Comment couvrir ce qui nous divise sans nous diviser davantage ?
Immigration, élections, manifestations, religion… Les occasions pour les journalistes de couvrir les sujets clivants ne manquent pas. Dans…
Comment couvrir ce qui nous divise sans nous diviser davantage ?
Immigration, élections, manifestations, religion… Les occasions pour les journalistes de couvrir les sujets clivants ne manquent pas. Dans la plupart des cas, leur couverture médiatique aboutit à davantage de polarisation. Dès lors, comment mieux s’attaquer éditorialement à ce qui nous divise, de façon à en honorer la complexité, les nuances, et à accroître notre tolérance pour des avis qui divergent ? Des solutions existent pour apaiser et renforcer le débat démocratique. Voici quelques pistes.

Aarón Blanco Tejedor @healing_photographer. Ekenäs, Finland
9 Français sur 10 disent qu’ils trouvent le débat public de plus en plus agressif.
La France en quête, Destin Commun, février 2020
D’après le 33e Baromètre de confiance dans les médias réalisé par Kantar pour La Croix en janvier 2020, l’intérêt des Français pour l’information atteint alors son plus bas niveau historique. En 2019, un an après l’émergence du mouvement des gilets jaunes, 71% des Français n’avaient pas le sentiment que les médias rendaient « mieux et davantage compte » de leurs préoccupations. Cela explique en partie que seulement 24% de la population déclarait avoir confiance dans les médias, le plus mauvais score en Europe selon le Reuters Institute.
Ce manque de confiance n’est pas nouveau, ni exclusif à la France. Au lendemain de l’élection de Donald Trump aux États-Unis en 2016, la journaliste d’investigation Amanda Ripley s’est dit qu’elle n’avait pas su écouter ce qu’avaient à exprimer les millions de personnes qui avaient voté pour le nouveau président. Après avoir passé presque 30 ans à raconter son pays, elle avait la sensation d’avoir failli dans l’exercice de son métier. Si elle allait continuer, il lui faudrait trouver un moyen d’intégrer les électeurs de Trump à son récit journalistique, lequel ne pouvait plus se borner à être binaire.
Des mois de recherches auprès d’experts en médiation (rabbins, avocats, médiateurs) l’ont conduite à écrire un essai, Complicating the Narratives (Complexifier les récits), dans lequel elle conclut que le journalisme traditionnel ne fonctionne pas pour couvrir les sujets les plus polarisants, les conflits. Au contraire, les journalistes ont même tendance à jeter de l’huile sur le feu en sélectionnant des bribes d’informations qui confortent les positions extrêmes.
En effet, devant un sujet qui divise, les journalistes ont tendance à chercher à identifier, analyser et donner la parole aux deux parties qui s’opposent. Malgré une sincère volonté de comprendre et de rendre compte, on a tendance à simplifier. On enlève les détails, on abrège les témoignages, on ôte ce qui semble contradictoire, trop subtil, ou trop vague. On filtre les points de vue de nos sources avec les préjugés de notre propre perspective.
Ce qu’il reste constitue alors les pièces manquantes d’un puzzle narratif plus ou moins établi à l’avance — par les contraintes techniques du métier, l’agenda éditorial, le temps d’antenne dont on dispose, etc. Mais surtout, on interroge des individus en fonction de ce qu’ils représentent : un groupe, une posture, une opinion. Ils rentrent alors dans des cases. Et ces cases forment un récit en patchwork grossier. La complexité de leur vécu et de leur pensée ne rentre pas dans la trame d’une narration tronquée. Les médias diffusent ainsi des récits dépouillés de nuances, de tout ce qui alimente le doute, les hésitations.
Durant une interview, les journalistes poussent même parfois leurs interlocuteurs à prendre position, à défendre une opinion qui n’est peut-être pas, au fond, si marquée que ça. C’est ce qu’a relaté l’une des participantes au moment d’échange et d’écoute entre journalistes et gilets jaunes que le Solutions Journalism Network a organisé, conjointement avec l’association Reporters d’Espoirs, le 7 mars dernier à Paris. Cette personne, qui faisait partie du mouvement des gilets jaunes, regrettait ainsi les questions que les journalistes lui posaient en manifestation, la façon qu’ils avaient de “conduire” l’interview, qui semblait la forcer à entrer dans un schéma narratif l’obligeant à trahir la complexité de sa pensée profonde.
