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đŸ‡«đŸ‡· Le corps qui a cessĂ© d’avoir peur

Vies parallĂšles | 12

Ɓukasz Ratajczak · 2026-05-12 07:01 · 0 claps · 12.9 min read
#essai #queer #identité #corp #mémoire
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đŸ‡«đŸ‡· Le corps qui a cessĂ© d’avoir peur

Vies parallĂšles | 12

I. Le matin oĂč le corps n’est plus un champ de bataille

Les matins de Marseille ont quelque chose de singulier.

La lumiĂšre y vient lentement, comme si quelqu’un Ă©cartait avec une extrĂȘme prĂ©caution les rideaux au-dessus de la ville.

D’abord, une clartĂ© pĂąle, presque laiteuse, apparaĂźt sur les murs des immeubles.

Puis la lumiĂšre descend plus bas — sur les balcons, les rebords des fenĂȘtres, les trottoirs encore humides de la moiteur de la nuit.

Ces matins-là, je me réveille presque toujours un peu avant Lou.

Non pas parce que j’ai quelque chose d’urgent à faire.

Plutît parce que j’aime ce premier silence du jour.

Je reste un instant allongĂ© dans le lit et j’écoute la ville, qui n’a pas encore commencĂ© Ă  parler Ă  pleine voix.

Au loin, on entend le passage isolĂ© d’un scooter, quelqu’un relĂšve le rideau mĂ©tallique d’une boutique, et de la rue monte le bruit discret des bouteilles qu’on dispose devant un bar.

Lou dort à cÎté de moi.

Sa respiration est calme, réguliÚre.

Il m’arrive de penser que c’est justement dans ces instants-lĂ  que je sens avec le plus de nettetĂ© quelque chose que, pendant trĂšs longtemps, je n’ai pas mĂȘme su nommer.

La sécurité du corps.

Étrange expression.

Car, pendant des annĂ©es, le corps a Ă©tĂ© bien plutĂŽt le lieu d’une tension.

Pas une tension dramatique.

PlutĂŽt une tension tĂ©nue, presque invisible, qui accompagne l’ĂȘtre humain depuis trĂšs tĂŽt.

Les premiÚres expériences de honte devant son propre corps commencent tÎt.

Dans le vestiaire de l’école.

Au cours de sport.

Dans les regards des autres garçons, qui se mettent soudain à signifier davantage qu’ils ne le devraient.

Alors, le corps devient quelque chose qu’il faut surveiller.

Les mouvements se font plus prudents.

Les gestes — plus pensĂ©s.

La voix — parfois un peu plus grave, un peu plus assurĂ©e qu’elle ne l’est vraiment.

Michel Foucault Ă©crivait que le corps est l’un des lieux majeurs oĂč s’exerce le pouvoir social.

Les normes n’existent pas seulement dans la loi ou dans les institutions — elles existent aussi dans la maniĂšre dont le corps se dĂ©place, s’assied, regarde, respire.

Quand on est jeune, on apprend ces normes trĂšs vite.

MĂȘme si personne ne les Ă©nonce jamais Ă  voix haute.

Quelques regards suffisent.

Quelques remarques.

Quelques moments oĂč l’on sent soudain que son corps ne se tient pas dans la ligne oĂč il devrait se tenir.

Sara Ahmed appellerait cela un moment de désorientation.

Le corps dĂ©couvre brusquement qu’il n’est pas orientĂ© dans l’axe du monde comme le sont les corps des autres.

Pendant longtemps, j’ai vĂ©cu avec cette sensation.

Non comme avec un drame.

PlutÎt comme avec une légÚre tension.

Comme si le corps avait toujours de lui-mĂȘme une conscience un peu plus aiguĂ« qu’il ne le faudrait.

Comme s’il Ă©tait observĂ©.

Comme s’il devait sans cesse vĂ©rifier ses propres gestes.

Cette tension peut ĂȘtre d’une trĂšs grande subtilitĂ©.

Parfois, elle ne se manifeste que dans des choses infimes.

Dans la maniĂšre de marcher.

Dans le temps qu’on s’autorise Ă  laisser son regard posĂ© sur le visage de quelqu’un.

Dans le degrĂ© de contrĂŽle qu’on exerce sur ses propres mains.

