implore qu’on nous pardonne,
de peur que tel ou telle nous donne un œil mauvais
pour avoir péché d’avoir péché.
Elena tête de mule nous regarde
depuis tout là-haut La Zisa dans le ciel.
Elle rit pour se souvenir de nos pleurs
et quand elle pleure c’est pour se rappeler nos rires.
Bien petite chose que nous sommes,
quelques jambes qui se prennent à leur cou,
le cousin d’un cousin, lui-même neveu d’un Caïn,
ne font plus qu’un, dissout dans l’acide.
Dans les yeux d’Elena se miroitent nos minuscules barques,
que l’on mène de Charybde en Scylla.
Les syllabes de son nom tracé sur le sable
s’effacent au gré du sac et ressac.
Publié en mai 2021, dans le cadre de l’exposition “les objets de la mémoire” au Manoir de Martigny
메타데이터
- post_id
- 2ae4d8b1adb2
- slug
- elena-sous-la-terre-dans-le-ciel-et-dans-la-mer-2ae4d8b1adb2
- url
- https://medium.com/@garieri.roberto/elena-sous-la-terre-dans-le-ciel-et-dans-la-mer-2ae4d8b1adb2
- canonical_url
- https://medium.com/@garieri.roberto/elena-sous-la-terre-dans-le-ciel-et-dans-la-mer-2ae4d8b1adb2
- author_url
- https://medium.com/@garieri.roberto
- status
- ok
- fetched_at
- 2026-07-26 23:38:14