#LEADERS — Entretien avec Paul-Olivier Claudepierre —Associé Dirigeant de la Maison Martin-Pouret
Faire grandir une maison bicentenaire sans perdre son âme
#LEADERS — Entretien avec Paul-Olivier Claudepierre —Associé Dirigeant de la Maison Martin-Pouret

Faire grandir une maison bicentenaire sans perdre son âme
Interview réalisée par Nicolas Jambin
Il y a des trajectoires entrepreneuriales qui racontent autre chose que la croissance à tout prix ou la disruption permanente. Celle de Paul‑Olivier Claudepierre appartient à cette catégorie rare : un parcours guidé par le temps long, la transmission et une vision très construite de ce que peut être une entreprise patrimoniale au XXIᵉ siècle.
À la tête de la Maison Martin‑Pouret, fondée à Orléans en 1797 et aujourd’hui fournisseur de L’Élysée et de la Présidence de la République, il incarne une génération de dirigeants pour qui moderniser ne signifie jamais trahir.
Nous nous connaissons depuis l’Executive MBA de l’ESSEC, promo 2010. Quinze ans plus tard, l’envie était forte de revenir avec lui sur cette aventure singulière : reprendre une maison presque tricentenaire, la transformer en profondeur, tout en la projetant sur une trajectoire internationale ambitieuse. Une conversation à la fois intime et stratégique, fidèle à l’esprit de la série #LEADERS.

David Matheron & Paul-Olivier Claudepierre.
Nicolas Jambin — Paul‑Olivier, quand on s’est rencontrés à l’ESSEC, rien ne te destinait explicitement à reprendre une maison fondée en 1797. Quand tu regardes ton parcours aujourd’hui, qu’est‑ce qui te frappe le plus ?
Paul‑Olivier Claudepierre — Ce qui me frappe, c’est que tout cela fait sens… mais surtout a posteriori. Sur le moment, il n’y avait pas de plan écrit. Je n’ai jamais eu une trajectoire linéaire. En revanche, j’ai toujours été attiré par les histoires longues, par les maisons qui portent une mémoire, par les objets culturels plus que par les projets purement opportunistes.
Reprendre Martin‑Pouret, ce n’était pas simplement devenir dirigeant. C’était accepter d’entrer dans une histoire qui me dépassait largement. Une maison qui a traversé la Révolution française, l’industrialisation, deux guerres mondiales… Ça remet tout de suite l’ego à sa place.
“Reprendre une maison comme Martin‑Pouret, c’est devenir dépositaire d’un savoir‑faire, d’une méthode, d’un rapport au temps.”

Maître Vinaigrier depuis 1797.
Nicolas Jambin — Entreprise du Patrimoine Vivant, membre du Collège Culinaire de France, fournisseur du Palais de l’Elysée, de nombreux palaces et tables étoilées, Martin-Pouret distribue ses produits aussi bien en France qu’à l’international. C’est pour tout cela que tu parles souvent de responsabilité plutôt que d’opportunité ?
Paul‑Olivier Claudepierre — Oui, parce que c’est exactement cela. Reprendre une maison comme Martin‑Pouret, ce n’est pas seulement acheter un outil de production ou une marque. C’est devenir dépositaire d’un savoir‑faire, d’une méthode, d’un rapport au temps. Il y a quelque chose de presque civique dans cette démarche.
Une maison, un territoire, une méthode
Nicolas Jambin — Revenons aux fondamentaux. Martin‑Pouret, c’est Orléans, 1797, et la fameuse méthode orléanaise. Qu’est‑ce que cela signifie concrètement pour toi au quotidien ?
Paul‑Olivier Claudepierre — La méthode orléanaise, c’est l’exact opposé de la précipitation. Là où l’industrie cherche à accélérer les processus, nous assumons le temps long. Le vinaigre est élaboré à partir de vin, transformé lentement dans des fûts de chêne, avec une mère vivante, parfois pendant plusieurs mois.
Ce n’est pas un procédé optimisé pour la vitesse, mais pour la complexité aromatique. Chaque fût évolue différemment. Chaque lot raconte une histoire légèrement différente. C’est un travail d’observation, d’humilité et d’attention permanente.

