L’emprise juridique sur l’uranium du Niger : comment Orano tient l’uranium nigérien en otage
Par Cheikh Fall, Third Path Africa Initiative
L’emprise juridique sur l’uranium du Niger : comment Orano tient l’uranium nigérien en otage
Par Cheikh Fall, Third Path Africa Initiative
Cet article est également disponible en anglais
Le silence à 380 millions de dollars
Quelque part au Niger, 1 800 tonnes d’uranium « yellowcake » — d’une valeur d’environ 380 millions de dollars — sont stockées, immobilisées. Pas parce que le Niger manque d’acheteurs. Pas parce que cette matière première souffre d’un manque de demande, dans un monde qui cherche à se décarboner et à alimenter ses centres de données dédiés à l’IA. Pas non plus parce que la logistique serait impossible.
Non. Si cet uranium ne peut pas bouger, c’est qu’Orano, le géant nucléaire public français, a dressé un blocus juridique autour de lui.
Telle est la dure réalité confirmée par le ministre nigérien des Mines, le colonel Ousmane Abarchi, lors d’une interview accordée à la télévision d’État le 4 mai 2026. L’uranium est produit depuis 2023
à la mine de Somaïr — nationalisée par Niamey en juin 2025 — mais pas une seule tonne n’a été vendue sur les marchés internationaux. Les acheteurs potentiels, a reconnu M. Abarchi, manifestent de l’intérêt avant de se retirer, dissuadés par le maillage de procédures judiciaires qu’Orano a tissé autour de ce stock.
Il ne s’agit pas d’un différend commercial. C’est un siège — mené au moyen d’instruments juridiques plutôt que militaires, mais dont les conséquences sont tout aussi concrètes pour un pays qui figure parmi les plus pauvres de la planète.
Cet article met à jour notre série en cours sur la souveraineté africaine en matière de ressources. Il examine ce que les derniers développements révèlent sur les mécanismes de la guerre juridique, les raisons pour lesquelles ce siège perdure pour l’instant, et ce qu’il faudra pour le briser.
L’architecture du blocus
Pour saisir l’impasse actuelle, il faut retracer minutieusement l’enchaînement des événements.
Après le coup d’État de juillet 2023, qui a porté le général Abdourahamane Tiani au pouvoir, le gouvernement militaire nigérien s’est engagé résolument dans la reprise en main de son secteur uranifère. La rupture décisive est survenue en juin 2025, lorsque Niamey a nationalisé la mine de Somaïr, exploitée jusque-là sous forme de coentreprise dont Orano détenait la participation majoritaire. Le gouvernement a reproché au groupe français une extraction de profits disproportionnée, des investissements locaux insuffisants et une négligence environnementale — des griefs accumulés au fil de décennies d’exploitation qui ont alimenté les réacteurs nucléaires français tout en laissant le Niger, paradoxalement, parmi les nations les moins électrifiées du monde.
La réaction d’Orano a été aussi rapide que multiforme. L’entreprise a engagé ce qu’elle présente comme quatre procédures d’arbitrage international — un chiffre que le ministre Abarchi porte, lui, à « au moins une douzaine de procédures » à l’encontre de l’État nigérien. Cet écart dans les décomptes est, en soi, révélateur : l’architecture juridique est devenue si complexe que les deux camps ne parviennent même plus à s’accorder sur le nombre de procédures en cours.
La plus lourde de conséquences parmi ces procédures a abouti à une décision provisoire qui a directement gelé la capacité du Niger à commercialiser son uranium. Un tribunal arbitral — opérant sous l’égide du Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI), l’organe affilié à la Banque mondiale que nous avons longuement examiné dans cette série — a rendu une ordonnance interdisant au Niger de « toucher aux stocks » de la Somaïr dans l’attente du règlement définitif du différend relatif aux investissements. Cette ordonnance est devenue l’instrument central du blocus. Les acheteurs potentiels, peu enclins à risquer une complicité d’outrage à une décision arbitrale internationale, se désistent à la dernière minute.
