đ«đ· Le corps qui a cessĂ© dâavoir peur
Vies parallĂšles | 12
đ«đ· Le corps qui a cessĂ© dâavoir peur
Vies parallĂšles | 12
I. Le matin oĂč le corps nâest plus un champ de bataille
Les matins de Marseille ont quelque chose de singulier.
La lumiĂšre y vient lentement, comme si quelquâun Ă©cartait avec une extrĂȘme prĂ©caution les rideaux au-dessus de la ville.
Dâabord, une clartĂ© pĂąle, presque laiteuse, apparaĂźt sur les murs des immeubles.
Puis la lumiĂšre descend plus bas â sur les balcons, les rebords des fenĂȘtres, les trottoirs encore humides de la moiteur de la nuit.
Ces matins-là , je me réveille presque toujours un peu avant Lou.
Non pas parce que jâai quelque chose dâurgent Ă faire.
PlutĂŽt parce que jâaime ce premier silence du jour.
Je reste un instant allongĂ© dans le lit et jâĂ©coute la ville, qui nâa pas encore commencĂ© Ă parler Ă pleine voix.
Au loin, on entend le passage isolĂ© dâun scooter, quelquâun relĂšve le rideau mĂ©tallique dâune boutique, et de la rue monte le bruit discret des bouteilles quâon dispose devant un bar.
Lou dort à cÎté de moi.
Sa respiration est calme, réguliÚre.
Il mâarrive de penser que câest justement dans ces instants-lĂ que je sens avec le plus de nettetĂ© quelque chose que, pendant trĂšs longtemps, je nâai pas mĂȘme su nommer.
La sécurité du corps.
Ătrange expression.
Car, pendant des annĂ©es, le corps a Ă©tĂ© bien plutĂŽt le lieu dâune tension.
Pas une tension dramatique.
PlutĂŽt une tension tĂ©nue, presque invisible, qui accompagne lâĂȘtre humain depuis trĂšs tĂŽt.
Les premiÚres expériences de honte devant son propre corps commencent tÎt.
Dans le vestiaire de lâĂ©cole.
Au cours de sport.
Dans les regards des autres garçons, qui se mettent soudain Ă signifier davantage quâils ne le devraient.
Alors, le corps devient quelque chose quâil faut surveiller.
Les mouvements se font plus prudents.
Les gestes â plus pensĂ©s.
La voix â parfois un peu plus grave, un peu plus assurĂ©e quâelle ne lâest vraiment.
Michel Foucault Ă©crivait que le corps est lâun des lieux majeurs oĂč sâexerce le pouvoir social.
Les normes nâexistent pas seulement dans la loi ou dans les institutions â elles existent aussi dans la maniĂšre dont le corps se dĂ©place, sâassied, regarde, respire.
Quand on est jeune, on apprend ces normes trĂšs vite.
MĂȘme si personne ne les Ă©nonce jamais Ă voix haute.
Quelques regards suffisent.
Quelques remarques.
Quelques moments oĂč lâon sent soudain que son corps ne se tient pas dans la ligne oĂč il devrait se tenir.
Sara Ahmed appellerait cela un moment de désorientation.
Le corps dĂ©couvre brusquement quâil nâest pas orientĂ© dans lâaxe du monde comme le sont les corps des autres.
Pendant longtemps, jâai vĂ©cu avec cette sensation.
Non comme avec un drame.
PlutÎt comme avec une légÚre tension.
Comme si le corps avait toujours de lui-mĂȘme une conscience un peu plus aiguĂ« quâil ne le faudrait.
Comme sâil Ă©tait observĂ©.
Comme sâil devait sans cesse vĂ©rifier ses propres gestes.
Cette tension peut ĂȘtre dâune trĂšs grande subtilitĂ©.
Parfois, elle ne se manifeste que dans des choses infimes.
Dans la maniĂšre de marcher.
Dans le temps quâon sâautorise Ă laisser son regard posĂ© sur le visage de quelquâun.
Dans le degrĂ© de contrĂŽle quâon exerce sur ses propres mains.
