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LA BIÈRE: EST-CE ENCORE COOL?

La pandémie, par le ralentissement, voire l’arrêt de certaines activités, a été une période propice à la réflexion pour de nombreuses…

Martin L'Allier · 2024-06-02 12:08 · 0 claps · 8.7 min read
#bière #brassage #alcool #santé
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LA BIÈRE: EST-CE ENCORE COOL?

La pandémie, par le ralentissement, voire l’arrêt de certaines activités, a été une période propice à la réflexion pour de nombreuses personnes. Sur leur vie, leur travail et leurs choix. Par exemple, la consommation d’alcool et ses impacts sur ma santé ont été un sujet d’auto-observation. En 2020, pendant quelques semaines, j’ai minutieusement noté les quantités de boissons alcoolisées et leur teneur en alcool. J’ai constaté deux choses: même en tant que producteur d’alcool, ma consommation n’a jamais été très élevée. En goûtant les produits en cours de production ainsi qu’en consommant occasionnellement, je n’ai jamais été un grand buveur, avec une moyenne d’un litre de bière par semaine. Cependant, lorsque je dépassais cette quantité, j’en ressentais les effets sur mon sommeil, ma pression artérielle et plus largement sur mon énergie.

Depuis le démarrage de ma petite brasserie, **MonsRegius**, en 2016, j’avais pris du poids de façon continue, atteignant 127 kg! Ma santé, à plus de 50 ans, n’allait pas dans la bonne direction et avec mes antécédants familiaux paternel, je savais où ça me menait — mon père est décédé dans la cinquantaine de maladie cardiaque.

Cogitations et verres à demi-vides?

Constatant l’impact de l’alcool sur ma vie et sur celle des personnes que je connais, j’ai entrepris des lectures sur le sujet. Il y a plusieurs années, l’éminent brasseur Shaun Hill a soulevé une réflexion au sein de la communauté sur la place de l’alcool dans la vie des acteurs de l’industrie. Hill a remarqué: « It would be amazing if, at Craft Brewers Conference one year, there was a seminar or a talk on dealing with alcohol. It would probably be the worst attended seminar ever because nobody wants to admit it. […] I don’t know anyone in the beer world who isn’t struggling with it. Look at every photo from festivals like Mikkeller Beer Celebration; people are just drinking 10 glasses of beer every day and living this wild travelling lifestyle. It really isn’t healthy. » (Mai 2018, https://www.morningadvertiser.co.uk/Article/2018/05/24/Beer-industry-failing-to-address-mental-health-and-alcohol-link-says-top-brewer)

Ce questionnement a été accueilli avec malaise et vite tabletté: la commercialisation de boissons alcoolisées étant le gagne-pain de cette communauté, personne n’a voulu prendre le risque de réfléchir à l’idée que l’alcool pourrait avoir un impact négatif sur la vie des travailleurs de l’industrie ou d’en assumer les impacts sur la perception publique du produit. Franchement, qui a envie de mordre la main qui vous abreuve? En 2024, nous en sommes toujours à un état de lieu et de réflexion sur l’alcool équivalent où en était l’industrie du tabac dans les années 60 — conscients, mais chut..!

Un podcast d’Andrew Huberman (22 août 2022: *What Alcohol Does to Your Body, Brain & Health | Huberman Lab Podcast #86*) sur les impacts de l’alcool a été un catalyseur pour un questionnement plus large: comment puis-je être à l’aise avec mon rôle de producteur de bière, une boisson riche en calories vides et en alcool, une substance qui n’a presque que des effets néfastes sur la santé humaine?

Andrew Huberman souligne: la consommation d’alcool, même à des niveaux modérés, peut perturber les cycles de sommeil, altérer la qualité du sommeil et mener à une fatigue diurne accrue. Elle a également des effets neurotoxiques sur le cerveau, affectant la mémoire, l’attention et la prise de décisions à long terme.

Voici une liste des impacts négatifs de l’alcool sur la santé rescensés par les études scientifiques:

Fonction cérébrale et neurotoxicité: • L’alcool peut causer une neurotoxicité, entraînant des lésions cérébrales. • Une consommation chronique d’alcool peut entraîner un déclin cognitif et des troubles de la mémoire, de l’attention et de la prise de décision.

Perturbation du sommeil: • L’alcool perturbe l’architecture du sommeil, réduisant sa qualité. • Il diminue le sommeil paradoxal (REM) et peut entraîner des schémas de sommeil fragmentés, provoquant de la fatigue diurne et une réduction des performances cognitives.

Santé mentale: • La consommation d’alcool est associée à un risque accru de troubles mentaux tels que la dépression et l’anxiété. • Elle peut aggraver les conditions de santé mentale existantes et provoquer une instabilité de l’humeur.

