đ«đ· Mon corps se souvient de plus que je ne voudrais
Le corps nâoublie jamais.
đ«đ· Mon corps se souvient de plus que je ne voudrais
Le corps nâoublie jamais.
Ni quand lâĂąme demande grĂące.
Ni quand lâesprit rationalise le passĂ©.
Ni quand la langue se tait, faute de mots.
Le corps connaĂźt son propre alphabet de douleur
et il lâĂ©crit de nouveau,
mĂȘme lorsquâil semble quâil nây ait plus rien Ă inscrire.
Il arrive quâen pleine lumiĂšre du jour,
sans raison apparente,
je lÚve soudain les épaules -
comme si jâattendais un coup.
Ou bien je penche trop la tĂȘte -
comme pour éviter un regard.
Parfois â sans dĂ©clencheur -
le ventre se contracte.
Dâautres fois, câest la peau qui me fait mal,
alors que personne ne lâa touchĂ©e.
Ce nâest pas une fiction.
Ce nâest pas une crise.
Câest une mĂ©moire somatique -
silencieuse, implacable, profonde.
Le corps se souvient de ce que la psyché a dû refouler,
pour survivre.
Il est des zones que je ne peux effleurer -
non parce quâelles sont malades,
mais parce quâun jour, quelque chose y est arrivĂ©.
Je ne sais quoi.
Je ne me souviens ni du visage, ni de la voix, ni de la date.
Mais le corpsâŠ
le corps se rappelle chaque pression, chaque tension,
chaque geste en apparence anodin,
mais resté en moi à jamais.
Comme si, sous la peau, existait un calendrier secret
quâon ne peut ni rembobiner,
ni effacer dâune seule heure.
Je me souviens avoir voulu lutter.
Je mâĂ©tirais,
je pressais les points douloureux,
je voulais prouver que jâĂ©tais plus fort
que lâĂ©cho de ces instants.
Mais le corps ne tolĂšre pas la violence -
mĂȘme si elle vient de lâintĂ©rieur.
On ne peut faire taire la mémoire par la contrainte.
On peut tout au plus la forcer au silence.
Mais un corps muet
nâest pas un corps guĂ©ri.
Câest un corps qui a encore peur.
Parfois, dans le miroir,
je ne vois pas «moi» -
je vois un assemblage de tensions et de retraits,
un corps disposé non pas selon le confort,
mais selon une stratégie de survie.
Des Ă©paules prĂȘtes Ă fuir.
Un visage qui nâen montre jamais trop.
Une respiration raccourcie -
comme si inspirer trop profondément
pouvait réveiller quelque chose.
Certaines parties de moi
se comportent comme si la nuit dâautrefois
ne sâĂ©tait jamais dissipĂ©e.
Comme si la lumiĂšre du matin
nâatteignait pas tous les recoins.
Comme si une part de moi
dormait encore lĂ oĂč personne nâaurait dĂ» ĂȘtre.
2.
Câest peut-ĂȘtre pour cela
que jâai tant de mal, parfois, Ă mâendormir.
Car avant de sombrer dans le sommeil,
je dois traverser des couches de mémoire
qui nâappartiennent pas Ă lâesprit.
Avant de sentir la paix,
je dois endurer cette tension dans la nuque
qui surgit toujours
quand je me détends un peu trop.
Avant de goûter la chaleur sous la couette -
je dois présenter des excuses à mon corps
de lâavoir encore une fois livrĂ© Ă la nuit.
Certains pensent que le traumatisme est une image.
Mais le traumatisme est un geste qui ne finit jamais.
Un toucher qui dure,
mĂȘme sâil nây a plus de main.
Une inquiĂ©tude qui sâenfonce dans le dos,
comme si la colonne vertébrale
possédait une mémoire propre,
indĂ©pendante du cĆur et de la tĂȘte.