Les procédures additionnelles intentées contre le Niger visent à contester la nationalisation de Somaïr en tant que telle, la révocation, en 2024, du permis d’Orano pour le développement du gisement d’Imouraren, ainsi que d’autres aspects de la réaffirmation par le Niger de son contrôle souverain. Chacune, même en l’absence de décision finale défavorable à Niamey, engendre une incertitude juridique qui agit comme un puissant facteur de dissuasion commerciale.
Telle est l’architecture de la guerre juridique moderne : non pas un coup décisif unique, mais une accumulation soutenue de procédures conçues pour rendre le coût de la souveraineté — frais de justice, actifs gelés, hésitations des investisseurs — tout simplement prohibitif.
« Harcèlement par voie judiciaire »
Le ministre Abarchi a choisi ses mots avec une force délibérée. La campagne d’Orano, a-t-il déclaré, s’apparente à « quasiment du harcèlement judiciaire » — une démarche qui frise le harcèlement judiciaire. Cette expression mérite une attention particulière, car elle saisit une réalité que l’analyse juridique purement technique a tendance à occulter.
Le grief ne réside pas simplement dans le fait que le Niger conteste le bien-fondé juridique des prétentions d’Orano. Le grief est d’ordre structurel : le volume, le rythme et l’effet cumulatif des procédures judiciaires sont devenus, en eux-mêmes, des instruments de coercition. Lorsqu’une entreprise est en mesure de contester simultanément la nationalisation d’une mine, la révocation d’un permis, la validité de transferts d’actions spécifiques et d’autres aspects des décisions souveraines d’un gouvernement — chacune de ces contestations faisant l’objet d’une procédure distincte, exigeant une défense juridique onéreuse et générant ses propres mesures provisoires ainsi que des risques d’exécution forcée — , l’effet global qui en résulte est de rendre la reprise en main elle-même coûteuse et incertaine.
Le Niger n’est pas le seul pays à connaître cette dynamique. Comme nous l’avons documenté dans notre précédente analyse du rôle structurel du CIRDI, la charge financière liée à la défense dans les affaires d’arbitrage entre investisseurs et États se situe généralement entre 4 et 10 millions de dollars par partie et par affaire. Pour un pays comme le Niger, assurer sa défense dans ne serait-ce qu’une poignée de procédures simultanées représente un drain considérable sur les ressources publiques. À eux seuls, les frais juridiques peuvent équivaloir à plusieurs mois de dépenses de santé ou d’éducation. C’est ce que les chercheurs appellent le « refroidissement réglementaire » — à ceci près que, dans le cas du Niger, ce refroidissement s’étend désormais à la capacité même du pays à commercialiser son principal produit d’exportation.
Ce qui confère toute sa portée à la déclaration d’Abarchi, c’est qu’elle inscrit cette dynamique structurelle dans un cadre politique. Le ministre ne se contente pas de formuler une objection procédurale à l’encontre de décisions arbitrales spécifiques ; il qualifie l’ensemble de cette campagne d’agression institutionnelle — une agression qui n’a pas pour but de résoudre un différend commercial légitime, mais bien de réaffirmer une position de domination sur un gouvernement souverain ayant exercé son droit de nationaliser un actif stratégique.
Cette caractérisation, que l’on y adhère pleinement ou non, reflète un consensus grandissant parmi les gouvernements africains : le mécanisme de règlement des différends entre investisseurs et États serait en train d’être détourné de sa vocation première pour servir d’arme d’une manière que ses architectes n’avaient jamais publiquement envisagée.
L’ombre d’Imouraren
Enfouie dans la déclaration du ministre figure une référence à Imouraren qui mérite bien plus d’attention qu’elle n’en a reçu.
