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Amants récurrents

Elle est partie. Son absence est douloureuse, presque autant que l’était sa présence indéfinie. Le départ est indésirable, mais il…

Juan Manuel Guerrera · 2020-05-13 00:52 · 0 claps · 6.0 min read
#amant #souvenir
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Amants récurrents

Pour Mara

Elle est partie. Son absence est douloureuse, presque autant que l’était sa présence indéfinie. Le départ est indésirable, mais il apporte un certain calme utile à ma vie. Peu à peu, le temps passe et retrouve sa normalité. Je peux dormir sans angoisse. La nuit, qui lui appartenait, est devenue un grand espace vide. Immergé en elle, il m’est facile de me souvenir.

Je me sers un verre de whisky et je me dirige vers la fenêtre.

Au-dessus, règne la pleine lune. Une interminable voûte d’étoiles l’accompagne ; elles sont si nombreuses et si belles. Il n’y a pas un nuage.

En bas, je les vois venir de la rue. Ils viennent accompagnés d’une tension silencieuse. Ils s’arrêtent devant la porte. Il ne trouve pas la clé, elle regarde autour, peut-être nerveusement.

Aucun des deux ne peut me voir.

Lui à l’air calme et décidé. Il porte un T-shirt, un jean et des tennis, comme presque toujours. Il paraît confiant, peut-être trop, dans l’invisible.

Elle est ses propres yeux pétillants. Une bataille semble se livrer en son for intérieur. Elle est plus jeune, mais surtout sensuelle. Vêtue de noir ; seuls brillent boucles d’oreilles, colliers et bagues. Elle ne cherche pas à le séduire : elle ne peut simplement pas l’éviter.

Ils entrent dans la maison aux larges fenêtres ouvertes.

Elle impose une certaine distance. Parcourt le lieu lentement et examine chacun des objets qui occupent l’espace. Elle s’arrête avec un intérêt particulier sur les livres. Ils en parlent. Cette conversation lui plait.

Lui se tient dans un coin de la pièce. De là, il lui raconte des détails sur les aspects de la maison qui l’intéressent. Ce faisant, il ouvre une bouteille de vin et sert deux verres.

Ils s’assoient à table et discutent. Elle est trop éloignée, alors il choisit une chaise plus proche. Après quelques minutes, elle sort fumer. Il se glisse dans le large canapé et la regarde. A son retour, elle hésite ; elle s’assoit un moment sur le canapé, mais l’abandonne ensuite. La rotation des lieux et des positions se poursuit. Ils tournent autour d’un axe invisible, tout en se cherchant avec patience et rigueur. Ils s’attirent par différents contours puis se rejettent. Tout en parlant et en buvant, ils dansent un tango subtil.

Il déborde de désir, mais se retient. Il ne veut pas la presser.

Une part d’elle est prête à tout, une autre plus forte et souterraine la retient.

Comme toujours le temps exige des définitions. Il s’approche et cherche à l’embrasser. Elle accepte, avec une telle passivité que cela semble être de l’indifférence. Ils s’embrassent pendant quelques minutes, mais il ne parvient pas à détacher les cadenas intérieurs qui l’emprisonnent. Ou peut-être, elle ne souhaite pas l’embrasser mais, pour une quelconque raison indéchiffrable, elle le fait.

C’est l’aboutissement fade de la nuit. Au point culminant, la tension s’apaise, elle commence à s’éloigner. Lui est incapable de retenir son asphyxie. Elle se convainc qu’il vaudrait mieux partir. L’excitation attendue se transforme en frustration. La conversation continue, mais ce n’est plus qu’une formalité, un chemin aimable menant à l’adieu.

Tout deux quittent la maison et se perdent dans l’obscurité de la nuit.

Triste fin, pensais-je.

Je décide que ma journée doit également se terminer. Ainsi passe la nuit réparatrice. Mais également la matinée paisible, et l’après- midi fauve. Je prépare le dîner avec un certain plaisir, le déguste avec nostalgie. Lorsque je termine, la bougie est totalement consumée.

Je me verse un verre de whisky et me dirige vers la fenêtre.

Au-dessus, la lune est presque aussi pleine qu’hier. Les millions d’étoiles sont à peine couvertes par quelques nuages se déplaçant rapidement.

En bas, j’entends des voix. Ce sont eux. Ils viennent de la rue. Ils sont accompagnés de la même tension silencieuse. Il ne trouve pas la clé. Elle regarde à nouveau les environs avec une certaine nervosité. Étrangement, vêtus comme la veille.

Ils ne peuvent en aucun cas me voir.

Lui, est tout aussi calme et désireux. Elle garde sa sensualité intacte. Ils entrent. Elle parcourt à nouveau l’endroit comme si c’était la première fois. Il la regarde immobile mais brûlant, dans son coin. Le tango est sur le point de commencer.

Toutefois, à partir de cet instant, la scène se modifie. Ce n’est pas aussi indélébile que la première fois, mais c’est encore réel. La danse séductrice se répète, même si la musique est différente. Il se montre plus décidé depuis le début. Elle, évidemment s’en rend compte et s’éloigne. La tension est maintenue à ce niveau. La conclusion est la même, bien qu’elle arrive plus vite.