Paul B. Preciado Ă©crivait que le corps n’est pas un fait naturel — qu’il est plutĂŽt une archive de pratiques, de rĂ©gulations, de technologies sociales qui, au fil des annĂ©es, viennent s’inscrire dans ses gestes.

Lorsque j’ai lu ses textes pour la premiĂšre fois, j’ai eu cette Ă©trange impression de reconnaissance.

Comme si quelqu’un dĂ©crivait quelque chose que je connaissais depuis toujours, sans avoir jamais su le nommer.

Le corps comme archive.

Le corps comme mémoire.

Le corps comme lieu oĂč se dĂ©posent toutes les petites leçons du monde.

Aujourd’hui, le matin, allongĂ© prĂšs de Lou, il m’arrive de penser Ă  cette archive.

À ce qu’elle a longtemps contenu de tension.

Et à la maniÚre dont elle a commencé, peu à peu, à se transformer.

Car la sĂ©curitĂ© dans une relation n’apparaĂźt pas soudainement.

Elle n’arrive pas sous la forme d’une grande dĂ©claration.

Elle se forme plutĂŽt Ă  partir de gestes minuscules.

Du fait que quelqu’un ne regarde pas votre corps comme un problùme.

Du fait que vous n’avez pas à contrîler votre propre voix.

Du fait que vous pouvez rester assis en silence sans penser à l’image que vous offrez.

Louis bouge légÚrement dans son sommeil.

Il tourne la tĂȘte de mon cĂŽtĂ©, comme si, mĂȘme Ă  demi endormi, il savait que je suis lĂ .

Je regarde un instant son visage.

Et alors vient cette pensĂ©e qui, il y a encore quelques annĂ©es, m’aurait paru tout Ă  fait impossible.

Mon corps a cessĂ© d’avoir peur.

Pas au sens absolu.

La peur ne disparaĂźt jamais complĂštement.

Mais son centre s’est dĂ©placĂ© ailleurs.

Le corps n’est plus un champ de bataille.

Il est devenu un lieu oĂč demeurer.

Parfois, je me demande à quel moment exact cela s’est produit.

S’il y a eu un instant unique.

Une seule nuit.

Une seule conversation.

Mais la vérité est sans doute différente.

Ces changements-là n’ont jamais un commencement unique.

Ils se forment lentement.

Comme la lumiĂšre du matin au-dessus de Marseille.

D’abord à peine visible.

Puis de plus en plus claire.

Jusqu’au moment oĂč l’on dĂ©couvre que le jour a dĂ©jĂ  commencĂ©.

II. L’archive des gestes

Quand je pense au corps, je le pense de moins en moins comme quelque chose d’évident.

PlutĂŽt comme une archive.

L’archive des petites leçons du monde.

Chaque ĂȘtre humain porte en lui un ensemble de ces inscriptions — des mouvements qui ont Ă©tĂ© corrigĂ©s un jour, des regards qui ont enseignĂ© la prudence, des mots que le corps a retenus avant mĂȘme que l’esprit ait eu le temps de vraiment les comprendre.

Michel Foucault Ă©crivait que le corps est le lieu oĂč le pouvoir inscrit ses instructions les plus subtiles. Non pas sous forme d’interdictions ou d’injonctions, mais en corrections tĂ©nues — comment s’asseoir, comment marcher, comment regarder, comment rire.

Ce ne sont pas des interventions dramatiques.

PlutÎt de silencieuses rédactions de la vie.

Le corps les apprend trĂšs tĂŽt.

Quelques situations suffisent.

Quelques cours Ă  l’école.

Quelques conversations Ă  la maison.

Quelques regards qui s’attardent une seconde de trop.

Avec le temps, le corps se met à les répéter automatiquement.

Comme un alphabet parfaitement intégré.

Pour beaucoup de gens, cet alphabet demeure transparent.

Ils n’ont jamais à s’interroger sur la façon dont leur corps est lu par le monde.

Mais il en est d’autres.

Ceux dont le corps, dÚs le départ, se tient dans un léger écart par rapport à la norme.

Pas toujours de façon visible.

Parfois, il suffit d’une diffĂ©rence infime dans la maniĂšre de se mouvoir.