Le gisement d’uranium d’Imouraren, situé à environ 160 kilomètres au sud d’Arlit, n’est pas une mine ordinaire. Il s’agit potentiellement du plus vaste gisement d’uranium d’Afrique et de l’un des plus importants au monde, avec des réserves estimées capables d’assurer des décennies de production.
Orano détient le permis de développement d’Imouraren depuis des années sans jamais avoir mis la mine en production — une source de frustration chronique pour les gouvernements nigériens successifs, qui ont vu un actif stratégique de transformation rester inexploité alors même que les besoins budgétaires du pays ne cessaient de croître.
Le Niger a révoqué le permis d’Imouraren détenu par Orano en 2024. Orano a désormais intégré cette révocation à sa campagne d’arbitrage, contestant le droit du Niger de retirer ce permis dans le cadre d’un siège juridique plus vaste. Pour le Niger, c’est là le volet le plus aigu de la confrontation : non seulement l’entreprise conteste la nationalisation d’une mine en activité, mais elle conteste également le droit du Niger de retirer un permis relatif à un gisement qui n’a jamais été mis en valeur. L’argument implicite — selon lequel Orano conserverait des droits indéfinis sur un actif stratégique qu’elle a choisi de ne pas exploiter — est précisément le genre de prétention qui exaspère le plus les nationalistes africains des ressources naturelles. Cela illustre également l’asymétrie qui se trouve au cœur du système du CIRDI, tel qu’il est actuellement constitué.
L’arbitrage investisseur-État est conçu pour protéger les investisseurs contre les actions gouvernementales arbitraires.
Toutefois, il ne dispose d’aucun mécanisme symétrique permettant de tenir les investisseurs responsables de leur manquement à mettre en valeur des actifs, de l’extraction de bénéfices laissant derrière eux des dommages environnementaux, ou du maintien d’un contrôle stratégique sur des ressources susceptibles de transformer la trajectoire de développement du pays hôte. Le cadre juridique protège les droits de l’investisseur, mais reste largement silencieux quant à ses responsabilités.
L’offre du général Tiani et ce qu’elle révèle
Dans un épisode qui n’a pas fait l’objet d’une analyse suffisamment approfondie, le général Tiani a formulé une offre remarquable : le Niger restituerait à la France la centaine de tonnes d’uranium environ qui se trouvait sur le site de Somaïr au moment de l’arrivée au pouvoir de son gouvernement. Tout ce qui a été produit depuis lors, a-t-il insisté, est nigérien et le restera.
Ce geste revêt plusieurs dimensions. D’un côté, il constitue une tentative de bonne foi visant à distinguer le stock hérité — sur lequel Orano pourrait légitimement faire valoir des droits, arguant qu’il relevait de l’ancien régime contractuel — de la nouvelle production, que le Niger considère sans équivoque comme sa propre propriété souveraine. Il trace une ligne temporelle : avant le coup d’État, ces stocks appartenaient à l’ancien régime ; après le coup d’État, ils appartiennent au Niger.
D’un autre côté, cette offre met à nu la logique sous-jacente de la position d’Orano. Si l’entreprise acceptait la proposition du général Tiani, elle récupérerait le stock hérité, mais perdrait son levier juridique sur le stock, plus important et en constante augmentation, issu de la production postérieure à 2023. En d’autres termes, cette offre aurait pour effet de lever le blocage. Le fait qu’Orano ne l’ait pas acceptée — et que le Niger affirme n’avoir reçu aucune réponse officielle à ses ouvertures de dialogue — suggère que la bataille juridique ne vise pas, au premier chef, à récupérer le stock préexistant. Elle vise à empêcher le Niger de mettre en place un programme d’exportation d’uranium fonctionnel et indépendant, qui réduirait durablement l’influence de la France sur l’une de ses sources d’énergie les plus stratégiques.
La France tire environ 70 % de son électricité de l’énergie nucléaire. Historiquement, le Niger a été l’un de ses principaux fournisseurs d’uranium. Les enjeux stratégiques d’un Niger qui vendrait librement son uranium sur le marché libre — potentiellement à la Chine, à la Russie ou à d’autres acheteurs — ne sont pas purement commerciaux. Ils sont existentiels pour la politique énergétique française.
