← Back to list

đŸ‡«đŸ‡· Mon corps se souvient de plus que je ne voudrais

Le corps n’oublie jamais.

Ɓukasz Ratajczak · 2025-09-14 07:01 · 0 claps · 8.0 min read
#essai #mémoire #traumatisme #survie #proximité
Open on Medium ↗
Wiki topics: 🧠 · Mental Wellness

đŸ‡«đŸ‡· Mon corps se souvient de plus que je ne voudrais

Le corps n’oublie jamais.

Ni quand l’ñme demande grñce.

Ni quand l’esprit rationalise le passĂ©.

Ni quand la langue se tait, faute de mots.

Le corps connaĂźt son propre alphabet de douleur

et il l’écrit de nouveau,

mĂȘme lorsqu’il semble qu’il n’y ait plus rien Ă  inscrire.

Il arrive qu’en pleine lumiùre du jour,

sans raison apparente,

je lÚve soudain les épaules -

comme si j’attendais un coup.

Ou bien je penche trop la tĂȘte -

comme pour éviter un regard.

Parfois — sans dĂ©clencheur -

le ventre se contracte.

D’autres fois, c’est la peau qui me fait mal,

alors que personne ne l’a touchĂ©e.

Ce n’est pas une fiction.

Ce n’est pas une crise.

C’est une mĂ©moire somatique -

silencieuse, implacable, profonde.

Le corps se souvient de ce que la psyché a dû refouler,

pour survivre.

Il est des zones que je ne peux effleurer -

non parce qu’elles sont malades,

mais parce qu’un jour, quelque chose y est arrivĂ©.

Je ne sais quoi.

Je ne me souviens ni du visage, ni de la voix, ni de la date.

Mais le corps


le corps se rappelle chaque pression, chaque tension,

chaque geste en apparence anodin,

mais resté en moi à jamais.

Comme si, sous la peau, existait un calendrier secret

qu’on ne peut ni rembobiner,

ni effacer d’une seule heure.

Je me souviens avoir voulu lutter.

Je m’étirais,

je pressais les points douloureux,

je voulais prouver que j’étais plus fort

que l’écho de ces instants.

Mais le corps ne tolĂšre pas la violence -

mĂȘme si elle vient de l’intĂ©rieur.

On ne peut faire taire la mémoire par la contrainte.

On peut tout au plus la forcer au silence.

Mais un corps muet

n’est pas un corps guĂ©ri.

C’est un corps qui a encore peur.

Parfois, dans le miroir,

je ne vois pas «moi» -

je vois un assemblage de tensions et de retraits,

un corps disposé non pas selon le confort,

mais selon une stratégie de survie.

Des Ă©paules prĂȘtes Ă  fuir.

Un visage qui n’en montre jamais trop.

Une respiration raccourcie -

comme si inspirer trop profondément

pouvait réveiller quelque chose.

Certaines parties de moi

se comportent comme si la nuit d’autrefois

ne s’était jamais dissipĂ©e.

Comme si la lumiĂšre du matin

n’atteignait pas tous les recoins.

Comme si une part de moi

dormait encore lĂ  oĂč personne n’aurait dĂ» ĂȘtre.

2.

C’est peut-ĂȘtre pour cela

que j’ai tant de mal, parfois, à m’endormir.

Car avant de sombrer dans le sommeil,

je dois traverser des couches de mémoire

qui n’appartiennent pas à l’esprit.

Avant de sentir la paix,

je dois endurer cette tension dans la nuque

qui surgit toujours

quand je me détends un peu trop.

Avant de goûter la chaleur sous la couette -

je dois présenter des excuses à mon corps

de l’avoir encore une fois livrĂ© Ă  la nuit.

Certains pensent que le traumatisme est une image.

Mais le traumatisme est un geste qui ne finit jamais.

Un toucher qui dure,

mĂȘme s’il n’y a plus de main.

Une inquiĂ©tude qui s’enfonce dans le dos,

comme si la colonne vertébrale

possédait une mémoire propre,

indĂ©pendante du cƓur et de la tĂȘte.