Il mâarrive de me rĂ©veiller la gorge serrĂ©e -
non pas Ă cause dâun cri Ă©touffĂ©,
mais des mots que je nâai pas pu dire.
Le corps nâoublie pas le silence.
Pas plus quâil nâoublie la peur.
MĂȘme sâil a appris Ă respirer rĂ©guliĂšrement.
MĂȘme si le visage sait dĂ©sormais sourire.
MĂȘme si plus personne ne me touche
sans mon consentement.
Il y a des jours
oĂč tout va bien.
Et câest prĂ©cisĂ©ment lĂ
que la douleur est la plus vive.
Car le corps ne connaĂźt pas le calendrier.
Il ne fait pas la différence entre «maintenant» et «jadis».
Il ne reconnaĂźt pas les rationalisations.
Il ne fait quâattendre -
quâun nouvel Ă©vĂ©nement surgisse.
Dans les discussions sur le passé,
on parle rarement du corps.
Comme si les blessures invisibles
nâavaient pas le droit dâexister.
Mais moi, je sais -
quâil y a des douleurs
qui sont plus aiguës encore
quand elles ne laissent pas de bleus.
Que le toucher peut ĂȘtre une punition.
Que la peau peut apprendre
quâelle ne mĂ©rite pas la tendresse.
Que les hanches peuvent oublier
ce que signifie ĂȘtre en sĂ©curitĂ©.
Que la main peut se refermer sur son propre doigt,
parce quâelle ne se souvient plus
dâune autre façon de se dĂ©fendre.
Certaines réactions sont en moi si profondément ancrées
que je ne sais plus
si câest moi -
ou un écho.
Parfois, jâessaie dâarracher ce temps dâautrefois.
DâĂŽter de mes Ă©paules
le poids des regards anciens.
De mes doigts â les traces des intentions dâautrui.
De mes clavicules â le froid de lâindiffĂ©rence.
Mais le corps ne cĂšde pas si facilement.
Il ne se laisse pas effacer.
Il nâoublie pas.
Il garde.
Il garde jusquâĂ ce que jâapprenne Ă lui parler.
3.
Je me demande parfois
sâil est vraiment possible de retrouver son corps.
Pas seulement lâ«avoir», pas seulement lâ«utiliser» -
mais lâhabiter.
Y ĂȘtre comme on est chez soi.
Avec tendresse.
Sans avoir à se défendre.
Ce corps, qui se souvient de plus que je ne voudrais,
devient souvent quelque chose que je porte -
comme un costume taillé dans une matiÚre étrangÚre.
Il me va, mais il ne respire pas.
Il protÚge, mais il ne réchauffe pas.
Il mâarrive, mĂȘme dans des situations sĂ»res -
dans la proximitĂ©, lâintimitĂ©, la sollicitude -
dâentendre mon corps parler
avec la voix de lâancienne peur.
Ă la place de lâaccueil â la tension.
Ă la place de lâouverture â une envie de fuir.
Ă la place de la prĂ©sence â une vigilance.
Comme si le corps ne croyait pas
quâil ne serait pas blessĂ©, cette fois-ci.
Comme si chaque geste tendre
devait dâabord passer une frontiĂšre,
mĂȘme sâil vient dâun lieu dâamour.
Jâai longtemps cru que cela passerait.
Quâil suffisait dâassez de temps,
dâassez dâamour, de proximitĂ©, de nouvelles expĂ©riences.
Que le passĂ© sâeffacerait
et que le corps «réapprendrait».
Mais le corps nâapprend pas contre le passĂ©.
Le corps apprend avec lui.
Avec son ombre,
son langage,
sa faim.
Avec le temps, jâai cessĂ© de convaincre mon corps
que «tout va bien».
Ă la place â je lui demande ce que je peux faire aujourdâhui
pour quâil ne se sente pas menacĂ©.
Je nâessaie pas de nier ses rĂ©actions.