Perturbation hormonale: • L’alcool affecte les niveaux hormonaux, y compris la testostérone et l’œstrogène. • La consommation chronique peut entraîner des déséquilibres hormonaux, impactant la santé reproductive et les caractéristiques sexuelles secondaires.

Dommages au foie: • Une consommation prolongée d’alcool peut causer des dommages au foie, notamment la stéatose hépatique, l’hépatite et la cirrhose. • La capacité du foie à détoxifier le corps est altérée, entraînant une accumulation de toxines.

Santé cardiovasculaire: • L’alcool augmente le risque d’hypertension (pression artérielle élevée) et de cardiomyopathie (maladie du muscle cardiaque). • Il peut contribuer à des arythmies (battements cardiaques irréguliers) et augmenter le risque d’AVC et de maladies cardiaques.

Affaiblissement du système immunitaire: • L’alcool affaiblit le système immunitaire, réduisant la capacité du corps à combattre les infections. • Il peut entraîner une susceptibilité accrue aux maladies et un ralentissement des temps de récupération.

Santé intestinale: • L’alcool perturbe le microbiome intestinal, entraînant des problèmes gastro-intestinaux tels que la gastrite, les ulcères et le syndrome de l’intestin perméable. • Il peut altérer l’absorption des nutriments et provoquer des carences.

Risque de cancer: • La consommation d’alcool est liée à un risque accru de plusieurs types de cancer, notamment ceux de la bouche, de la gorge, de l’œsophage, du foie, du sein et du côlon.

Addiction et dépendance: • L’alcool a un fort potentiel d’addiction et de dépendance, conduisant au trouble de l’usage de l’alcool (TUA). • Le TUA peut avoir des conséquences graves sur le plan social, professionnel et de la santé.

Changements

En juin 2023, une chirurgie bariatrique a complètement changé mon rapport à l’alimentation et à la bière: je ne suis plus en mesure d’apprécier les boissons gazeuses, car mon estomac est maintenant trop petit pour accommoder les bulles. J’ai maintenant un poids santé (à 85kg), je ne fais plus d’hypertension ni d’apnée du sommeil. Je fais du sport plusieurs fois par semaine et retrouve une vigueur physique s’approchant de celle que j’avais dans ma vingtaine — enfin, j’aime bien me l’imaginer . Je bois toujours un verre ou deux de vin par semaine. Je goûte les bières de mon entreprise pour en assurer la conformité et je suis hypervigilant à garder la consommation d’alcool dans une zone d’extrême modération — enfin, presque toujours…

Récemment, lors d’un événement auquel participaient plusieurs brasseurs, ceux qui me connaissent depuis longtemps étaient surpris de ma transformation physique, commentant à la fois ma perte de poids, mes gains musculaires, ma posture et la vitalité que je dégageais. Hélas, je ne pouvais penser la même chose d’eux: ils me semblaient fatigués, alourdis et vieillis — la santé à court et moyen terme de ces gens que j’aime m’inquiète, mais comment leur dire que leur mode de vie c’est de l’autosabotage?

Pinte de IPA juteuse et voilée à la main, ils me disaient spontanément: « Tu as dû arrêter de boire de la bière. »

Cette phrase toute simple, je l’ai entendue cinq fois pendant l’événement, de la part de différentes personnes. J’en tire une conclusion: les acteurs de l’industrie connaissent les effets négatifs de la consommation de bière sur leur propre santé. La question qui en découle naturellement est: comment pouvons-nous vivre avec l’idée que le fruit de notre labeur, notre industrie, est une boisson qui n’a d’effets positifs dans la vie des gens qu’en étant le véhicule d’une drogue relaxante et socialement acceptée? Certes, bon nombre de consommateurs apprécient les saveurs de la bière, mais l’on ne peut nier que toute consommation régulière est essentiellement le fruit d’une accoutumance motivée par une addiction aux effets relaxants de l’alcool: car notre cerveau aime la dopamine! [sources alternatives et positives pour augmenter la production de dopamine par le cerveau: l’exercice, la méditation, le sommeil, les bananes, les œufs… et le soleil.]

Andrew Huberman mentionne également que l’alcool, en tant que substance psychoactive, agit sur les circuits de la récompense du cerveau, libérant de la dopamine et créant un sentiment temporaire de bien-être. Cependant, cette même action peut entraîner une dépendance, où l’individu continue à consommer de l’alcool pour retrouver ce sentiment de bien-être, malgré les conséquences négatives sur la santé.

La bière a-t-elle vraiment jamais été cool?

Alors que le monde brassicole traverse une période difficile, marquée par une baisse des ventes et de la consommation de bière, ainsi qu’un déclin de la perception positive de cette boisson, cette question devient d’autant plus pertinente. En dehors de la communauté des amateurs, la bière occupe une place sociale mitigée. Initialement perçue comme une boisson folklorique et conviviale, elle ne parvient que marginalement à toucher des populations autres que sa clientèle traditionnelle.

