Métamorphose
Je fus d’abord frappée par une intense odeur d’urine de chat. On la sentait déjà depuis la cour et elle enflait comme un nuage toxique à…
Métamorphose
Je fus d’abord frappée par une intense odeur d’urine de chat. On la sentait déjà depuis la cour et elle enflait comme un nuage toxique à mesure que l’on approchait de la porte d’entrée. Une fois à l’intérieur, l’odeur devenait proprement insoutenable ; comment se faisait-il que personne n’eût encore dénoncé les occupants à l’inspection sanitaire ?
Fred habitait un studio de douze mètres carrés dans le quartier de la gare. Petits immeubles aux façades délabrées qui s’affaissaient les uns sur les autres, s’empêchant mutuellement de s’effondrer. Un coin notoirement malfamé. Je n’avais visité son appartement qu’à deux reprises avant ce jour‑là : la première fois en 2013, lorsque Fred venait d’emménager ; puis deux ans plus tard, à mon retour d’un séjour dans une université étrangère.
La deuxième visite avait été une expérience douloureuse. Alors qu’il avait été refait à neuf pour accueillir le nouveau locataire, en l’espace de deux années le studio était devenu terriblement crasseux, le pire étant la puanteur qui imprégnait tout ce qui s’y trouvait, ses habitants y compris. Ceux-ci consistaient en un homme de quarante-trois ans, grand et très maigre, et en une horde de chats dont la population fluctuait sans cesse au rythme de la sexualité chaotique des femelles, oscillant entre cinq et douze individus.
Lors de ma seconde visite, j’étais venue à l’improviste dans l’idée de lui faire une surprise. Cela faisait deux ans que nous ne nous étions pas vus, et comme à l’époque Fred était injoignable — n’ayant ni téléphone ni internet — je n’avais pas pu le prévenir de mon retour.
Je m’étais mise sur mon trente-et-un. À cette époque, je venais de décrocher mon premier emploi salarié, ce qui m’avait permis d’accéder pour la première fois de ma vie à une certaine aisance financière. Je me baladais partout avec un sac Gucci, des petits escarpins de pétasse et une collection de vestons parfaitement hideux. Je me faisais faire des ongles en acrylique et je me maquillais outrageusement avec des produits Huda Beauty, payés une fortune au Sephora des Champs-Élysées. J’allais bientôt pouvoir m’acheter des chaussures Louboutin et un sac Louis Vuitton. Je sous-louais une chambre dans le quartier branché près du canal Saint-Martin. Je mettais des hashtags #workinggirl sur mes publications Instagram. J’étais pathétique.
Les deux années que je venais de passer à l’Université du Massachusetts, mon diplôme d’école de commerce doublé d’un « Master of Business Administration » — toute cette agitation avait logiquement débouché sur un job dans un cabinet de consulting à La Défense, me rendant arrogante au possible. J’étais boursouflée d’un sentiment chronique de supériorité, assez commun chez tous les jeunes cons qui débarquent sur le marché du travail à la sortie des grandes écoles, les yeux exorbités et la langue pendante, croyant qu’ils ont tout compris et pressés de s’en mettre plein les poches. Possédés par une envie de flamber et un besoin irrépressible de donner des leçons de vie. Alors qu’on ne sait rien, strictement rien, et qu’on ne touche plus terre.
Deux ans après ma première visite, donc, je me pointai de nouveau chez Fred en sautillant comme une idiote, copieusement aspergée d’un parfum Hermès, un sac Michael Kors au bras. J’avais acheté un sachet de chocolats raffinés dans une confiserie du centre-ville, et je ne sais plus quel vinyle excessivement cher et introuvable.
Il m’avait invitée à entrer. Je me souviens que, déjà à l’époque, j’avais été choquée par l’odeur. C’était un mélange douceâtre d’humidité et de pourriture, comme dans les très vieilles caves, avec en plus une odeur de tabac froid et de litière qu’on n’avait pas nettoyée depuis longtemps. Un chat lové sur le canapé m’observait d’un air insolent. C’étaient les mêmes meubles que lorsque je l’avais aidé à déménager, deux ans auparavant ; mais tout était devenu d’une saleté repoussante.
Je me précipitai pour ouvrir la fenêtre. Fred alluma du papier d’Arménie d’un air gêné. J’eus envie de lui dire quelque chose comme : « Tu devrais aérer plus souvent », mais je me rendis compte que c’était absurde. Comme s’il ne sentait pas l’odeur infecte qui régnait chez lui. Comme s’il ne voyait pas la crasse. Évidemment qu’il en était conscient ! Mais je ne faisais plus partie de sa vie, nos chemins avaient divergé trop radicalement ; je n’avais aucun mot à dire sur son mode de vie, ni sur l’état de son appartement.