Paul B. Preciado Ă©crivait que le corps nâest pas un fait naturel â quâil est plutĂŽt une archive de pratiques, de rĂ©gulations, de technologies sociales qui, au fil des annĂ©es, viennent sâinscrire dans ses gestes.
Lorsque jâai lu ses textes pour la premiĂšre fois, jâai eu cette Ă©trange impression de reconnaissance.
Comme si quelquâun dĂ©crivait quelque chose que je connaissais depuis toujours, sans avoir jamais su le nommer.
Le corps comme archive.
Le corps comme mémoire.
Le corps comme lieu oĂč se dĂ©posent toutes les petites leçons du monde.
Aujourdâhui, le matin, allongĂ© prĂšs de Lou, il mâarrive de penser Ă cette archive.
Ă ce quâelle a longtemps contenu de tension.
Et à la maniÚre dont elle a commencé, peu à peu, à se transformer.
Car la sĂ©curitĂ© dans une relation nâapparaĂźt pas soudainement.
Elle nâarrive pas sous la forme dâune grande dĂ©claration.
Elle se forme plutĂŽt Ă partir de gestes minuscules.
Du fait que quelquâun ne regarde pas votre corps comme un problĂšme.
Du fait que vous nâavez pas Ă contrĂŽler votre propre voix.
Du fait que vous pouvez rester assis en silence sans penser Ă lâimage que vous offrez.
Louis bouge légÚrement dans son sommeil.
Il tourne la tĂȘte de mon cĂŽtĂ©, comme si, mĂȘme Ă demi endormi, il savait que je suis lĂ .
Je regarde un instant son visage.
Et alors vient cette pensĂ©e qui, il y a encore quelques annĂ©es, mâaurait paru tout Ă fait impossible.
Mon corps a cessĂ© dâavoir peur.
Pas au sens absolu.
La peur ne disparaĂźt jamais complĂštement.
Mais son centre sâest dĂ©placĂ© ailleurs.
Le corps nâest plus un champ de bataille.
Il est devenu un lieu oĂč demeurer.
Parfois, je me demande Ă quel moment exact cela sâest produit.
Sâil y a eu un instant unique.
Une seule nuit.
Une seule conversation.
Mais la vérité est sans doute différente.
Ces changements-lĂ nâont jamais un commencement unique.
Ils se forment lentement.
Comme la lumiĂšre du matin au-dessus de Marseille.
Dâabord Ă peine visible.
Puis de plus en plus claire.
Jusquâau moment oĂč lâon dĂ©couvre que le jour a dĂ©jĂ commencĂ©.
II. Lâarchive des gestes
Quand je pense au corps, je le pense de moins en moins comme quelque chose dâĂ©vident.
PlutĂŽt comme une archive.
Lâarchive des petites leçons du monde.
Chaque ĂȘtre humain porte en lui un ensemble de ces inscriptions â des mouvements qui ont Ă©tĂ© corrigĂ©s un jour, des regards qui ont enseignĂ© la prudence, des mots que le corps a retenus avant mĂȘme que lâesprit ait eu le temps de vraiment les comprendre.
Michel Foucault Ă©crivait que le corps est le lieu oĂč le pouvoir inscrit ses instructions les plus subtiles. Non pas sous forme dâinterdictions ou dâinjonctions, mais en corrections tĂ©nues â comment sâasseoir, comment marcher, comment regarder, comment rire.
Ce ne sont pas des interventions dramatiques.
PlutÎt de silencieuses rédactions de la vie.
Le corps les apprend trĂšs tĂŽt.
Quelques situations suffisent.
Quelques cours Ă lâĂ©cole.
Quelques conversations Ă la maison.
Quelques regards qui sâattardent une seconde de trop.
Avec le temps, le corps se met à les répéter automatiquement.
Comme un alphabet parfaitement intégré.
Pour beaucoup de gens, cet alphabet demeure transparent.
Ils nâont jamais Ă sâinterroger sur la façon dont leur corps est lu par le monde.
Mais il en est dâautres.
Ceux dont le corps, dÚs le départ, se tient dans un léger écart par rapport à la norme.
Pas toujours de façon visible.
Parfois, il suffit dâune diffĂ©rence infime dans la maniĂšre de se mouvoir.
Un autre timbre de voix.
Un autre rythme du regard.