Une maison bicentenaire.
Nicolas Jambin — On est loin d’un produit standardisé.
Paul‑Olivier Claudepierre — Très loin. Et c’est précisément ce qui fait la valeur de la maison. Le vinaigre, chez Martin‑Pouret, n’est pas un simple condiment. C’est un ingrédient de cuisine à part entière, pensé pour structurer un plat, apporter de la profondeur, de l’équilibre.
C’est d’ailleurs ce rapport très exigeant au goût et à la matière première qui explique pourquoi la maison est aujourd’hui fournisseur de L’Élysée et de la Présidence de la République. Ce n’est pas une décoration, c’est une reconnaissance de la constance et de la qualité du travail.
Reprendre plutôt que créer
Nicolas Jambin — Tu l’as dit plusieurs fois : tu crois profondément à la reprise d’entreprise. Pourquoi cette conviction est‑elle aussi forte ?
Paul‑Olivier Claudepierre — Parce que la reprise est sous‑estimée, notamment en France. On a beaucoup valorisé la création, parfois au détriment du réel. Reprendre une entreprise existante, c’est partir d’une base concrète : des équipes, un savoir‑faire, des clients, un ancrage territorial.
Les statistiques de survie sont d’ailleurs très claires : les entreprises reprises survivent mieux que celles créées ex nihilo. Et surtout, il y a un enjeu majeur qui arrive devant nous.
“Dans les trois à cinq prochaines années, des milliers de PME vont chercher des repreneurs.”

Fondée à Orléans en 1797 et aujourd’hui fournisseur de L’Élysée et de la Présidence de la République.
Nicolas Jambin — Le fameux « tsunami » de reprises.
Paul‑Olivier Claudepierre — Exactement. Dans les trois à cinq prochaines années, des milliers de PME vont chercher des repreneurs. C’est un enjeu économique, social et presque souverain. Si nous ne reprenons pas ces entreprises, elles disparaîtront ou seront rachetées sans vision de long terme.
Si on veut rendre nos familles plus prospères, notre pays plus indépendant, il faut redevenir un pays de production. Produire, transformer, maîtriser nos chaînes de valeur. C’est comme cela qu’on retrouve de la liberté et de la prospérité.
Moderniser sans trahir
Nicolas Jambin — Quand tu arrives chez Martin‑Pouret, la maison existe toujours, mais elle est en retrait. Comment abordes‑tu cette phase de transformation ?
Paul‑Olivier Claudepierre — Avec beaucoup de prudence. La première tentation, quand on reprend, c’est de vouloir tout changer. Or, c’est souvent la meilleure manière de détruire ce qui fait la valeur d’une maison.
J’ai commencé par écouter. Les équipes, les anciens, les clients historiques. Comprendre ce qui faisait l’ADN de Martin‑Pouret. Ensuite seulement, nous avons engagé un travail de modernisation.

Ketchup français Martin-Pouret, Le grand Classique.
Nicolas Jambin — Par quoi passes‑tu concrètement ?
Paul‑Olivier Claudepierre — Toujours par le produit. On a retravaillé les recettes, élargi la gamme, exploré de nouveaux usages, tout en respectant strictement la méthode orléanaise. Puis il y a eu le travail sur l’image, le discours, la narration.
Mais attention : pas de storytelling artificiel. Les consommateurs sont devenus extrêmement exigeants. Ils perçoivent immédiatement ce qui est authentique et ce qui est plaqué.
Structurer pour changer d’échelle
Nicolas Jambin — Les résultats sont là. En quelques années, le chiffre d’affaires a été multiplié par plus de trois.
Paul‑Olivier Claudepierre — Oui, et surtout, nous avons investi dans un outil de production qui nous permet de multiplier encore nos volumes par trois. C’est un point clé. La croissance ne doit jamais se faire au détriment de la qualité.
La vision à horizon 2030 est très claire : faire de Martin‑Pouret la référence mondiale du condiment à la française. Pas une marque de niche confidentielle, mais une maison capable de rayonner largement, tout en restant fidèle à son exigence.