Il m’avait proposé de m’asseoir sur le clic-clac miteux, suggestion que je déclinai aussi poliment que possible, craignant qu’un chat n’ait uriné dessus. J’étais restée debout pendant qu’il dévorait les chocolats que j’avais apportés. Il était visiblement affamé et les engloutissait avec une parfaite indifférence à la marque du confiseur — je me dis qu’il aurait probablement préféré quelque chose de plus consistant, comme un kebab ou une pizza. Ceci dit, je n’étais pas certaine qu’il aurait été en mesure de croquer dedans — l’aspect de ses dents m’avait horrifiée. Noircies, cassées, déchaussées ; ça faisait penser à ces mugshots d’usagers de méthamphétamine dans les commissariats américains. Les dents, ça vous classe tout de suite un individu. Le plus beau mec, s’il a de vilaines dents, c’est repoussant.
Je détournai la tête pour dissimuler mon embarras.
Il m’avait remerciée pour le vinyle. Je m’étais retenue de lui dire de le revendre. J’aurais peut-être dû lui donner de l’argent, à la place ?
Je me sentais parfaitement stupide, plantée au milieu de la pièce minuscule, n’osant pas inspirer à pleins poumons. Pour me donner une contenance, je fouillai parmi des livres sur une étagère. Comme tous les artistes ratés, Fred était prétentieux dans ses goûts musicaux et littéraires. Je reconnus un volume de Nietzsche ; une édition luxueuse de Matzneff sur vélin blanc ; les œuvres complètes de Marcel Proust chez La Pléiade. C’était incompréhensible et en même temps tristement logique, ce snobisme de pacotille. À sa place, j’aurais revendu tout ce bazar.
Je m’emparai d’un volume au hasard. Lorsque j’ai un livre entre les mains, mon premier réflexe est d’en renifler les pages — mais le petit tome doré sur tranche n’avait plus une odeur de papier mais de cendre et de moisissure, comme les débris d’un incendie pourrissant sous la pluie…
Aussi, lorsque je m’apprêtai à pénétrer chez Fred pour la troisième fois, en 2020 cette fois, je frémissais à l’idée de ce que j’allais y trouver.
Je frappai à la porte. « Fred ? appelai-je. Il y a quelqu’un ? »
Comme personne ne répondait, je donnai un grand coup de pied dans la porte. C’était une cloison toute fine, aussi fragile que le shōji d’une maison japonaise, qui laissait filtrer les odeurs aussi bien que les courants d’air. Elle comportait une petite vitre dissimulée par un morceau de tissu à fleurs crasseux, qui avait l’air d’avoir appartenu à vieille femme décédée.
Un seul coup de pied suffit pour faire sauter la serrure.
L’odeur était insoutenable, encore pire que dans mon souvenir, et je fus prise de haut-le-cœur en essayant de franchir le seuil. En désespoir de cause, j’enfilai un masque chirurgical qui traînait dans ma poche. Il était cependant difficile d’affirmer que cela apportait une amélioration, car aux effluves méphitiques qui émanaient de l’appartement s’ajoutait désormais ma propre haleine. Je pris une profonde inspiration et plongeai en apnée dans l’antre ténébreux.
L’unique pièce baignait dans la pénombre. Je tentai d’actionner l’interrupteur — sans résultat. Un mince filet de lumière filtrait à travers les volets et la porte que je laissai ouverte. Je butai sur une petite chose molle, qui fila entre mes jambes en poussant un miaulement scandalisé.
On distinguait quelques meubles, un coin cuisine, le carrelage maculé de saletés indéfinissables. Le sol était collant et poisseux ; mes semelles produisaient un bruit de succion à chaque pas. Des merdes de chats traînaient un peu partout. En progressant vers le clic-clac déplié au milieu de la pièce, je distinguai rapidement les coupables — une tribu entière de félins dont les yeux étincelaient comme des chandelles.
J’avançais sur la pointe des pieds, en essayant de souiller le moins possible mes chaussures — des baskets, fort heureusement. Atteignant enfin la fenêtre, j’ouvris les battants d’un coup sec, déversant la lumière blafarde d’un jour nuageux dans ce sinistre capharnaüm.
La pièce offrait un triste spectacle de déchéance humaine. Il y avait quelque chose d’obscène dans le fait de l’éclairer ainsi, brusquement, comme un cadavre prélevé sur une scène de meurtre sordide qu’on aurait étalé sur la table immaculée d’un médecin légiste, exposant ses entrailles décomposées. Je me dis que c’était sûrement la raison pour laquelle Fred préférait vivre dans la pénombre — outre le fait qu’on lui avait coupé l’électricité pour cause d’impayés : pour ne pas être confronté trop brutalement à sa propre décrépitude.
Je parcourus attentivement la pièce, à la recherche de son occupant. Personne n’avait plus de nouvelles de lui depuis un moment. Avec la « crise sanitaire », le peu d’interactions sociales qu’il entretenait avec d’autres humains s’étaient délitées. Et, coupé du monde et des réseaux, n’ayant plus de raisons de s’aventurer dehors, il avait totalement sombré dans le silence. Personne n’avait eu de nouvelles de lui depuis le début du confinement… Il devait forcément être là, quelque part au milieu de ce tableau apocalyptique.
