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Lieux abandonnés et fabrique de la mémoire: Sur les traces du Centre de documentation sur la guerre…

From Firenze University Press Journal: Sociétés politiques comparées. Revue européenne d’analyse des sociétés politiques

University of Florence · 2025-10-21 09:01 · 0 claps · 2.5 min read
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Lieux abandonnés et fabrique de la mémoire: Sur les traces du Centre de documentation sur la guerre psychologique à Kinmen (Taiwan)

From Firenze University Press Journal: Sociétés politiques comparées. Revue européenne d’analyse des sociétés politiques

Alexandre Gandil, D2iA, Université Bordeaux Montaigne, CERI, Sciences Po

C’est un bâtiment qu’aucune carte n’indique. Derrière les barils qui gardent mal son entrée, sur son fronton blanc à la peinture écaillée, son nom s’inscrit en grands caractères dont l’or ne brille plus : « Centre de documentation sur la guerre psychologique » (xinzhan ziliaoguan, 心戰資料館). Il m’aura fallu attendre le quatrième mois de mon enquête de terrain à Kinmen (Jinmen, 金門), petit archipel sous la juridiction de Taipei bien que situé à quelques encablures du continent chinois, pour qu’un coup d’œil furtif lors d’un trajet à bicyclette ne m’incite à franchir un portail discrètement entrouvert et ne me conduise au pied de cet édifice à l’abandon, en bordure de la ville de Shanwai 山外, le matin du 17 janvier 2018. Après une courte hésitation, je déploie la béquille de mon vélo et pénètre dans le bâtiment, smartphone à la main. De cette « violation de propriété récréative», j’espère alors retirer un peu de matière pour ma recherche doctorale en science politique sur les processus de construction et de territorialisation du politique à travers le détroit de Taiwan.Cela fait plusieurs décennies que le poids de la chance et du hasard dans les découvertes scientifiques est régulièrement documenté et discuté sous la notion de « sérendipité » (serendipity), jusqu’à en être présenté comme une composante fondamentale de l’enquête ethnographique. Dans cet article, je souhaite cependant moins insister sur le caractère fortuit de ma visite que sur son potentiel heuristique. En effet, mon expérience au Centre de documentation sur la guerre psychologique ne relève pas de l’écart de conduite ; je l’ai sélectionnée comme cas d’étude parmi les nombreuses observations de vestiges, planifiées ou improvisées, que j’ai pu réaliser à Kinmen entre septembre 2017 et décembre 2018.

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Constellant le territoire du petit archipel, ces vestiges sont ceux d’une guerre civile chinoise cristallisée par la guerre froide, et dont ladite guerre psychologique a constitué l’un des pro-longements. Débutée en 1927, étouffée entre 1937 et 1945 puis réactivée au printemps 1946, la guerre civile opposant le Parti nationaliste (Kuomintang, KMT) au Parti communiste (PCC) connut son point d’acmé à la fin de l’année 1949. Le 1er octobre, depuis Pékin, Mao Zedong proclama l’établissement de la République populaire de Chine ; il prétendit immé-diatement faire succéder le nouvel État à la République de Chine (fondée en 1912 sur les décombres de l’Empire), sans pourtant en être encore venu à bout. Le 7 décembre suivant, les institutions centrales de la première République chinoise furent chassées du continent et se replièrent à Taipei. Chiang Kai-shek était en effet convaincu que le détroit de Taiwan, d’une largeur moyenne de 180 km, constituerait une barrière naturelle face à l’avancée des communistes. Dans sa débâcle, il parvint néanmoins à se maintenir sur une série d’îles et d’archipels côtiers de Chine méridionale, dont Kinmen représenta la composante principale à partir de la mi-mai 1950. Alors que tout laissait présager une victoire totale du PCC à courte échéance, l’éclatement de la guerre de Corée le 25 juin 1950 incita le président américain Harry Truman à décréter l’envoi de la VIIe flotte dans le détroit de Taiwan deux jours plus tard. Cette décision empêchant ipso facto tout débarquement d’une rive à l’autre, la réunification du territoire considéré comme national fut rendue impossible, et la guerre civile chinoise se trouva privée d’achèvement.

DOI: https://doi.org/10.36253/spc-17461

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