Et soudain le corps commence Ă ĂȘtre interprĂ©tĂ©.
Commenté.
Corrigé.
Paul B. Preciado Ă©crivait que le corps nâexiste pas en dehors du rĂ©seau de technologies sociales qui ne cessent de le façonner. La famille, lâĂ©cole, les institutions, le langage â toutes ces structures sâinscrivent dans le corps comme des couches successives de texte.
Quand jâĂ©tais plus jeune, je ne pouvais pas encore comprendre cela.
Mais je le ressentais avec une grande netteté.
Le corps devenait quelque chose qui demandait de lâattention.
Quelque chose quâil fallait surveiller.
Comme si chaque spontanéité était un petit risque.
Ce nâĂ©tait mĂȘme pas liĂ© Ă des situations prĂ©cises.
PlutĂŽt Ă une atmosphĂšre.
à cette tension légÚre qui accompagnait de nombreux moments de la journée.
Ă lâĂ©cole.
Dans la rue.
Parfois mĂȘme dans des conversations avec des gens qui nâavaient aucune mauvaise intention.
Car le corps qui a appris la prudence se met Ă lire le monde dâune façon particuliĂšre.
Il cherche des signaux.
Il sonde lâespace.
Il vĂ©rifie si lâon peut se relĂącher.
Ou sâil vaut mieux attendre encore un peu.
Avec le temps, ces gestes deviennent si naturels quâon cesse de les remarquer.
Ils sont comme une seconde nature. Comme la langue quâon parle depuis lâenfance.
Câest bien plus tard seulement quâon commence Ă comprendre que cette langue nâest pas neutre.
Quâelle nous a Ă©tĂ© transmise.
Quâelle a Ă©tĂ© exercĂ©e.
Que le corps lâa apprise par nĂ©cessitĂ©.
Lorsque je me suis installé en France, quelque chose dans cette archive a commencé à changer lentement.
Pas dâun coup.
Les changements du corps ne sont jamais brusques.
Mais au fil du temps, de légÚres inflexions sont apparues.
Une nouvelle langue.
Une nouvelle ville.
De nouvelles relations.
Chacune de ces expériences introduisait de petites corrections dans la façon dont le corps répondait au monde.
Ă Marseille, jâai appris Ă marcher un peu plus lentement.
Non pas parce que quelquâun me lâavait dit.
PlutÎt parce que le rythme de la ville était différent.
Les rues nâexigeaient pas une hĂąte perpĂ©tuelle.
Les cafĂ©s invitaient Ă rester plus longtemps quâon ne lâavait prĂ©vu.
Les gens parlaient plus fort, riaient plus largement, occupaient lâespace dâune maniĂšre qui, au dĂ©but, me paraissait presque improbable.
Avec le temps, le corps a commencĂ© Ă sâaccorder.
Comme un instrument qui apprend peu à peu une nouvelle tonalité.
Mais le changement le plus important sâest produit ailleurs.
Dans la relation.
Car la sĂ©curitĂ© nâest pas une abstraction.
Câest une expĂ©rience qui se rĂ©pĂšte chaque jour.
Ce sont des instants oĂč le corps nâa pas besoin dâĂȘtre aux aguets.
OĂč il nâa pas besoin dâanticiper.
OĂč il nâa pas besoin de vĂ©rifier ses propres gestes.
Lou nâa jamais regardĂ© mon corps comme quelque chose qui nĂ©cessitait dâĂȘtre corrigĂ©.
Il nây avait jamais, dans son regard, cette lĂ©gĂšre analyse que le corps connaissait si bien des premiĂšres annĂ©es.
Cela peut sembler peu de chose.
Mais pour le corps, câest un changement immense.
Car le corps commence alors Ă dĂ©couvrir quelque chose quâil ne connaissait pas auparavant.
La possibilitĂ© dâexister sans ĂȘtre observĂ©.
La possibilitĂ© dâĂȘtre simplement lĂ .
Je le perçois parfois dans des instants trÚs petits.
Quand nous sommes assis ensemble Ă table.
Quand nous nous promenons le long du port.