Il est peut-être temps de reconsidérer notre relation avec la bière et de réfléchir à des moyens de concilier notre passion pour le brassage avec une approche plus saine et responsable de la consommation d’alcool. Des alternatives comme les bières sans alcool ou à faible teneur en alcool, ainsi que des campagnes de sensibilisation sur une consommation modérée (en évitant toute forme de «cool washing»!), pourraient être des pistes à explorer pour que la bière puisse retrouver sa place de choix dans nos vies sans compromettre notre santé. C’est pourquoi nous lancerons bientôt une gamme de bières faibles en glucides et en alcool (1 %): notre but est à la fois de continuer d’être un opérateur pertinent dans le monde de la bière, ainsi que d’offrir une option moins dommageable aux consommateurs.

En fin de compte, la question de savoir si la bière est encore cool dépend de notre capacité à adapter nos pratiques et à repenser notre consommation pour l’harmoniser avec nos valeurs de santé et de bien-être.

C’est aussi une opportunité de questionner les motivations de ceux qui souhaitent démarrer des entreprises brassicoles: est-ce un projet utile et positif pour la société? Mais aussi et plus largement: est-ce encore pertinent en 2024 ou est-ce un projet des décennies passées? Puis, dans le contexte où toutes brasseries font essentiellement les mêmes bières: qu’apportera le projet de distinctif ou d’unique? Sinon, à quoi bon?

Une industrie en mutation

La prise de conscience croissante des effets néfastes de l’alcool pousse l’industrie brassicole à évoluer. Plusieurs brasseries artisanales explorent des innovations telles que les bières sans alcool, les boissons fermentées non alcoolisées, et même des infusions de plantes aux propriétés bénéfiques pour la santé. Ces alternatives permettent de conserver la culture et l’artisanat du brassage tout en offrant des options plus saines aux consommateurs. Qui sait, peut-être un jour de produire des boissons ayant des impacts positifs sur la santé!

De plus, le mouvement vers une consommation responsable s’accompagne d’une éducation accrue. Des initiatives visant à sensibiliser les consommateurs aux risques associés à l’alcool et à promouvoir une consommation modérée gagnent en popularité. Ces efforts combinés peuvent aider à créer une nouvelle norme où la bière et d’autres boissons alcoolisées sont appréciées de manière équilibrée et consciente.

Les festivals de bière — dont le déclin d’intérêt public peut facilement être constaté — et les événements sociaux commencent également à intégrer des options sans alcool et à faible teneur en alcool, offrant ainsi une expérience inclusive pour tous les participants, indépendamment de leurs choix de consommation. Cela favorise une culture où la qualité et l’expérience priment sur la quantité consommée et même sur la bière en tant que centre d’intérêt de l’événement, ce qui de toute façon n’était plus une justification suffisante.

Réflexion personnelle

Mon propre parcours m’a conduit à une réévaluation de mes priorités et de ma responsabilité en tant que brasseur. J’ai réalisé que produire une boisson que j’apprécie ne doit pas se faire au détriment de ma santé ou de celle de mes clients. En adoptant une approche plus consciente et en innovant dans des produits plus sains, je peux contribuer positivement au repositionnement de l’industrie et à sa place dans la société.

Il est crucial pour les brasseurs et les consommateurs de comprendre que la « coolitude » de la bière ne réside pas seulement dans son goût ou son effet relaxant ou par l’illusion d’une culture hédonistique, mais dans la manière dont elle est produite, consommée et perçue dans le cadre d’un mode de vie équilibré. En fin de compte, être cool signifie être responsable, conscient et respectueux de soi-même et des autres.

Orientations et verres à demi-pleins!

La question de savoir si la bière est encore cool est complexe et multidimensionnelle. Elle nous invite à réfléchir non seulement à notre consommation personnelle, mais aussi à l’industrie dans son ensemble, à son image et à sa façon de confronter les impacts négatifs qu’elle a sur la société.

En adoptant des pratiques plus saines et en promouvant une consommation modérée, nous pouvons redéfinir ce que signifie apprécier une bonne bière. C’est cette démarche que j’ai choisie pour une partie de la production de ma brasserie, et je suis convaincu qu’elle est la voie de l’avenir pour notre industrie. Il sera aussi intéressant d’observer les réactions de l’industrie face à ce texte et prise de position: verrons-nous du malaise et du silence ou la vision d’une opportunité vers un futur brassicole repensé?

Avec ces réflexions, nous pouvons espérer un avenir où la bière continue à être un plaisir partagé, tout en respectant notre santé et notre bien-être. Car après tout, n’est-ce pas cela qui est vraiment cool?


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