Je nâignore pas le frĂ©missement qui vient de nulle part.
Je ne me rĂ©pĂšte pas que « câest du passĂ©, câest fini, ça ne reviendra pas ».
Parce que parfois, cela revient -
non sous forme dâimage,
mais de geste.
De réflexe.
De paupiĂšres qui se ferment
devant un toucher
qui devait ĂȘtre bon.
Le corps ne connaĂźt pas les mots
«ce nâest rien».
Pour lui, chaque instant de douleur
est quelque chose quâil faut consigner.
Quelque chose qui pourrait revenir.
Quelque chose qui mĂ©rite dâĂȘtre retenu,
pour Ă©viter quâil ne se rĂ©pĂšte.
Et mĂȘme si le cĆur veut encore faire confiance,
mĂȘme si la tĂȘte ne refoule plus,
le corps garde sa prudence
comme sâil Ă©tait la derniĂšre ligne de dĂ©fense.
Câest peut-ĂȘtre pour cela -
malgrĂ© tant dâefforts -
que je nâarrive pas Ă me dĂ©tendre complĂštement.
Que je ne parviens pas Ă relĂącher le contrĂŽle sans condition.
Que je nâarrive pas tout Ă fait Ă sentir
que je suis seulement ici, maintenant.
Parce que le corps nâoublie pas.
Et câest peut-ĂȘtre tant mieux.
Câest peut-ĂȘtre lui, justement -
qui mâapprend Ă me respecter.
4.
Il mâarrive de me demander
Ă quoi ressemblerait ma vie
si mon corps nâavait pas appris Ă se rĂ©trĂ©cir.
Non pas au sens physique,
mais dans tout ce qui relĂšve du geste,
de la posture,
de la tension,
du micro-frémissement.
Quand je regarde des photos de mon enfance -
je vois un garçon
qui savait dĂ©jĂ quâil valait mieux ne pas prendre trop de place.
Qui rentre le ventre
avant que quelquâun ne le critique.
Qui referme ses bras
avant mĂȘme dâentendre quâils sont trop maigres, ou trop faibles.
Qui baisse les yeux
avant quâon ait le temps de juger quâil regarde trop franchement.
Ce nâĂ©tait pas un apprentissage.
CâĂ©tait un instinct.
Une réponse au monde qui disait:
«Si tu es trop toi-mĂȘme â tu en souffriras.»
Pendant longtemps, jâai essayĂ© de mâĂ©tirer Ă nouveau.
De prendre ma place.
De relever la tĂȘte.
De me dire Ă voix haute.
Mais chaque fois que je le faisais,
mon corps me rappelait:
fais attention.
Pas toujours de maniĂšre frontale.
Parfois par une crispation musculaire.
Parfois par un accĂšs de panique dans la poitrine.
Parfois par lâinsomnie,
revenant comme un fidĂšle veilleur.
Comme si le corps disait:
«Nâoublie pas. Le fait que tu sois en sĂ©curitĂ© aujourdâhui
ne garantit rien pour demain.»
Ă un moment, jâai compris
que mon corps nâĂ©tait pas mon ennemi.
Quâil ne mâagissait pas Ă rebours.
Quâil ne sabotait pas ma vie.
Il faisait simplement
ce quâil avait appris Ă faire pour survivre.
CâĂ©tait lui -
quand le cĆur flanchait -
qui prenait le relais de lâalarme.
CâĂ©tait lui -
quand la voix se brisait -
qui parlait Ă travers les douleurs du ventre,
la mùchoire serrée,
les épaules en tension.
Je ne savais pas alors
comment prendre soin de ce qui est somatique.
Je ne connaissais pas le langage du corps.
Je ne savais mĂȘme pas lui demander:
«Quâest-ce que tu veux me dire ?»
Et pourtant il parlait, sans relĂąche.
Par le silence.
Par lâinsomnie.
Par lâaversion au contact.
Par le besoin de contrĂŽle.
