On peut apprendre le klingon sur Duolingo. On ne peut pas apprendre le catalan.
L’une est parlée sur une planète fictive. L’autre par plus de dix millions d’Européens.
On peut apprendre le klingon sur Duolingo. On ne peut pas apprendre le catalan.
L’une est parlée sur une planète fictive. L’autre par plus de dix millions d’Européens.
En 2024, Duolingo a déclaré plus de 500 millions d’utilisateurs inscrits dans le monde et plus de 40 cours de langues disponibles. Avec une valorisation de plusieurs milliards de dollars, la plateforme est devenue bien plus qu’une simple application d’apprentissage : elle est désormais un véritable gardien de la visibilité linguistique à l’ère numérique.
Parmi les langues proposées figurent le klingon et le haut valyrien — deux langues construites issues de franchises télévisuelles populaires — ainsi que le latin, langue qui n’est plus parlée nativement mais conservée à des fins historiques et académiques. Duolingo propose également le navajo, parlé par environ 170 000 personnes aux États-Unis.
Et pourtant, le catalan est absent.
Pour être précis, le catalan est bien disponible sur Duolingo – mais seulement dans les cours destinés aux hispanophones. Autrement dit, si vous ouvrez l’app avec une interface en anglais ou en français, vous ne verrez pas le catalan comme option d’apprentissage, alors même que des langues moins parlées y figurent.
Le catalan est parlé par environ 10 à 11 millions de personnes en Catalogne, dans la Communauté valencienne, aux îles Baléares, en Andorre, dans le sud de la France et à Alghero en Sardaigne. Il est la seule langue officielle d’Andorre et co‑officielle dans plusieurs communautés autonomes espagnoles. Il est utilisé dans l’administration publique, l’éducation, la recherche scientifique, les médias et l’édition.

Nombre total estimé de locuteurs (L1 + L2) pour certaines langues européennes bénéficiant d’un statut officiel national ou régional. Les chiffres sont exprimés en millions et compilés à partir de données de recensement récentes et d’estimations linguistiques. Le catalan, bien qu’il ne soit pas une langue officielle de l’Union européenne, compte un nombre total de locuteurs comparable, voire supérieur, à celui de plusieurs langues officielles de l’UE telles que le danois, le finnois, le slovène, l’estonien et le maltais. Création: Nicolas Adam.
Par nombre de locuteurs, le catalan figure parmi les 15 langues les plus parlées d’Europe — devant plusieurs langues actuellement disponibles sur Duolingo. Le danois, par exemple, est parlé par environ 5,5 millions de personnes. Le finnois par environ 5,4 millions. Le grec par environ 10 millions. L’irlandais est parlé couramment par moins de 2 millions de personnes, et le gallois par moins d’un million. Toutes sont proposées en cours.
L’argument n’est pas que le danois, le finnois, le grec, l’irlandais ou le gallois ne devraient pas être proposés. Ils devraient évidemment l’être. Le point est que le nombre de locuteurs ne peut raisonnablement expliquer l’absence du catalan.
La vitalité numérique du catalan complique encore davantage le récit. L’édition catalane de Wikipédia compte plus de 700 000 articles, ce qui la place parmi les 20 premières éditions linguistiques au monde. Rapporté à sa population, le catalan constitue l’une des communautés linguistiques les plus productives numériquement en Europe.
L’explication réside donc non pas dans la démographie, mais dans l’économie des plateformes et la sensibilité politique. Les décisions d’inclusion linguistique sont façonnées par les projections de croissance, l’évolutivité, les indicateurs d’engagement et la gestion du risque. Les locuteurs catalans sont majoritairement bilingues en espagnol ou en français, ce qui limite le potentiel perçu d’expansion du marché.
Dans le même temps, le catalan est inscrit dans des débats de longue date sur l’autonomie régionale et l’identité en Espagne. Pour une entreprise technologique basée aux États-Unis, entrer sur ce terrain peut sembler inutilement complexe. La neutralité consiste souvent à éviter les identités contestées — mais la neutralité n’est pas neutre lorsqu’elle conduit à une invisibilité systémique.
Au XXe siècle, la puissance linguistique suivait l’empire. Au XXIe siècle, elle suit les données et l’architecture des plateformes. Si une langue est absente des principales applications d’apprentissage, des moteurs de traduction, des assistants vocaux et des jeux de données d’intelligence artificielle, sa visibilité mondiale diminue — indépendamment de sa solidité institutionnelle.
La logique dépasse les seules plateformes d’apprentissage des langues. Même dans le système des émojis — gouverné par les codes internationaux ISO — la visibilité suit la reconnaissance géopolitique plutôt que la vitalité culturelle. Des territoires d’outre-mer comme La Réunion ou la Guadeloupe disposent d’un émoji drapeau distinct car ils possèdent un code administratif internationalement reconnu. La Catalogne n’en a pas. Elle est numériquement subsumée sous l’Espagne. L’absence d’un émoji drapeau catalan n’est pas un oubli graphique ; elle reflète le même principe structurel : la représentation numérique épouse la classification politique.

« Ça suffit les chiens qui pissent ici ! » — une affiche de quartier rédigée en catalan. Les langues ne se parlent pas seulement dans les parlements et les institutions. Elles vivent sur les murs, dans les disputes, dans les plaintes, et dans les petites frustrations civiques du quotidien. Photo; Nicolas Adam, Gérone, 2026.
Pour l’Union européenne — qui reconnaît 24 langues officielles et promeut la diversité linguistique comme valeur fondamentale — cela crée une contradiction inconfortable. Les politiques européennes protègent les langues minoritaires à l’école et devant les tribunaux. Elles ont bien moins d’influence sur les infrastructures numériques privées qui façonnent la perception mondiale.
Il y a une ironie silencieuse dans le fait que des empires interstellaires fictifs aient trouvé leur place sur le marché mondial des langues, alors qu’une langue européenne bien réelle, dotée de siècles de littérature et de millions de locuteurs, n’y figure pas.
À l’ère des plateformes, la visibilité est un pouvoir. Et le pouvoir, de plus en plus, est codé.
메타데이터
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