Un autre timbre de voix.

Un autre rythme du regard.

Et soudain le corps commence Ă  ĂȘtre interprĂ©tĂ©.

Commenté.

Corrigé.

Paul B. Preciado Ă©crivait que le corps n’existe pas en dehors du rĂ©seau de technologies sociales qui ne cessent de le façonner. La famille, l’école, les institutions, le langage — toutes ces structures s’inscrivent dans le corps comme des couches successives de texte.

Quand j’étais plus jeune, je ne pouvais pas encore comprendre cela.

Mais je le ressentais avec une grande netteté.

Le corps devenait quelque chose qui demandait de l’attention.

Quelque chose qu’il fallait surveiller.

Comme si chaque spontanéité était un petit risque.

Ce n’était mĂȘme pas liĂ© Ă  des situations prĂ©cises.

PlutĂŽt Ă  une atmosphĂšre.

À cette tension lĂ©gĂšre qui accompagnait de nombreux moments de la journĂ©e.

À l’école.

Dans la rue.

Parfois mĂȘme dans des conversations avec des gens qui n’avaient aucune mauvaise intention.

Car le corps qui a appris la prudence se met à lire le monde d’une façon particuliùre.

Il cherche des signaux.

Il sonde l’espace.

Il vĂ©rifie si l’on peut se relĂącher.

Ou s’il vaut mieux attendre encore un peu.

Avec le temps, ces gestes deviennent si naturels qu’on cesse de les remarquer.

Ils sont comme une seconde nature. Comme la langue qu’on parle depuis l’enfance.

C’est bien plus tard seulement qu’on commence à comprendre que cette langue n’est pas neutre.

Qu’elle nous a Ă©tĂ© transmise.

Qu’elle a Ă©tĂ© exercĂ©e.

Que le corps l’a apprise par nĂ©cessitĂ©.

Lorsque je me suis installé en France, quelque chose dans cette archive a commencé à changer lentement.

Pas d’un coup.

Les changements du corps ne sont jamais brusques.

Mais au fil du temps, de légÚres inflexions sont apparues.

Une nouvelle langue.

Une nouvelle ville.

De nouvelles relations.

Chacune de ces expériences introduisait de petites corrections dans la façon dont le corps répondait au monde.

À Marseille, j’ai appris à marcher un peu plus lentement.

Non pas parce que quelqu’un me l’avait dit.

PlutÎt parce que le rythme de la ville était différent.

Les rues n’exigeaient pas une hĂąte perpĂ©tuelle.

Les cafĂ©s invitaient Ă  rester plus longtemps qu’on ne l’avait prĂ©vu.

Les gens parlaient plus fort, riaient plus largement, occupaient l’espace d’une maniĂšre qui, au dĂ©but, me paraissait presque improbable.

Avec le temps, le corps a commencĂ© Ă  s’accorder.

Comme un instrument qui apprend peu à peu une nouvelle tonalité.

Mais le changement le plus important s’est produit ailleurs.

Dans la relation.

Car la sĂ©curitĂ© n’est pas une abstraction.

C’est une expĂ©rience qui se rĂ©pĂšte chaque jour.

Ce sont des instants oĂč le corps n’a pas besoin d’ĂȘtre aux aguets.

OĂč il n’a pas besoin d’anticiper.

OĂč il n’a pas besoin de vĂ©rifier ses propres gestes.

Lou n’a jamais regardĂ© mon corps comme quelque chose qui nĂ©cessitait d’ĂȘtre corrigĂ©.

Il n’y avait jamais, dans son regard, cette lĂ©gĂšre analyse que le corps connaissait si bien des premiĂšres annĂ©es.

Cela peut sembler peu de chose.

Mais pour le corps, c’est un changement immense.

Car le corps commence alors Ă  dĂ©couvrir quelque chose qu’il ne connaissait pas auparavant.

La possibilitĂ© d’exister sans ĂȘtre observĂ©.

La possibilitĂ© d’ĂȘtre simplement lĂ .

Je le perçois parfois dans des instants trÚs petits.

Quand nous sommes assis ensemble Ă  table.

Quand nous nous promenons le long du port.