Il l’embrasse, elle accepte, mais le baiser est vide.

La rencontre s’effondre. La conversation continue — elle doit continuer — mais se vide de son sang jusqu’à mourir. Ensemble, ils quittent l’endroit et entrent dans la nuit.

Triste fin, je pense encore une fois.

La nuit, le matin, l’après-midi et le dîner sont à nouveau consommés.

Je me verse un verre de whisky et me dirige vers la fenêtre.

Au-dessus, je peux voir la pleine lune et l’un de ses bords limés ; vieillir. La grande immensité étoilée est endommagée par une poignée de nuages.

En bas, j’entends leurs voix. Je ne suis plus surpris. Ils viennent de la rue, la tension silencieuse les accompagne, il ne trouve pas la clé et elle regarde autour d’elle. Habillés de la même façon.

Ils entrent. Elle réexamine l’endroit comme la première fois, il la regarde avec un désir brûlant. Le tango commence.

La musique (et donc la danse) change à nouveau. Il quitte son coin et cherche à s’approcher par la force de caresses. Elle ne répond pas. Il se sent mourir d’impuissance devant ce mur imprenable. Il le sait — il peut le sentir — elle garde des sentiments, mais il ne peut pas les atteindre. Il n’abandonne pas, il ne recule pas.

Il l’embrasse, elle accepte, mais le baiser est toujours vide. La soirée tombe en morceaux.

Triste fin.

Près de vingt-quatre heures s’écoulent. Ils ne pouvaient pas ne pas le faire.

Je me verse un verre de whisky et me dirige vers la fenêtre.

Au-dessus, il n’y a que des nuages, la lune et les étoiles se devinent à peine.

En bas, ils viennent de la rue. Tout est pareil. Ils entrent. Ils dansent le tango.

Le baiser est vide.

Triste.

La scène se reproduit, nuit après nuit.

Au-dessus, le ciel cherche en vain à épuiser les infinies inclinaisons de la lune, des étoiles et des nuages. La lune diminue jusqu’à mourir, pour renaître de l’obscurité. Je ne peux pas toujours la voir, car les nuages ​​jouent à la cacher. Les étoiles occupent le reste et, si nombreuses, me semblent un univers.

En revanche, en bas, il se produit toujours la même chose, exactement la même chose, à l’exception de la couleur de la danse qui modifie la couleur grise qui s’obstine à revenir.

C’est ainsi que le futur progresse, au rythme du tango, du baiser vide et de la triste fin.

Une nuit, cependant, une profonde rupture se produit dans l’histoire.

Tout se répète, comme toujours. Ils sont assis sur le lit. Comme chaque nuit, il l’embrasse, mais cette fois il cesse de suite. Il se lève, éteint la lumière principale — c’est trop lumineux — et revient. Il s’agenouille sur le sol en face d’elle et l’attire vers lui. Elle accepte de l’étreindre entre ses jambes. Peut-être par hasard, peut-être par destin, cette approche qui naît de deux genoux au sol la libère. Le baiser déborde enfin.

Cette nuit, la fin n’est pas triste et ils ne quittent pas la maison. Quand ils s’endorment enfin entrelacés, je laisse mon verre de whisky ainsi que la fenêtre et je m’abandonne aussi au lendemain.

Les nuits ne reviennent plus en arrière. Désormais, elles ressemblent à la dernière. Et elles deviennent de moins en moins indélébiles.

Au-dessus, la lune, les étoiles et les nuages ​​se combinent de tant de façons que j’en perds le fil ; Elles me semblent identiques.

En bas, la même danse d’ouverture se termine toujours par les amants assis sur le lit. Il l’embrasse, éteint la lumière trop vive, s’agenouille devant elle, l’attire, elle se libère et ils font l’amour.

La variation ne disparaît pas, mais se déplace jusqu’au moment où ils s’aiment.

Les nuits qui suivent sont d’innombrables répétitions du rituel de séduction. Elles se répètent jusqu’au moment du baiser. Puis divergent et les aventures de la rencontre amoureuse sont différentes. Chaque nuit, avec passion et lenteur, les amoureux récurrents explorent de nouvelles façons de s’aimer. Il n’y a pas de précipitation ; ils sentent que les nuits partagées ne finiront jamais.

Mais les nuits partagées se terminent toujours. Lors de la dernière, l’histoire se rompt à nouveau d’une manière que je comprends définitive. C’est la fin.

Au-dessus, je vois le ciel totalement noir. Il n’y a pas de lune, pas d’étoile. Pas de nuage.

En bas, j’entends les pas d’un homme triste et solitaire. Je n’ai pas besoin de whisky ou de la fenêtre pour savoir de qui il s’agit. Il se tient devant la porte. Trouve la clé et entre. Il prépare le dîner. Mange jusqu’à ce que la bougie soit consumée. La mémoire lui est facile. Juste après, il fait ces deux choses.

Traduit par Eva Falxa eva.falxa[@]gmail.com Version originale (en espagnol)


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