Ainsi, une étude de l’organisation internationale More in Common montre que plus les citoyens sont « informés » (c’est-à-dire plus ils consomment de médias), moins ils ont la capacité de comprendre une opinion opposée à la leur. A l’heure où les réseaux sociaux nous exposent aux types de contenus que « l’on aime » ou, au contraire, que l’on déteste, dans le but de nous faire réagir (c’est-à-dire, cliquer), il est difficile d’envisager comment sortir du cercle vicieux de la polarisation. L’on s’informe via des plateformes où tout se résume à être « pour » ou « contre » (voir à ce sujet l’excellent numéro du magazine Le 1, Facebook : la nouvelle fabrique de l’opinion, n°252 du 5 juin 2019).
Les dangers de cette divergence entre médias et citoyens sont connus. Lorsque les citoyens ne se reconnaissent plus dans l’institution qui se situe entre eux et “le pouvoir”, il se passe exactement ce que le baromètre publié chaque année par La Croix nous dit :
-
Ils cessent de s’informer.
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Ils n’ont plus confiance en les médias.
Cette méfiance envers ce qui constitue, dans l’idéal, le contre-pouvoir fragilise le dialogue démocratique, laissant la place aux despotes et aux théories complotistes.
En France, En France, le laboratoire d’idées et d’actions *Destin Commun, membre du réseau international More in Common*, utilise la méthodologie de recherche commune à toutes ses entités. Leur travail, initié en 2016, a pour but de comprendre pour quelles raisons nos sociétés se divisent sur leur identité et leur appartenance, et pourquoi les débats sur l’immigration, les réfugiés et la diversité sont le plus souvent abordés à travers le prisme d’un récit polarisant, qui fait la promotion d’un « nous » contre un « eux ».
En résulte notamment une enquête inédite, menée auprès de 6000 Français, avec le but d’explorer leurs systèmes de valeurs pour mieux comprendre les divisions du pays et les dépasser. Cette recherche , appelée “La France en quête, Réconcilier une nation divisée” a fait émerger trois France qui semblent avancer en parallèle les unes des autres, et révèle des signes d’une polarisation croissante de la société sur les questions d’identité. Comme le souligne l’étude, il semble que “cette fragmentation ne relève pas uniquement des divergences d’opinion mais s’ancre dans nos systèmes de croyance et de valeurs [Six familles de Français émergent de l’étude, non en fonction des origines ou des catégories socio-professionnelles, ou encore d’appartenances politiques, mais en fonction de leurs croyances profondes : Les Militants désabusés (12 %), les Stabilisateurs (19 %),les Libéraux optimistes (11 %), les Attentistes(16 %),les Laissés pour compte(22 %) et les Identitaires (20 %), nda]. Mais elle donne aussi de fortes raisons d’espérer : malgré ces fractures, 83 % des Français sont convaincus que nous pouvons faire face aux problèmes ensemble. 61 % considèrent que nos divisions sont surmontables. Des enjeux, comme la protection de l’environnement, sont susceptibles de nous unir par-delà nos divisions”.
“Les « Laissés pour compte » ne s’intéressent pas au jeu politique — leurs convictions ne sont d’ailleurs pas très importantes dans leur identité. Ils évitent le débat. Ils ont même tendance à s’autocensurer. Mais tout le monde parle en leur nom. Le mouvement des gilets jaunes était aussi une volonté de retrouver la parole, de la prendre soi-même, de faire entendre sa vision du monde”
Mathieu Lefèvre, directeur général de More in Common, février 2020, Marianne
Un modèle pour complexifier nos récits
Que se passerait-il donc si les journalistes couvraient les sujets les plus épidermiques différemment des autres sujets ? En s’adaptant précisément à la façon dont les gens se comportent en situation de conflit ?