Ce contexte ne valide pas automatiquement chacune des positions adoptées par le gouvernement nigérien. En revanche, il rend impossible l’analyse de ce différend juridique comme une simple affaire commerciale neutre, dénuée de toute dimension géopolitique. Tout tribunal — ou tout analyste — qui agirait comme s’il s’agissait là d’un simple litige contractuel entre parties privées aurait choisi, consciemment ou non, d’occulter les dimensions les plus importantes de ce conflit.
Des acheteurs à la porte, puis partis
La conséquence pratique la plus préjudiciable du blocus transparaît dans un détail de l’entretien accordé par M. Abarchi : des acheteurs se présentent, manifestent leur intérêt, puis repartent. « Certaines entreprises et certains pays » ont exprimé un intérêt pour les stocks d’uranium du Niger, a reconnu le ministre — avant de « revenir souvent sur ces questions d’arbitrage et de procédure ».
C’est là le blocus à l’œuvre, fonctionnant exactement comme prévu. Le Niger n’a pas besoin de perdre l’arbitrage pour en subir les conséquences. L’existence de procédures en cours — et, en particulier, de la mesure provisoire gelant les stocks — suffit à dissuader les acheteurs agissant de manière commercialement rationnelle. Aucune entreprise disposant d’un conseil juridique et d’un conseil d’administration ne procédera à l’achat d’uranium qu’un tribunal arbitral international a formellement interdit, et ce, quelles que soient ses convictions quant au bien-fondé du litige sous-jacent.
Il en résulte que le Niger — l’un des principaux producteurs mondiaux d’uranium, assis sur des stocks d’une valeur de plusieurs centaines de millions de dollars, et évoluant sur un marché mondial où la demande d’uranium est en hausse — est incapable de convertir la richesse de ses ressources en recettes budgétaires. Ces fonds demeurent immobilisés, tandis que le pays se débat avec le financement de son développement, ses déficits infrastructurels et le coût économique de sa rupture avec les bailleurs de fonds occidentaux, survenue à la suite du coup d’État de 2023.
Tel est le sens profond de ce que le ministre a qualifié de « harcèlement judiciaire ». Il ne s’agit pas, au premier chef, de remporter des batailles juridiques. Il s’agit d’instrumentaliser l’architecture juridique pour imposer des coûts matériels à un gouvernement souverain — des coûts qui se mesurent en pertes de recettes d’exportation, en entraves au développement et en pressions politiques découlant de ces deux facteurs.
Une tendance plus large : l’expérience parallèle du Sénégal.
L’expérience du Niger ne constitue pas un cas isolé. Comme nous l’avons documenté tout au long de cette série, le gouvernement Faye-Sonko au Sénégal mène une confrontation parallèle, impliquant des acteurs et des instruments différents, mais reposant sur la même dynamique sous-jacente.
Woodside Energy a réagi à un redressement fiscal de 65 millions de dollars en engageant une procédure d’arbitrage devant le CIRDI, plutôt que d’opter pour la négociation. Le contrat GTA conclu avec BP a été publiquement dénoncé comme étant « unilatéral et inéquitable » par le Premier ministre Sonko, sa structure actionnariale ne laissant au Sénégal qu’une participation de 10 % dans son propre projet gazier offshore. Le bloc gazier Yakaar-Teranga a été purement et simplement récupéré auprès de Kosmos Energy, après que le gouvernement a établi que son attribution initiale était entachée d’opacité. L’affaire des phosphates impliquant ICS/Indorama porte sur des allégations de taxes et redevances impayées s’élevant à plus de mille milliards de francs CFA.