Il m’arrive de me rĂ©veiller la gorge serrĂ©e -

non pas Ă  cause d’un cri Ă©touffĂ©,

mais des mots que je n’ai pas pu dire.

Le corps n’oublie pas le silence.

Pas plus qu’il n’oublie la peur.

MĂȘme s’il a appris Ă  respirer rĂ©guliĂšrement.

MĂȘme si le visage sait dĂ©sormais sourire.

MĂȘme si plus personne ne me touche

sans mon consentement.

Il y a des jours

oĂč tout va bien.

Et c’est prĂ©cisĂ©ment lĂ 

que la douleur est la plus vive.

Car le corps ne connaĂźt pas le calendrier.

Il ne fait pas la différence entre «maintenant» et «jadis».

Il ne reconnaĂźt pas les rationalisations.

Il ne fait qu’attendre -

qu’un nouvel Ă©vĂ©nement surgisse.

Dans les discussions sur le passé,

on parle rarement du corps.

Comme si les blessures invisibles

n’avaient pas le droit d’exister.

Mais moi, je sais -

qu’il y a des douleurs

qui sont plus aiguës encore

quand elles ne laissent pas de bleus.

Que le toucher peut ĂȘtre une punition.

Que la peau peut apprendre

qu’elle ne mĂ©rite pas la tendresse.

Que les hanches peuvent oublier

ce que signifie ĂȘtre en sĂ©curitĂ©.

Que la main peut se refermer sur son propre doigt,

parce qu’elle ne se souvient plus

d’une autre façon de se dĂ©fendre.

Certaines réactions sont en moi si profondément ancrées

que je ne sais plus

si c’est moi -

ou un écho.

Parfois, j’essaie d’arracher ce temps d’autrefois.

D’îter de mes Ă©paules

le poids des regards anciens.

De mes doigts — les traces des intentions d’autrui.

De mes clavicules — le froid de l’indiffĂ©rence.

Mais le corps ne cĂšde pas si facilement.

Il ne se laisse pas effacer.

Il n’oublie pas.

Il garde.

Il garde jusqu’à ce que j’apprenne à lui parler.

3.

Je me demande parfois

s’il est vraiment possible de retrouver son corps.

Pas seulement l’«avoir», pas seulement l’«utiliser» -

mais l’habiter.

Y ĂȘtre comme on est chez soi.

Avec tendresse.

Sans avoir à se défendre.

Ce corps, qui se souvient de plus que je ne voudrais,

devient souvent quelque chose que je porte -

comme un costume taillé dans une matiÚre étrangÚre.

Il me va, mais il ne respire pas.

Il protÚge, mais il ne réchauffe pas.

Il m’arrive, mĂȘme dans des situations sĂ»res -

dans la proximitĂ©, l’intimitĂ©, la sollicitude -

d’entendre mon corps parler

avec la voix de l’ancienne peur.

À la place de l’accueil — la tension.

À la place de l’ouverture — une envie de fuir.

À la place de la prĂ©sence — une vigilance.

Comme si le corps ne croyait pas

qu’il ne serait pas blessĂ©, cette fois-ci.

Comme si chaque geste tendre

devait d’abord passer une frontiùre,

mĂȘme s’il vient d’un lieu d’amour.

J’ai longtemps cru que cela passerait.

Qu’il suffisait d’assez de temps,

d’assez d’amour, de proximitĂ©, de nouvelles expĂ©riences.

Que le passĂ© s’effacerait

et que le corps «réapprendrait».

Mais le corps n’apprend pas contre le passĂ©.

Le corps apprend avec lui.

Avec son ombre,

son langage,

sa faim.

Avec le temps, j’ai cessĂ© de convaincre mon corps

que «tout va bien».

À la place — je lui demande ce que je peux faire aujourd’hui

pour qu’il ne se sente pas menacĂ©.

Je n’essaie pas de nier ses rĂ©actions.

Je n’ignore pas le frĂ©missement qui vient de nulle part.

Je ne me rĂ©pĂšte pas que « c’est du passĂ©, c’est fini, ça ne reviendra pas ».