Et aujourdâhui -
mĂȘme si jâapprends encore Ă vivre dans cette peau -
je commence Ă comprendre
que mon corps ne cherche pas Ă me punir.
Il cherche à me protéger.
Simplement,
il lâa appris Ă une Ă©poque
oĂč la seule protection possible
était la fuite.
La contraction.
La fermeture.
Lâabsence.
Aujourdâhui, jâessaie de lui offrir dâautres expĂ©riences.
Non par la contrainte,
mais par la présence.
Non en forçant lâouverture,
mais par une présence douce
qui ne juge pas ses réactions.
Un corps
qui a dû si souvent «survivre»
apprend peu Ă peu
Ă ĂȘtre.
Non comme une armure.
Non comme un champ de bataille.
Non comme un coffre rempli de douleurs sans destinataire.
Mais comme un foyer.
5.
Je commence Ă comprendre
quâil nâest pas nĂ©cessaire dâeffacer tout
pour pouvoir avancer.
Que chaque trace ne peut ĂȘtre gommĂ©e.
Que chaque rĂ©flexe ne peut ĂȘtre «rĂ©paré».
Et peut-ĂȘtre que ce nâest pas le but.
Peut-ĂȘtre que je nâai pas besoin
dâun corps qui a tout oubliĂ©,
mais dâun corps
qui nâa plus peur de ce dont il se souvient.
Il y a des jours
oĂč je me rĂ©veille
et rien ne me fait mal.
Ni physiquement,
ni mentalement -
comme si le systĂšme nerveux
avait enfin reçu le droit de se taire.
Je nâai pas besoin, alors, de lutter.
Je nâai pas Ă me convaincre
quâil vaut la peine de se lever,
de respirer,
de ressentir.
Ces jours sont rares,
mais câest justement ce qui les rend si marquants.
Non pas spectaculaires.
Pas remplis de lumiĂšre.
Juste ordinaires -
et câest lĂ toute leur force.
Car la vie nâa pas toujours besoin de faire mal.
Elle nâa pas besoin dâĂȘtre un drame.
Ni une confrontation permanente.
Et câest peut-ĂȘtre ma plus grande dĂ©couverte:
que la survie
nâa plus besoin dâĂȘtre une stratĂ©gie.
Que je peux habiter mon corps
sans la peur
quâune nouvelle douleur
ne mâen expulse.
Jâai encore des moments de doute.
Des soirs oĂč je sens que tout revient.
Pas sous forme de souvenirs,
mais de tensions.
Pas en mots,
mais dans les tremblements musculaires,
dans un souffle sourd dans les oreilles,
dans une fatigue
qui ne vient pas du jour,
mais de ce que je porte depuis des années.
Mais maintenant, je sais quoi faire.
Je ne réprime pas.
Je ne fuis pas.
Je ne sors pas les feuilles
oĂč jâavais inscrit lâemploi du temps du refoulement.
Ă la place â je mâassieds.
Je me touche.
Parfois je pose la main sur mon ventre.
Parfois sur ma poitrine.
Parfois je ferme les yeux
et jâĂ©coute ma respiration.
Ce nâest pas magique.
Ăa ne guĂ©rit pas.
Mais cela mâoffre quelque chose
qui mâa longtemps manquĂ©:
un espace pour consentir.
Consentir au fait
que la mémoire du corps
fait aussi partie de moi.
Que je nâai pas Ă lâannihiler.
Il suffit que je la laisse ĂȘtre,
sans lui permettre de tout diriger.
Mon corps se souvient de plus que je ne voudrais.
Mais cela ne veut pas dire
quâil nâest quâun souvenir.
Ce nâest pas une capsule de traumatisme.
Ce nâest pas un coffre-fort de violences.
Câest un corps qui a survĂ©cu.
Et qui apprend, à présent,
non seulement à réagir,
mais â Ă vivre.
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