Quand Lou me dit quelque chose et que je lui rĂ©ponds â Ă moitiĂ© en polonais, Ă moitiĂ© en français â sans me demander si je sonne suffisamment juste.
Le corps se met Ă respirer autrement.
Comme sâil avait retenu dans ses poumons, pendant des annĂ©es, un air quâil ne voulait pas lĂącher.
Et quâil apprend seulement maintenant quâil peut.
Que rien nâarrivera.
Que le monde nâest pas toujours un lieu de correction.
Quâil est parfois simplement un lieu oĂč demeurer.
Et câest peut-ĂȘtre pour cela que je pense de plus en plus souvent au corps non seulement comme Ă une archive.
Mais aussi comme à un lieu de lente rédaction.
Car les archives peuvent ĂȘtre réécrites.
Pas dâun coup.
Pas violemment.
Mais phrase aprĂšs phrase.
Geste aprĂšs geste.
Jusquâau jour oĂč lâon dĂ©couvre que le corps, qui pendant des annĂ©es avait Ă©tĂ© plein de tension, se met Ă parler une autre langue.
III. Le corps qui ne trouve jamais refuge
Il existe pourtant une autre vie.
Celle oĂč le corps nâapprend jamais le calme.
Non pas parce que le monde y serait toujours brutal.
Parfois, il suffit quâil nây ait jamais dâespace oĂč la tension puisse vraiment se dĂ©poser.
Je vois cet homme trĂšs distinctement.
Câest moi â mais orientĂ© lĂ©gĂšrement autrement dans le monde.
Je ne rencontre pas Lou.
Ou je le croise une seule fois, dans lâun de ces moments de vie qui nâont pas le temps de vĂ©ritablement advenir.
Nos conversations sont brĂšves.
Agréables.
Peut-ĂȘtre mĂȘme intenses.
Mais elles se terminent comme beaucoup dâautres conversations â sans suite.
Puis chacun de nous retourne Ă sa vie.
Dans cette biographie parallÚle, mon corps demeure dans un état de légÚre vigilance.
Pas au sens dramatique.
PlutÎt dans cette tension ténue que je connaissais depuis des années.
Le corps a appris Ă vivre dans un monde qui peut toujours le corriger.
Câest pourquoi il ne cesse pas de vĂ©rifier.
Il ne cesse pas dâobserver.
Il ne cesse pas de sâajuster Ă la situation.
Paul B. Preciado Ă©crivait que le corps soumis Ă la norme ne se contente pas de sây soumettre â il commence Ă produire la norme dans ses propres gestes.
Dans cette biographie parallĂšle, câest exactement ce qui se passe.
Le corps surveille lui-mĂȘme ses propres frontiĂšres.
Le corps corrige lui-mĂȘme ses propres mouvements.
Le corps devient son propre gardien.
De lâextĂ©rieur, rien ne semble dramatique.
Cet homme travaille.
Il voit des gens.
Il écrit des textes.
Parfois il tombe amoureux.
Mais ses relations ont un autre caractĂšre.
Elles sont plus prudentes.
Plus contrÎlées.
Non pas parce que lâautre personne serait dangereuse.
PlutĂŽt parce que le corps nâa jamais appris Ă se relĂącher entiĂšrement.
Chaque proximitĂ© porte en elle lâombre dâune question.
Est-ce vraiment sans danger.
Peut-on rester.
Est-ce que dans un moment quelque chose ne va pas se produire qui rappellera au corps ses anciennes leçons.
Michel Foucault Ă©crivait que le pouvoir agit le plus efficacement quand il cesse dâĂȘtre visible.
Quand il nâest plus nĂ©cessaire de surveiller personne.
Car le corps se surveille tout seul.
Je pense parfois Ă cet homme de la vie parallĂšle.
Ă son corps, qui nâa jamais eu lâoccasion de vraiment se reposer.
Car le repos du corps ne consiste pas seulement en ce que lâĂȘtre humain sâarrĂȘte.
Il consiste plutĂŽt en ce quâil cesse dâĂȘtre observĂ©.
Et plus profondĂ©ment encore â en ce quâil cesse de sâobserver lui-mĂȘme.
Dans cette biographie parallĂšle, cela nâarrive jamais.
Le corps demeure intelligent.