Parce que parfois, cela revient -

non sous forme d’image,

mais de geste.

De réflexe.

De paupiĂšres qui se ferment

devant un toucher

qui devait ĂȘtre bon.

Le corps ne connaĂźt pas les mots

«ce n’est rien».

Pour lui, chaque instant de douleur

est quelque chose qu’il faut consigner.

Quelque chose qui pourrait revenir.

Quelque chose qui mĂ©rite d’ĂȘtre retenu,

pour Ă©viter qu’il ne se rĂ©pĂšte.

Et mĂȘme si le cƓur veut encore faire confiance,

mĂȘme si la tĂȘte ne refoule plus,

le corps garde sa prudence

comme s’il Ă©tait la derniĂšre ligne de dĂ©fense.

C’est peut-ĂȘtre pour cela -

malgrĂ© tant d’efforts -

que je n’arrive pas Ă  me dĂ©tendre complĂštement.

Que je ne parviens pas Ă  relĂącher le contrĂŽle sans condition.

Que je n’arrive pas tout à fait à sentir

que je suis seulement ici, maintenant.

Parce que le corps n’oublie pas.

Et c’est peut-ĂȘtre tant mieux.

C’est peut-ĂȘtre lui, justement -

qui m’apprend à me respecter.

4.

Il m’arrive de me demander

Ă  quoi ressemblerait ma vie

si mon corps n’avait pas appris Ă  se rĂ©trĂ©cir.

Non pas au sens physique,

mais dans tout ce qui relĂšve du geste,

de la posture,

de la tension,

du micro-frémissement.

Quand je regarde des photos de mon enfance -

je vois un garçon

qui savait dĂ©jĂ  qu’il valait mieux ne pas prendre trop de place.

Qui rentre le ventre

avant que quelqu’un ne le critique.

Qui referme ses bras

avant mĂȘme d’entendre qu’ils sont trop maigres, ou trop faibles.

Qui baisse les yeux

avant qu’on ait le temps de juger qu’il regarde trop franchement.

Ce n’était pas un apprentissage.

C’était un instinct.

Une réponse au monde qui disait:

«Si tu es trop toi-mĂȘme — tu en souffriras.»

Pendant longtemps, j’ai essayĂ© de m’étirer Ă  nouveau.

De prendre ma place.

De relever la tĂȘte.

De me dire Ă  voix haute.

Mais chaque fois que je le faisais,

mon corps me rappelait:

fais attention.

Pas toujours de maniĂšre frontale.

Parfois par une crispation musculaire.

Parfois par un accĂšs de panique dans la poitrine.

Parfois par l’insomnie,

revenant comme un fidĂšle veilleur.

Comme si le corps disait:

«N’oublie pas. Le fait que tu sois en sĂ©curitĂ© aujourd’hui

ne garantit rien pour demain.»

À un moment, j’ai compris

que mon corps n’était pas mon ennemi.

Qu’il ne m’agissait pas à rebours.

Qu’il ne sabotait pas ma vie.

Il faisait simplement

ce qu’il avait appris à faire pour survivre.

C’était lui -

quand le cƓur flanchait -

qui prenait le relais de l’alarme.

C’était lui -

quand la voix se brisait -

qui parlait Ă  travers les douleurs du ventre,

la mùchoire serrée,

les épaules en tension.

Je ne savais pas alors

comment prendre soin de ce qui est somatique.

Je ne connaissais pas le langage du corps.

Je ne savais mĂȘme pas lui demander:

«Qu’est-ce que tu veux me dire ?»

Et pourtant il parlait, sans relĂąche.

Par le silence.

Par l’insomnie.

Par l’aversion au contact.

Par le besoin de contrĂŽle.

Et aujourd’hui -

mĂȘme si j’apprends encore Ă  vivre dans cette peau -

je commence Ă  comprendre

que mon corps ne cherche pas Ă  me punir.

Il cherche à me protéger.

Simplement,

il l’a appris Ă  une Ă©poque

oĂč la seule protection possible

était la fuite.

La contraction.

La fermeture.