Quand Lou me dit quelque chose et que je lui rĂ©ponds — Ă  moitiĂ© en polonais, Ă  moitiĂ© en français — sans me demander si je sonne suffisamment juste.

Le corps se met Ă  respirer autrement.

Comme s’il avait retenu dans ses poumons, pendant des annĂ©es, un air qu’il ne voulait pas lĂącher.

Et qu’il apprend seulement maintenant qu’il peut.

Que rien n’arrivera.

Que le monde n’est pas toujours un lieu de correction.

Qu’il est parfois simplement un lieu oĂč demeurer.

Et c’est peut-ĂȘtre pour cela que je pense de plus en plus souvent au corps non seulement comme Ă  une archive.

Mais aussi comme à un lieu de lente rédaction.

Car les archives peuvent ĂȘtre réécrites.

Pas d’un coup.

Pas violemment.

Mais phrase aprĂšs phrase.

Geste aprĂšs geste.

Jusqu’au jour oĂč l’on dĂ©couvre que le corps, qui pendant des annĂ©es avait Ă©tĂ© plein de tension, se met Ă  parler une autre langue.

III. Le corps qui ne trouve jamais refuge

Il existe pourtant une autre vie.

Celle oĂč le corps n’apprend jamais le calme.

Non pas parce que le monde y serait toujours brutal.

Parfois, il suffit qu’il n’y ait jamais d’espace oĂč la tension puisse vraiment se dĂ©poser.

Je vois cet homme trĂšs distinctement.

C’est moi — mais orientĂ© lĂ©gĂšrement autrement dans le monde.

Je ne rencontre pas Lou.

Ou je le croise une seule fois, dans l’un de ces moments de vie qui n’ont pas le temps de vĂ©ritablement advenir.

Nos conversations sont brĂšves.

Agréables.

Peut-ĂȘtre mĂȘme intenses.

Mais elles se terminent comme beaucoup d’autres conversations — sans suite.

Puis chacun de nous retourne Ă  sa vie.

Dans cette biographie parallÚle, mon corps demeure dans un état de légÚre vigilance.

Pas au sens dramatique.

PlutÎt dans cette tension ténue que je connaissais depuis des années.

Le corps a appris Ă  vivre dans un monde qui peut toujours le corriger.

C’est pourquoi il ne cesse pas de vĂ©rifier.

Il ne cesse pas d’observer.

Il ne cesse pas de s’ajuster à la situation.

Paul B. Preciado Ă©crivait que le corps soumis Ă  la norme ne se contente pas de s’y soumettre — il commence Ă  produire la norme dans ses propres gestes.

Dans cette biographie parallùle, c’est exactement ce qui se passe.

Le corps surveille lui-mĂȘme ses propres frontiĂšres.

Le corps corrige lui-mĂȘme ses propres mouvements.

Le corps devient son propre gardien.

De l’extĂ©rieur, rien ne semble dramatique.

Cet homme travaille.

Il voit des gens.

Il écrit des textes.

Parfois il tombe amoureux.

Mais ses relations ont un autre caractĂšre.

Elles sont plus prudentes.

Plus contrÎlées.

Non pas parce que l’autre personne serait dangereuse.

Plutît parce que le corps n’a jamais appris à se relñcher entiùrement.

Chaque proximitĂ© porte en elle l’ombre d’une question.

Est-ce vraiment sans danger.

Peut-on rester.

Est-ce que dans un moment quelque chose ne va pas se produire qui rappellera au corps ses anciennes leçons.

Michel Foucault Ă©crivait que le pouvoir agit le plus efficacement quand il cesse d’ĂȘtre visible.

Quand il n’est plus nĂ©cessaire de surveiller personne.

Car le corps se surveille tout seul.

Je pense parfois Ă  cet homme de la vie parallĂšle.

À son corps, qui n’a jamais eu l’occasion de vraiment se reposer.

Car le repos du corps ne consiste pas seulement en ce que l’ĂȘtre humain s’arrĂȘte.

Il consiste plutĂŽt en ce qu’il cesse d’ĂȘtre observĂ©.

Et plus profondĂ©ment encore — en ce qu’il cesse de s’observer lui-mĂȘme.

Dans cette biographie parallùle, cela n’arrive jamais.