Sensible.
Attentif.
Mais jamais tout à fait apaisé.
Il est comme un animal qui a appris à vivre à découvert.
Toujours légÚrement tendu.
Toujours prĂȘt Ă bouger.
Toujours prĂȘt Ă se corriger.
De lâextĂ©rieur, cela ressemble Ă une vie normale.
Mais quelque chose de trĂšs important nây advient jamais.
Le corps ne trouve pas refuge.
Parfois, je mâimagine croiser cet homme par hasard.
Dans un cafĂ©, peut-ĂȘtre.
Ou dans la rue.
Il me regarde un instant et ne parvient pas vraiment à comprendre ce qui a changé.
Car la diffĂ©rence nâest pas spectaculaire.
Elle ne tient pas au succĂšs.
Elle ne tient pas Ă une carriĂšre.
La différence est presque invisible.
Mon corps est assis Ă la table avec un peu plus de calme.
Il respire un peu plus lentement.
Il ne vérifie plus chaque seconde ses propres gestes.
Et câest alors que je comprends quelque chose qui nâĂ©tait pas encore si Ă©vident pour moi.
Le plus grand changement dans la vie dâun ĂȘtre humain nâest pas toujours ce quâil fait.
Parfois, câest la façon dont son corps cesse dâavoir peur.
IV. Le lent consentement
Le soir, Marseille sent le sel.
Câest une odeur quâon ne peut confondre avec rien dâautre â un mĂ©lange dâhumiditĂ©, de pierre chauffĂ©e et de mer qui respire quelque part entre les rues, mĂȘme si lâon ne la voit pas depuis lâendroit oĂč lâon se tient.
Parfois, nous sortons avec Lou faire une courte promenade.
Ce nâest pas une grande expĂ©dition. PlutĂŽt un passage lent Ă travers quelques rues, peut-ĂȘtre un cafĂ© dans un petit bar au coin, peut-ĂȘtre encore quelques pas plus loin, jusquâau moment oĂč lâon commence Ă revenir vers la maison.
Jâaime ces instants.
Il ne sây passe rien de particulier.
Et pourtant câest justement dans ces moments-lĂ quâapparaĂźt parfois une pensĂ©e trĂšs simple.
Combien mon corps a changé.
Pas au sens physique.
PlutÎt dans la façon dont il habite le monde.
Pendant longtemps, le corps a Ă©tĂ© pour moi quelque chose quâil fallait observer.
Comme sâil se trouvait un peu Ă lâextĂ©rieur de moi-mĂȘme.
Comme sâil exigeait une correction permanente.
Aujourdâhui, jâai de plus en plus souvent lâimpression quâil est revenu Ă sa place.
Non pas parce que le monde serait soudainement devenu tout à fait sûr.
Le monde ne lâest jamais.
Mais parce quâun espace est apparu dans lequel le corps nâa plus Ă anticiper sans cesse.
Michel Foucault Ă©crivait que le corps est le lieu oĂč sâinscrivent les relations de pouvoir.
Mais peut-ĂȘtre est-il aussi le lieu oĂč sâinscrivent les relations de tendresse.
Pas dans les grands gestes.
PlutÎt dans les situations quotidiennes, répétées.
Dans le fait que quelquâun vous regarde sans vous analyser.
Dans le fait que vous pouvez parler de votre propre voix.
Dans le fait que votre corps cesse dâĂȘtre un projet Ă corriger.
Paul B. Preciado Ă©crivait sur le corps comme technologie â quelque chose quâon peut modifier, rĂ©guler, transformer.
Mais parfois je pense que le corps est aussi quelque chose de bien plus simple.
Un lieu de consentement.
Pas parfait.
Pas total.
PlutĂŽt lent.
Nous marchons avec Lou le long du port.
Il est dĂ©jĂ tard, mais il y a encore beaucoup de monde dans les rues. Quelquâun rit fort Ă une table, quelquâun dâautre porte un sac de courses, un couple est assis sur un muret et regarde lâeau.
Marseille nâest jamais tout Ă fait silencieuse.
Mais elle a en elle quelque chose dâapaisant.
Peut-ĂȘtre parce que câest une ville qui nâessaie jamais dâĂȘtre parfaite.