L’absence.

Aujourd’hui, j’essaie de lui offrir d’autres expĂ©riences.

Non par la contrainte,

mais par la présence.

Non en forçant l’ouverture,

mais par une présence douce

qui ne juge pas ses réactions.

Un corps

qui a dû si souvent «survivre»

apprend peu Ă  peu

Ă  ĂȘtre.

Non comme une armure.

Non comme un champ de bataille.

Non comme un coffre rempli de douleurs sans destinataire.

Mais comme un foyer.

5.

Je commence Ă  comprendre

qu’il n’est pas nĂ©cessaire d’effacer tout

pour pouvoir avancer.

Que chaque trace ne peut ĂȘtre gommĂ©e.

Que chaque rĂ©flexe ne peut ĂȘtre «rĂ©paré».

Et peut-ĂȘtre que ce n’est pas le but.

Peut-ĂȘtre que je n’ai pas besoin

d’un corps qui a tout oubliĂ©,

mais d’un corps

qui n’a plus peur de ce dont il se souvient.

Il y a des jours

oĂč je me rĂ©veille

et rien ne me fait mal.

Ni physiquement,

ni mentalement -

comme si le systĂšme nerveux

avait enfin reçu le droit de se taire.

Je n’ai pas besoin, alors, de lutter.

Je n’ai pas à me convaincre

qu’il vaut la peine de se lever,

de respirer,

de ressentir.

Ces jours sont rares,

mais c’est justement ce qui les rend si marquants.

Non pas spectaculaires.

Pas remplis de lumiĂšre.

Juste ordinaires -

et c’est là toute leur force.

Car la vie n’a pas toujours besoin de faire mal.

Elle n’a pas besoin d’ĂȘtre un drame.

Ni une confrontation permanente.

Et c’est peut-ĂȘtre ma plus grande dĂ©couverte:

que la survie

n’a plus besoin d’ĂȘtre une stratĂ©gie.

Que je peux habiter mon corps

sans la peur

qu’une nouvelle douleur

ne m’en expulse.

J’ai encore des moments de doute.

Des soirs oĂč je sens que tout revient.

Pas sous forme de souvenirs,

mais de tensions.

Pas en mots,

mais dans les tremblements musculaires,

dans un souffle sourd dans les oreilles,

dans une fatigue

qui ne vient pas du jour,

mais de ce que je porte depuis des années.

Mais maintenant, je sais quoi faire.

Je ne réprime pas.

Je ne fuis pas.

Je ne sors pas les feuilles

oĂč j’avais inscrit l’emploi du temps du refoulement.

À la place — je m’assieds.

Je me touche.

Parfois je pose la main sur mon ventre.

Parfois sur ma poitrine.

Parfois je ferme les yeux

et j’écoute ma respiration.

Ce n’est pas magique.

Ça ne guĂ©rit pas.

Mais cela m’offre quelque chose

qui m’a longtemps manquĂ©:

un espace pour consentir.

Consentir au fait

que la mémoire du corps

fait aussi partie de moi.

Que je n’ai pas à l’annihiler.

Il suffit que je la laisse ĂȘtre,

sans lui permettre de tout diriger.

Mon corps se souvient de plus que je ne voudrais.

Mais cela ne veut pas dire

qu’il n’est qu’un souvenir.

Ce n’est pas une capsule de traumatisme.

Ce n’est pas un coffre-fort de violences.

C’est un corps qui a survĂ©cu.

Et qui apprend, à présent,

non seulement à réagir,

mais — à vivre.


메타데읎터
post_id
2efc38153f3a
slug
mon-corps-se-souvient-de-plus-que-je-ne-voudrais-2efc38153f3a
url
https://medium.com/@lukasz.er/mon-corps-se-souvient-de-plus-que-je-ne-voudrais-2efc38153f3a
canonical_url
https://medium.com/@lukasz.er/mon-corps-se-souvient-de-plus-que-je-ne-voudrais-2efc38153f3a
author_url
https://medium.com/@lukasz.er
status
ok
fetched_at
2026-07-17 13:39:17