Dans chaque cas, le schéma est constant : un gouvernement africain tente de faire valoir ses droits souverains — par la fiscalité, la renégociation ou la récupération pure et simple — et se heurte à des représailles juridiques conçues pour rendre une telle démarche prohibitivement coûteuse.
Ce qui a changé en 2026, par rapport à la situation d’il y a dix ans, c’est la qualité de la réponse apportée. Ces gouvernements ne sont plus isolés. Ils s’observent mutuellement. Dakar observe Niamey ; Niamey observe Dakar. Les arguments qu’ils déploient — qu’il s’agisse de la souveraineté, de l’héritage colonial ou des biais structurels du CIRDI — sont de plus en plus sophistiqués et se renforcent mutuellement. Le cadrage politique a évolué : d’une posture défensive (« nous ne sommes pas hostiles aux investisseurs »), il est passé à une posture affirmée (« nous récupérons ce qui appartient à notre peuple »).
L’accord de coopération minière et énergétique entre le Sénégal et la Sierra Leone, que nous avons analysé en avril 2026, préfigure la prochaine étape : non plus de simples affirmations souveraines isolées, mais la mise en place d’une architecture institutionnelle — normes communes, capacités juridiques partagées, pouvoir de négociation collectif — susceptible de modifier structurellement les termes de l’engagement avec les multinationales extractives, plutôt qu’au cas par cas.
Ce que le blocus ne peut pas accomplir
Il importe toutefois de préciser ce que la campagne juridique d’Orano ne saurait réaliser — et ce qu’elle révèle, par conséquent, quant à l’horizon à plus long terme de cette confrontation.
Ce siège juridique peut retarder les ventes d’uranium du Niger. Il peut en augmenter le coût. Il peut dissuader certains acheteurs. En revanche, il ne peut rétablir le contrôle opérationnel d’Orano sur la mine de Somaïr. Il ne peut revenir sur la décision politique prise par le Niger d’exercer une souveraineté pleine et entière sur son secteur uranifère. Et il ne peut, en définitive, empêcher le Niger de vendre son uranium — car le Niger détient le contrôle effectif des mines, des travailleurs, de la production et des stocks.
La mesure conservatoire du CIRDI est opposable aux acheteurs opérant dans le champ d’application des cadres juridiques internationaux — c’est-à-dire aux entreprises possédant des actifs dans des juridictions occidentales qui pourraient, en théorie, faire l’objet de mesures d’exécution forcée si elles contrevenaient à l’ordonnance du tribunal. Il est, en revanche, bien plus ardu de la faire appliquer à l’encontre d’acheteurs situés hors de ce cadre. C’est, presque assurément, la raison pour laquelle le gouvernement de Tiani examine ses options avec ce que le ministre qualifie d’« acheteurs sérieux » — et pourquoi les inquiétudes françaises quant au resserrement des liens du Niger avec la Russie et la Chine revêtent une dimension spécifiquement matérielle, et non purement idéologique.
En d’autres termes, le blocus constitue un instrument de pression au sein de l’ordre international existant. Il perd de son efficacité précisément dans la mesure où le Niger diversifie ses relations commerciales au-delà de cet ordre. Cette dynamique mérite une analyse approfondie, car elle suggère que la pression juridique et la réorientation géopolitique ne sont pas des phénomènes distincts.
Elles sont profondément imbriquées.
Un tribunal qui ne saurait revendiquer la neutralité
Tout au long de notre série, nous avons constamment soutenu que l’arbitrage investisseur-État, tel qu’il est actuellement constitué, ne peut être considéré comme un mécanisme neutre de règlement des différends lorsqu’il s’applique à des affaires de cette nature. Les derniers développements en date viennent donner corps à cet argument.