Elle est un peu chaotique.
Un peu bruyante.
Un peu inégale.
Et pourtant trĂšs vraie.
Louis dit quelque chose en français.
Je ne me souviens plus exactement de quoi.
Nous rions dâune chose infime.
Un instant, je regarde son visage et je pense Ă toutes les versions de la vie qui auraient pu survenir.
Aux villes oĂč jâaurais pu partir.
Aux gens que jâaurais pu rencontrer.
Aux relations qui auraient pu sâachever avant mĂȘme dâavoir vraiment commencĂ©.
Dans lâune de ces vies parallĂšles, mon corps est encore prudent.
Il observe encore.
Il vérifie encore.
Mais dans cette vie-ci, quelque chose dâautre sâest produit.
Le corps a lentement consenti Ă ĂȘtre.
Pas parfaitement.
Pas sans doutes.
Mais suffisamment en paix.
Quand nous rentrons Ă lâappartement, Lou monte lâescalier le premier.
La lumiĂšre dans la cage dâescalier est un peu trop jaune, comme dans beaucoup de vieux immeubles de cette ville.
Je mâarrĂȘte un instant sur le palier intermĂ©diaire.
Jâentends Lou ouvrir la porte.
Poser les clés sur la table.
Dire quelque chose dans ma direction.
Et alors revient la question qui traverse ce cycle trĂšs souvent.
Non pas comme un doute.
PlutĂŽt comme une conscience silencieuse.
Combien de choses, dans une vie, auraient pu ne pas arriver.
Combien de versions de moi-mĂȘme existent encore quelque part, Ă cĂŽtĂ©.
Et comme il est singulier que, dans cette seule biographie-lĂ , mon corps ait cessĂ© dâavoir peur.
Note de lâauteur (Ă lâintention du lecteur francophone)
Non pas parce que le polonais serait ma seule langue â je vis Ă Marseille depuis plusieurs annĂ©es, je parle français chaque jour, jâentends le français dans la cuisine, dans la cage dâescalier, dans la bouche de Lou quand il dit quelque chose en passant et que je rĂ©ponds Ă moitiĂ© dans une langue, Ă moitiĂ© dans une autre.
Mais certaines choses ne se disent quâen polonais.
Pas parce que le français nâen serait pas capable.
PlutĂŽt parce que certaines douleurs, certaines tensions, certains silences sont inscrits dans la langue quâon a appris Ă utiliser avant dâavoir compris ce quâon Ă©tait.
La Pologne dont il est question dans ce texte nâest pas nommĂ©e. Elle nâavait pas besoin de lâĂȘtre. Ce sont les vestiaires dâĂ©cole, les regards qui sâattardent, la voix quâon baisse lĂ©gĂšrement â ce sont des expĂ©riences qui ont un contexte prĂ©cis, un pays prĂ©cis, une Ă©poque prĂ©cise. Celui qui grandit ailleurs les reconnaĂźtra peut-ĂȘtre autrement. Mais il les reconnaĂźtra.
Marseille, elle, est nommée.
Parce que Marseille nâest pas un dĂ©cor. Câest une condition. Une ville qui nâessaie pas dâĂȘtre parfaite â et qui, prĂ©cisĂ©ment pour cette raison, mâa appris quelque chose que je nâavais pas su apprendre ailleurs. Quâon peut occuper lâespace sans sâexcuser.
Lou existe.
Il sâappelle Louis, mais je lâappelle Lou. Ces deux formes du mĂȘme prĂ©nom ne sont pas interchangeables. Lâune appartient au monde, lâautre mâappartient.
Les textes de Michel Foucault, de Paul B. Preciado et de Sara Ahmed ne sont pas des références académiques dans cet essai. Ce sont des lectures qui ont nommé quelque chose que je portais depuis longtemps sans pouvoir le formuler. Je leur dois non pas une démonstration, mais une reconnaissance.
Ce cycle sâappelle Vies parallĂšles. Il est composĂ© de quinze essais. Chacun dâeux explore une version de ma vie qui aurait pu exister â et parfois, la version qui existe vraiment.
Ce texte est le douziĂšme.
- Ć.R.
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