Le corps demeure intelligent.

Sensible.

Attentif.

Mais jamais tout à fait apaisé.

Il est comme un animal qui a appris à vivre à découvert.

Toujours légÚrement tendu.

Toujours prĂȘt Ă  bouger.

Toujours prĂȘt Ă  se corriger.

De l’extĂ©rieur, cela ressemble Ă  une vie normale.

Mais quelque chose de trùs important n’y advient jamais.

Le corps ne trouve pas refuge.

Parfois, je m’imagine croiser cet homme par hasard.

Dans un cafĂ©, peut-ĂȘtre.

Ou dans la rue.

Il me regarde un instant et ne parvient pas vraiment à comprendre ce qui a changé.

Car la diffĂ©rence n’est pas spectaculaire.

Elle ne tient pas au succĂšs.

Elle ne tient pas Ă  une carriĂšre.

La différence est presque invisible.

Mon corps est assis Ă  la table avec un peu plus de calme.

Il respire un peu plus lentement.

Il ne vérifie plus chaque seconde ses propres gestes.

Et c’est alors que je comprends quelque chose qui n’était pas encore si Ă©vident pour moi.

Le plus grand changement dans la vie d’un ĂȘtre humain n’est pas toujours ce qu’il fait.

Parfois, c’est la façon dont son corps cesse d’avoir peur.

IV. Le lent consentement

Le soir, Marseille sent le sel.

C’est une odeur qu’on ne peut confondre avec rien d’autre — un mĂ©lange d’humiditĂ©, de pierre chauffĂ©e et de mer qui respire quelque part entre les rues, mĂȘme si l’on ne la voit pas depuis l’endroit oĂč l’on se tient.

Parfois, nous sortons avec Lou faire une courte promenade.

Ce n’est pas une grande expĂ©dition. PlutĂŽt un passage lent Ă  travers quelques rues, peut-ĂȘtre un cafĂ© dans un petit bar au coin, peut-ĂȘtre encore quelques pas plus loin, jusqu’au moment oĂč l’on commence Ă  revenir vers la maison.

J’aime ces instants.

Il ne s’y passe rien de particulier.

Et pourtant c’est justement dans ces moments-lĂ  qu’apparaĂźt parfois une pensĂ©e trĂšs simple.

Combien mon corps a changé.

Pas au sens physique.

PlutÎt dans la façon dont il habite le monde.

Pendant longtemps, le corps a Ă©tĂ© pour moi quelque chose qu’il fallait observer.

Comme s’il se trouvait un peu Ă  l’extĂ©rieur de moi-mĂȘme.

Comme s’il exigeait une correction permanente.

Aujourd’hui, j’ai de plus en plus souvent l’impression qu’il est revenu à sa place.

Non pas parce que le monde serait soudainement devenu tout à fait sûr.

Le monde ne l’est jamais.

Mais parce qu’un espace est apparu dans lequel le corps n’a plus à anticiper sans cesse.

Michel Foucault Ă©crivait que le corps est le lieu oĂč s’inscrivent les relations de pouvoir.

Mais peut-ĂȘtre est-il aussi le lieu oĂč s’inscrivent les relations de tendresse.

Pas dans les grands gestes.

PlutÎt dans les situations quotidiennes, répétées.

Dans le fait que quelqu’un vous regarde sans vous analyser.

Dans le fait que vous pouvez parler de votre propre voix.

Dans le fait que votre corps cesse d’ĂȘtre un projet Ă  corriger.

Paul B. Preciado Ă©crivait sur le corps comme technologie — quelque chose qu’on peut modifier, rĂ©guler, transformer.

Mais parfois je pense que le corps est aussi quelque chose de bien plus simple.

Un lieu de consentement.

Pas parfait.

Pas total.

PlutĂŽt lent.

Nous marchons avec Lou le long du port.

Il est dĂ©jĂ  tard, mais il y a encore beaucoup de monde dans les rues. Quelqu’un rit fort Ă  une table, quelqu’un d’autre porte un sac de courses, un couple est assis sur un muret et regarde l’eau.

Marseille n’est jamais tout à fait silencieuse.

Mais elle a en elle quelque chose d’apaisant.