La mesure provisoire ordonnant le gel des stocks d’uranium du Niger a été émise par un tribunal constitué sous l’égide du CIRDI — institution rattachée au Groupe de la Banque mondiale — et composé d’arbitres issus, comme nous l’avons documenté dans notre article « Le marteau du néocolonialisme », en très grande majorité des milieux juridiques européens et nord-américains. Cette mesure interdit à un gouvernement africain souverain de
commercialiser une matière première produite sur son propre territoire, dans ses propres mines et par ses propres travailleurs, alors même qu’il a exercé son droit souverain de nationaliser une industrie dont il accuse l’opérateur d’être responsable de décennies de dommages environnementaux et d’une extraction inéquitable des profits.
Émettre une telle mesure tout en la qualifiant de décision judiciaire neutre revient à prétendre que le droit évolue en vase clos. Or, il n’en est rien. Le droit s’inscrit au sein de structures de pouvoir. Le système du CIRDI a été édifié dans les années 1960 principalement dans le but de protéger les investissements des nations exportatrices de capitaux — majoritairement occidentales — au sein des nations importatrices de capitaux — essentiellement d’anciennes colonies situées en Afrique, en Asie et en Amérique latine. La relation structurelle qui lie le demandeur au défendeur dans la plupart des affaires portées devant le CIRDI reflète et reproduit cette architecture originelle.
Cela ne signifie pas pour autant que chaque décision du CIRDI est erronée, ni que les investisseurs ne méritent aucune protection. Cela signifie, en revanche, que lorsqu’un tribunal rend une ordonnance qui paralyse de fait la capacité d’un gouvernement souverain à gérer sa principale ressource d’exportation — dans le cadre d’un différend qui trouve ses racines dans un héritage colonial contesté — , ce tribunal opère un choix aux conséquences politiques profondes. La prétention selon laquelle il n’en serait rien — selon laquelle il se contenterait d’appliquer des principes juridiques neutres à un contrat commercial — constitue, en soi, un acte politique.
La voie à suivre : un dialogue sans capitulation
L’intervention télévisée du ministre Abarchi a laissé transparaître une note de pragmatisme prudent, venant tempérer la posture de défiance affichée par ailleurs. Le Niger est « en discussions » avec des « acheteurs sérieux », a-t-il déclaré. Le pays n’a reçu aucune démarche officielle de la part d’Orano concernant le dialogue que l’entreprise avait dit vouloir engager en février. Par ailleurs, le général Tiani a tracé une ligne rouge claire, tout en ménageant une étroite ouverture : le stock constitué avant 2023 doit être restitué à la France ; tout ce qui a été produit depuis lors appartient au Niger.
Cela suggère que les contours d’une résolution négociée existent — à condition que les deux parties soient disposées à reconnaître les dimensions tant politiques que juridiques du différend. Orano devrait accepter le fait que la nationalisation de la Somaïr, quelles que soient ses irrégularités procédurales, reflète une décision souveraine qui ne saurait être intégralement remise en cause. Le Niger, de son côté, devrait offrir des garanties suffisantes en matière d’indemnisation, de conditions d’investissements futurs et de respect des intérêts commerciaux légitimes, afin de rendre un règlement viable.
La possibilité d’une telle résolution dépend de la volonté d’Orano — et, derrière elle, de l’État français — de renoncer au levier stratégique que lui confère l’actuel siège juridique. Compte tenu des enjeux énergétiques pour la France, ainsi que de l’importance symbolique du dossier nigérien en tant que précédent pour les chaînes d’approvisionnement nucléaire françaises à travers l’Afrique, cette volonté ne saurait être tenue pour acquise.
Ce qui est certain, c’est que l’impasse actuelle ne sert les intérêts de personne, à l’exception de ceux qui tirent profit de la paralysie du Niger. 380 millions de dollars d’uranium invendu, des coûts de production qui s’accumulent, des financements de développement contraints, un pays empêché de valoriser sa principale ressource : tel n’est pas un équilibre durable. Il s’agit d’une crise orchestrée par la voie des instruments juridiques, imposée à l’une des populations les plus pauvres du monde pour défendre une position d’entreprise dont les fondements moraux s’effilochent un peu plus chaque mois.