Une communication à la fois décalée et ancrée dans le terroir.
Nicolas Jambin — Une ambition assumée.
Paul‑Olivier Claudepierre — Assumée, mais structurée. Il n’y a rien de plus dangereux qu’une croissance non préparée. Structurer, investir, professionnaliser, sans jamais standardiser le produit : c’est cet équilibre qui est difficile, mais passionnant.
“Après le vinaigre d’Orléans, pourquoi pas une antenne à la Nouvelle‑Orléans ?”

Penser l’international depuis Orléans
Nicolas Jambin — Tu évoques même l’idée d’une implantation à la Nouvelle‑Orléans.
Paul‑Olivier Claudepierre — Oui. C’est une projection à 2030. Après le vinaigre d’Orléans, pourquoi pas une antenne à la Nouvelle‑Orléans ? C’est une ville qui a une culture gastronomique très forte, un rapport au métissage, à la fermentation, au temps, qui fait écho à notre ADN.
L’idée n’est pas de délocaliser, mais de prolonger l’histoire. De montrer qu’une maison française, profondément ancrée dans son territoire, peut dialoguer avec le monde.
Nicolas Jambin — Tu parles souvent du goût comme d’un enjeu stratégique.
Paul‑Olivier Claudepierre — Le goût est un soft power. La gastronomie est un langage universel. La France a un rôle à jouer, à condition d’assumer une vision claire et structurée, et de ne pas opposer tradition et ambition internationale.

Ce vinaigre 20 ans d’âge, illustration parfaite du savoir-faire de la maison Martin Pouret.
Entreprendre, un engagement personnel
Nicolas Jambin — Si tu devais faire passer un message aux dirigeants et entrepreneurs qui nous lisent, lequel serait‑ce ?
Paul‑Olivier Claudepierre — J’y crois profondément : entreprendre, ce n’est pas une posture, c’est un engagement personnel. Et je le dis sans détour : regardez la reprise. Ne cherchez pas à tout prix à créer. Il y a des trésors à transmettre.
On parle beaucoup de sens aujourd’hui. Reprendre une entreprise, produire, maintenir des emplois, faire vivre un territoire, c’est du sens très concret.
Nicolas Jambin — Tu sais que ce discours me parle particulièrement.
Paul‑Olivier Claudepierre — Je le sais, et je trouve important que des cabinets de conseil comme mindrush portent aussi cette vision‑là. La transformation ne se limite pas au digital ou à l’organisation : elle touche aussi à notre rapport au temps, à la production et à la transmission.

Le goût du futur
Nicolas Jambin — Pour conclure, quand tu te projettes en 2030, qu’aimerais‑tu que l’on dise de Martin‑Pouret ?
Paul‑Olivier Claudepierre — Que c’est une maison qui a su traverser trois siècles sans perdre son âme. Qu’elle a prouvé qu’on pouvait conjuguer exigence artisanale, structuration stratégique et rayonnement international. Et qu’à partir d’Orléans, on a continué à parler au monde.
Nicolas Jambin — Merci Paul‑Olivier.
Paul‑Olivier Claudepierre — Merci à toi.
#LEADERS, c’est le programme de mindrush qui met en lumière celles et ceux qui transforment leur secteur grâce à des idées nouvelles, des projets audacieux et un impact réel.
Si votre parcours, votre vision et votre engagement correspondent à cet esprit, venez raconter votre histoire, partager vos convictions et inspirer une communauté en quête de sens et de changement. Nous serions ravis d’échanger avec vous : https://www.mindrush.co/contact
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