Je reconnus le motif d’un tapis, en partie dissimulé par une impressionnante couche de crasse. Pas de télévision, mais une étagère remplie de livres, de disques et de vinyles. Sa guitare gisait piteusement au milieu de la saleté, des cordes cassées pendant du manche. Sur une sorte de palette qui servait de table basse il y avait un cendrier, un Opinel et des paquets de tabac vides. Je doutai de l’utilité d’un cendrier sur une table déjà entièrement recouverte de de mégots et de miettes de tabac, mais enfin ça faisait toujours une décoration.
L’îlot de cuisine était dans un état épouvantable. Avec la lumière, on prenait véritablement conscience de l’étendue du désastre, de la moisissure qui recouvrait toutes les surfaces et des taches duveteuses qui commençaient à envelopper la montagne de vaisselle entassée dans l’évier.
Les félins vautrés sur le canapé remuaient à peine, probablement sonnés par l’odeur de leurs propres déjections. Avec effroi, je passai la tête dans la salle de bains — à ce stade, je m’attendais sérieusement à trouver un cadavre. La lampe torche de mon smartphone balaya un lavabo et un siège de WC recouvert de taches brunâtres. Le sol semblait être devenu une gigantesque litière. L’atmosphère était irrespirable, mais au moins il n’y avait pas de cadavre.
Je revins au milieu de la pièce. Fred devait être là. Il n’avait nulle part où aller. Il n’avait emporté aucune de ses maigres possessions. Les chats avaient même encore de la nourriture.
Je donnai un coup de pied dans le clic-clac pour en chasser la meute de félins. Ils consentirent à se déplacer dans un concert de grognements hostiles.
Sur le canapé libéré de ses occupants, je remarquai un vieux jean et un sweat-shirt miteux. Je les saisis du bout des doigts, car cela faisait visiblement un certain temps que les chats les considéraient comme leur litière. Je reconnus la tenue que Fred portait depuis des années : un baggy usé jusqu’à la trame et un sweat floqué d’une feuille de marijuana, avec à l’intérieur un t-shirt à la couleur indéfinissable. Les vêtements semblaient avoir été retirés d’un seul coup, le t-shirt était imbriqué dans le sweat comme si la personne qui les portait s’était simplement évaporée. Posés à côté du clic-clac, je découvris une paire de vieilles baskets avec des chaussettes encore à l’intérieur : elles aussi semblaient avoir été portées par un fantôme qui se serait précipitamment évanoui.
L’affaire semblait se résumer ainsi : Fred, guitariste à la dérive dont j’avais été plus ou moins amoureuse à l’adolescence, était parti en ne laissant derrière lui qu’un petit tas de vêtements imbibés de pisse.
Je m’apprêtais à regagner l’extérieur lorsqu’un énorme cafard grimpa sur la table basse. Sans être le moins du monde perturbé par les déchets et les cendres, il s’installa sur le rebord du cendrier et me fixa d’un air goguenard, sans cesser de remuer ses antennes.
Sacrée bestiole ! Il n’avait pas l’air inquiet de se faire éclater d’un coup de tatane. D’ailleurs, il était d’une taille impressionnante pour un cafard, plus gros qu’une phalange — sûrement un spécimen d’origine mexicaine, embarqué par hasard sur un vol transatlantique.
Et cet insecte avait l’air en pleine forme ! Forcément : il n’avait pas de loyer ni d’impôts à payer, il ne devait pas se lever pour aller faire dans un bureau un bullshit job abrutissant, ni dilapider son énergie pour correspondre aux stéréotypes de genre. Son empreinte carbone était quasiment nulle, il ne consommait pas d’énergies fossiles et se fichait des catastrophes naturelles et de la politique internationale. Ici, il avait à sa disposition une grande variété de détritus et de matières organiques en décomposition : la dolce vita, pour un cafard.
Je voyais nettement les deux billes minuscules de ses yeux, et les reflets cuivrés sur ses ailes frémissantes.
« Fred ?!! » appelai-je une dernière fois.
Seuls quelques matous grognèrent d’un air irrité. Le cafard se déplaça légèrement vers moi…
Et il me fit un clin d’œil.
Mais avant que j’aie eu le temps de faire un mouvement, il avait décampé.
Les cafards peuvent parcourir plus d’un mètre par seconde, franchir n’importe quel obstacle et se laisser planer jusqu’au sol à partir d’une très grande hauteur. Ils peuvent survivre un mois sans manger et une semaine sans boire ; ils sont sur terre depuis quatre millions d’années et ne sont pas près de disparaître. Ils sont omnivores, rapides, ultra-résistants, et prospèrent en dehors de tout système capitaliste et aliénant. Ils sont capables de survivre à une explosion atomique et seront probablement là bien après la disparition des humains.
Fred avait certainement gagné au change.

메타데이터
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- 2026-06-29 22:44:20