Conclusion : Le coût de la souveraineté doit être partagé
Le blocus de l’uranium nigérien constitue l’illustration la plus frappante à ce jour d’une vérité structurelle que cette série documente depuis août 2025 : pour les nations africaines, affirmer leur souveraineté sur leurs ressources naturelles n’est pas gratuit. Cela a un prix — en frais juridiques, en revenus gelés, en pressions diplomatiques, en retrait de financements concessionnels, et dans l’instrumentalisation des mécanismes institutionnels internationaux contre des décisions souveraines.
La question à laquelle la communauté internationale doit désormais répondre avec honnêteté est de savoir si elle estime que ce prix est juste.
Si le droit international des investissements existe pour protéger les intérêts commerciaux légitimes contre toute confiscation arbitraire, il doit également se pencher sur les conséquences de l’utilisation de ses instruments contre des gouvernements qui tentent de réparer des décennies de dommages environnementaux et d’extraction inéquitable. Si le CIRDI a pour vocation d’assurer un règlement neutre des différends en matière d’investissement, il doit s’interroger sur la raison pour laquelle ses arbitres sont, de manière aussi écrasante, issus des mêmes réseaux juridiques occidentaux que les entreprises qui déposent les recours. Si le Groupe de la Banque mondiale est voué au développement, il doit expliquer pourquoi l’institution qu’il abrite est actuellement utilisée pour empêcher l’un des pays les plus pauvres du monde de vendre son principal produit d’exportation.
Ces questions ne sont pas hostiles. Elles sont nécessaires, si le système veut conserver une quelconque légitimité aux yeux des nations qu’il est censé servir.
L’uranium du Niger finira par circuler. Le stock finira par trouver des acheteurs — que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur du cadre juridique existant, que ce soit par le biais d’un règlement négocié avec Orano ou par des relations commerciales échappant au blocus actuel. La question est de savoir quel en sera le coût — en développement sacrifié, en souffrances différées, en crédibilité institutionnelle anéantie — pour y parvenir.
Le coût de la souveraineté ne devrait pas peser exclusivement sur le souverain. Telle est la leçon du Niger. C’est la leçon du Sénégal. C’est la leçon que les nations africaines inscrivent, confrontation après confrontation, dans l’histoire naissante d’un continent qui exige que les règles de l’économie mondiale soient refondées pour refléter une réalité plus proche de la justice.
Cet article est le sixième d’une série en cours publiée par Third Path Africa, consacrée à la souveraineté africaine sur les ressources et à la gouvernance du secteur extractif. Les articles précédents de cette série incluent : « Pratiques prédatrices : comment les géants extractifs occidentaux perpétuent l’exploitation de l’Afrique » (août 2025) ; « Le marteau du néocolonialisme : le CIRDI et le blocus judiciaire de l’Afrique par la Banque mondiale » (janvier 2026) ;
« Une résistance croissante : la posture de défi du Niger face à l’emprise prédatrice d’Orano » (janvier 2026) ; « Le règlement de comptes souverain du Sénégal : la remise en cause des contrats extractifs pour une véritable indépendance » (mars 2026) ; et « Ressources africaines : le partenariat Sénégal–Sierra Leone, un modèle de souveraineté partagée » (avril 2026).
L’auteur, Cheikh Fall, est le fondateur de l’initiative Third Path Africa. Tous les articles de cette série sont disponibles sur thirdpath.africa.
Sources primaires et reportages directs
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Jeune Afrique / AFP. « Uranium : quand le bras de fer entre Orano et Niamey empêche la vente du minerai local sur le marché international. » Jeune Afrique, 5 mai 2026. Disponible sur : https://www.jeuneafrique.com/1793971/economie-entreprises/uranium-quand-le-bras-de-fer-entre-orano-et-niamey-empeche-la-vente-du-minerai-local-sur-le-marche-international/
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Colonel Ousmane Abarchi, ministre des Mines du Niger. Interview télévisée, télévision d’État du Niger, 4 mai 2026.