Amanda Ripley avait suggéré quelques pistes dans son essai, et la résonance a été telle que le Solutions Journalism Network propose désormais une nouvelle offre de formation basée sur ses enseignements et qui porte le nom de son article, *Complicating the Narratives.*
Cette formation s’inspire des techniques de médiation de conflits pour traiter des sujets polarisants et s’appuie sur quatre grands principes visant à rendre les sujets qui divisent plus justes, plus captivants, mais également plus complexes :

Les 4 piliers de la formation “Complicating the narratives”
« Proposer une présentation de l’information permettant de mieux en appréhender la complexité, par exemple en accédant à une pluralité organisée de points de vue »
figure parmi les recommandations formulées par les répondants lors de la Consultation Médias et citoyens par Bluenove avec 11 partenaires médias du 4 novembre 2019 au 3 février 2020
L’un des piliers de la médiation, qui a largement inspiré ce petit guide à l’usage des journalistes, c’est l’écoute.
Qu’est-ce qui empêche un journaliste d’écouter la personne qu’il interroge ? Les raisons sont nombreuses. Leurs propres interrogations, tout d’abord. Des contraintes techniques, parfois. Le temps, souvent. Afin que le journaliste comprenne et rende compte de ce qui a conduit une personne à prendre une position plutôt qu’une autre, il faut aussi accepter de se laisser guider. Ne plus conduire l’interview. Écouter sans penser à ce que l’on va répondre, sans même savoir si l’on est d’accord ou non, sans penser à la question suivante, celle qui nous brûle les lèvres. Écouter avec curiosité, avec présence, empathie et sincérité. Car c’est aussi là que l’information se trouve. Dans toute sa complexité.
Qu’est-ce qui empêche une personne d’écouter une opinion opposée à la sienne ? Les préjugés. La peur. Les liens sociaux avec les pairs. L’impression d’être incompris.
Au sein du Solutions Journalism Network, nous encourageons ainsi les journalistes à recourir à une technique d’écoute bien particulière pour interviewer les sources lors de la couverture de sujets véritablement épidermiques : nous appelons cela le looping (acronyme de loop for understanding que l’on pourrait traduire par « la boucle/le circuit de la compréhension », ndt).
Le looping consiste à reformuler avec ses propres mots ce qu’un sujet a dit afin de vérifier que l’on a bien compris ce qu’il/elle veut dire. Cela permet aussi d’inviter une personne à donner plus d’explications sur sa perspective. L’on peut ainsi approfondir notre entendement des émotions et problèmes sous-jacents.
La technique du Looping en 4 étapes.
Lorsque les journalistes parviennent à utiliser cette technique avec succès, ils établissent une connexion particulière avec leurs interlocuteurs. Celle-ci permet d’obtenir des informations de meilleures qualités et prédispose les interviewés à prendre en considération une opinion opposée à la leur. En offrant leur compréhension et en creusant les propos de l’interviewé en profondeur, les journalistes restaurent la confiance, en apprennent davantage sur les motivations et valeurs qui définissent une opinion, ce qui permet de mieux la définir et l’appréhender.
49% des Français décrivent leur “France idéale” comme un lieu où l’on s’écoute et où l’on se respecte les uns les autres
La France en quête, Destin Commun, février 2020
[embed]Lors de cet exercice de Looping auquel deux employés du SJN ont participé, Nina Fasciaux demande à Alec Saelens quel impact la pandémie de Covid-19 a eu sur sa vie. Il se passe, grâce au looping, deux choses difficiles à obtenir lors d’une interview traditionnelle : 1/ si l’interviewé reste dans un premier temps plutôt en surface, il a cependant l’occasion de rectifier son propos dès la première reformulation par celle qui l’interroge, ce qui le pousse à préciser sa pensée 2/ Il ajoute alors à son récit une information qu’il n’avait pas forcément envisagé de partager au départ (peut-être n’en avait-il même pas conscience) et qui semble pourtant très importante pour lui.
Cet article est le premier d’une série consacrée au traitement des sujets polarisants, visant à équiper les journalistes avec des outils issus de la médiation de conflit pour mieux en appréhender la complexité. Des formations peuvent être faites sur demande au sein des rédactions, auprès de Nina Fasciaux, Manager en Europe pour le Solutions Journalism Network : nina@solutionsjournalism.org
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