Peut-ĂȘtre parce que c’est une ville qui n’essaie jamais d’ĂȘtre parfaite.

Elle est un peu chaotique.

Un peu bruyante.

Un peu inégale.

Et pourtant trĂšs vraie.

Louis dit quelque chose en français.

Je ne me souviens plus exactement de quoi.

Nous rions d’une chose infime.

Un instant, je regarde son visage et je pense Ă  toutes les versions de la vie qui auraient pu survenir.

Aux villes oĂč j’aurais pu partir.

Aux gens que j’aurais pu rencontrer.

Aux relations qui auraient pu s’achever avant mĂȘme d’avoir vraiment commencĂ©.

Dans l’une de ces vies parallùles, mon corps est encore prudent.

Il observe encore.

Il vérifie encore.

Mais dans cette vie-ci, quelque chose d’autre s’est produit.

Le corps a lentement consenti Ă  ĂȘtre.

Pas parfaitement.

Pas sans doutes.

Mais suffisamment en paix.

Quand nous rentrons à l’appartement, Lou monte l’escalier le premier.

La lumiùre dans la cage d’escalier est un peu trop jaune, comme dans beaucoup de vieux immeubles de cette ville.

Je m’arrĂȘte un instant sur le palier intermĂ©diaire.

J’entends Lou ouvrir la porte.

Poser les clés sur la table.

Dire quelque chose dans ma direction.

Et alors revient la question qui traverse ce cycle trĂšs souvent.

Non pas comme un doute.

PlutĂŽt comme une conscience silencieuse.

Combien de choses, dans une vie, auraient pu ne pas arriver.

Combien de versions de moi-mĂȘme existent encore quelque part, Ă  cĂŽtĂ©.

Et comme il est singulier que, dans cette seule biographie-lĂ , mon corps ait cessĂ© d’avoir peur.

Note de l’auteur (à l’intention du lecteur francophone)

Non pas parce que le polonais serait ma seule langue — je vis Ă  Marseille depuis plusieurs annĂ©es, je parle français chaque jour, j’entends le français dans la cuisine, dans la cage d’escalier, dans la bouche de Lou quand il dit quelque chose en passant et que je rĂ©ponds Ă  moitiĂ© dans une langue, Ă  moitiĂ© dans une autre.

Mais certaines choses ne se disent qu’en polonais.

Pas parce que le français n’en serait pas capable.

PlutĂŽt parce que certaines douleurs, certaines tensions, certains silences sont inscrits dans la langue qu’on a appris Ă  utiliser avant d’avoir compris ce qu’on Ă©tait.

La Pologne dont il est question dans ce texte n’est pas nommĂ©e. Elle n’avait pas besoin de l’ĂȘtre. Ce sont les vestiaires d’école, les regards qui s’attardent, la voix qu’on baisse lĂ©gĂšrement — ce sont des expĂ©riences qui ont un contexte prĂ©cis, un pays prĂ©cis, une Ă©poque prĂ©cise. Celui qui grandit ailleurs les reconnaĂźtra peut-ĂȘtre autrement. Mais il les reconnaĂźtra.

Marseille, elle, est nommée.

Parce que Marseille n’est pas un dĂ©cor. C’est une condition. Une ville qui n’essaie pas d’ĂȘtre parfaite — et qui, prĂ©cisĂ©ment pour cette raison, m’a appris quelque chose que je n’avais pas su apprendre ailleurs. Qu’on peut occuper l’espace sans s’excuser.

Lou existe.

Il s’appelle Louis, mais je l’appelle Lou. Ces deux formes du mĂȘme prĂ©nom ne sont pas interchangeables. L’une appartient au monde, l’autre m’appartient.

Les textes de Michel Foucault, de Paul B. Preciado et de Sara Ahmed ne sont pas des références académiques dans cet essai. Ce sont des lectures qui ont nommé quelque chose que je portais depuis longtemps sans pouvoir le formuler. Je leur dois non pas une démonstration, mais une reconnaissance.

Ce cycle s’appelle Vies parallĂšles. Il est composĂ© de quinze essais. Chacun d’eux explore une version de ma vie qui aurait pu exister — et parfois, la version qui existe vraiment.

Ce texte est le douziĂšme.

  • Ɓ.R.

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