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Général Abdourahamane Tiani, chef de l’État du Niger. Déclaration publique sur la souveraineté uranifère et les stocks de la Somaïr, Niamey, 2025–2026.
Articles précédents de cette série (Third Path Africa)
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Fall, Cheikh. « Pratiques prédatrices : comment les géants extractifs occidentaux perpétuent l’exploitation de l’Afrique. » Third Path Africa, 15 août 2025. Disponible sur : https://thirdpath.africa/predatory-practices-how-western-extractive-giants-perpetuate-africas-exploitation/
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Fall, Cheikh. « Le marteau du néocolonialisme : le CIRDI et le blocus judiciaire de l’Afrique par la Banque mondiale. » Third Path Africa, 5 janvier 2026. Disponible sur : https://thirdpath.africa/icsid-world-bank-investment-disputes-in-africa/
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Fall, Cheikh. « Une résistance croissante : la posture de défi du Niger face à l’emprise prédatrice d’Orano. » Third Path Africa, 12 janvier 2026. Disponible sur : https://thirdpath.africa/niger-orano-uranium-resource-sovereignty/
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Fall, Cheikh. « Le règlement de comptes souverain du Sénégal : la remise en cause des contrats extractifs pour une véritable indépendance. » Third Path Africa, 15 mars 2026. Disponible sur : https://thirdpath.africa/senegal-contract-revolution-sonko-bp-woodside-ics-indorama/
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Fall, Cheikh. « Ressources africaines : le partenariat Sénégal–Sierra Leone, un modèle de souveraineté partagée. » Third Path Africa, 22 avril 2026. Disponible sur : https://thirdpath.africa/senegal-sierra-leone-resource-sovereignty-west-africa-mining-energy-agreement/
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Fall, Cheikh. « La percée de Yakaar–Teranga : Sonko et la nouvelle phase de la souveraineté sur les ressources. » Third Path Africa, 26 avril 2026. Disponible sur : https://thirdpath.africa/senegal-yakaar-teranga-sonko-resource-sovereignty-yakaar-teranga-senegal-state-recovery-sonko-senegal-contract-renegotiation-resource-sovereignty/
Sources institutionnelles et statistiques
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Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI). Statistiques sur les affaires enregistrées. Groupe de la Banque mondiale, années diverses. Disponible sur : icsid.worldbank.org
-
Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED). Rapport sur l’investissement dans le monde et Notes sur le règlement des différends investisseur-État. Genève : CNUCED, années diverses. Disponible sur : unctad.org
-
CNUCED. Navigateur des différends relatifs aux investissements. Genève : CNUCED. Disponible sur : investmentpolicy.unctad.org
Sources environnementales et scientifiques
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CRIIRAD (Commission de Recherche et d’Information Indépendantes sur la Radioactivité). Rapport sur la contamination radioactive dans la région d’Arlit, Niger. Valence : CRIIRAD, 2010.
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Greenpeace International. Left in the Dust : les opérations minières uranifères d’Areva au Niger. Amsterdam : Greenpeace International, 2010. Disponible sur : greenpeace.org
Ouvrages de référence
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Nkrumah, Kwame. L’Afrique doit s’unir. Londres : Heinemann, 1963.
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Groupe de la Banque mondiale. Convention pour le règlement des différends relatifs aux investissements entre États et ressortissants d’autres États (Convention CIRDI). Washington D.C. : Banque mondiale, 1965.
Note méthodologique : Cet article s’appuie sur des reportages accessibles au public, des données institutionnelles et des analyses publiées antérieurement dans cette série. Lorsque des chiffres spécifiques sont cités — notamment les valorisations des stocks d’uranium, les fourchettes de coûts d’arbitrage et les statistiques régionales sur les affaires enregistrées — les sources sont identifiées ci-dessus. Les interprétations éditoriales et les conclusions analytiques sont celles de l’auteur.
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