đ«đ· Tentative dâacceptation
Tentatives dâamour | 01
đ«đ· Tentative dâacceptation
Tentatives dâamour | 01
1. LâĂ©clat qui ne traverse pas la peau
Louis a cette habitude Ă©trange : il se rĂ©veille toujours avant moi. Toujours. MĂȘme si câest moi qui ferme les yeux en premier, câest lui qui les ouvre le plus tĂŽt. Comme si la nuit lui Ă©tait plus lĂ©gĂšre, plus courte, moins exigeante. Et dans ce demi-sommeil matinal â sans mots, sans promesses â il fait un geste qui, depuis des mois, me paralyse : il pose sa main sur mon visage.
Il ne caresse pas. Il nâenlace pas. Il ne cherche pas la tendresse.
Il la pose simplement lĂ .
Comme si cela allait de soi.
Comme si ma joue Ă©tait un lieu dâasile pour sa main.
Et moi â presque Ă chaque fois â je la repousse. Pas violemment. Pas brutalement.
Doucement. Comme un rĂ©flexe. Et câest peut-ĂȘtre ce qui fait le plus mal : que ce soit un rĂ©flexe.
Aujourdâhui encore. Une brume pĂąle flotte au-dessus des toits de Marseille, une lumiĂšre grisĂątre filtre Ă travers les stores. Je sens sa peau. Cette chaleur qui devrait apaiser.
Et pourtant â ma main, mĂ©caniquement, effleure son poignet et repousse la sienne. Je ne le regarde pas. Je sais que ses yeux sont dĂ©jĂ ouverts.
Il ne dit rien. Il se recule. Pas avec tristesse. Avec silence. Ce silence si particulier de Lou, qui nâest ni reproche, ni renoncement. PlutĂŽt une attente.
Alors, une vibration familiĂšre naĂźt dans ma poitrine.
Ce nâest pas de la tristesse. Câest une honte ancienne.
Une forme de honte si vieille quâelle a traversĂ© toutes mes langues.
Je ne sais pas recevoir sa tendresse. Et pourtant je la veux.
Je la veux. Je la dĂ©sire. Jâen ai besoin.
Mais le corps répond autrement. Les réflexes ont leur propre histoire, leur propre biographie.
Et moi â durant tant dâannĂ©es â jâai appris que le toucher est un prĂ©lude Ă la blessure.
Je me souviens des mains de mon pĂšre.
Elles nâĂ©taient pas brutales. Elles Ă©taient absentes.
Il ne touchait pas. Il ne serrait pas. Il ne caressait pas.
Et quand il le faisait â câĂ©tait dĂ©jĂ trop tard.
Parfois je me dis que mon corps a appris la peur par le manque.
Non par la douleur â mais par le non-contact.
Comme si quelquâun, pendant toute ton enfance, retenait ton souffle sans jamais tâĂ©touffer.
Et toi, au lieu de respirer librement, tu apprends à le faire avec précaution, par petites séries, comme si la vie était une guerre de tranchées.
Louis ne sait pas tout.
Il sait que jâavais un pĂšre difficile. Il sait que Varsovie nâĂ©tait pas un foyer, mais un terrain minĂ©.
Mais il ne sait pas que mĂȘme aujourdâhui â quand je mâendors Ă ses cĂŽtĂ©s, dans ses bras â jâai lâimpression de faire quelque chose dâillĂ©gal.
Comme si je passais de la contrebande dâamour Ă une frontiĂšre.
Comme si chaque baiser risquait dâĂȘtre confisquĂ©.
Il y avait ce garçon. Au lycée.
On nâĂ©tait pas ensemble. CâĂ©tait des regards insistants, des conversations un peu trop longues, des petits gestes.
Il commençait à parler, et je sentais tout mon corps se crisper.
Comme sâil y avait en moi un ministĂšre de la censure, rĂ©actif uniquement Ă la possibilitĂ© du bonheur.
Il avait dit un jour :
« Jâaime quand tu ris. Câest rare, mais ça Ă©claire tout. »
Et moi, au lieu de le remercier â jâai baissĂ© les yeux. Et jâai changĂ© de sujet.
Aujourdâhui â malgrĂ© les annĂ©es â je fais encore la mĂȘme chose.
Avec Lou. Avec lâamour. Avec cette tendresse qui se dĂ©pose sur mon visage comme la lumiĂšre du matin.
Je la repousse. Pas parce que je ne veux pas.
Mais parce que mon corps ne reconnaĂźt pas les gestes qui ne finissent pas en coups.
Plus tard ce matin-là , Lou se lÚve en premier. Il laisse une tasse de thé sur mon bureau. Il ne parle pas du geste du matin. La radio joue quelque chose de doux.
Et moi, je continue Ă penser : quâest-ce qui mâarrive ? pourquoi je nâarrive pas Ă accepter la chose la plus simple que jâai toujours rĂȘvĂ© de recevoir ?
Est-ce vraiment possible que le désir ne suffise pas à donner le droit ?
Derrida Ă©crivait sur le don quâon ne peut jamais recevoir pleinement. Parce que tout don suppose une asymĂ©trie. Parce quâon reste toujours en dette.
Peut-ĂȘtre est-ce pour cela que recevoir lâamour fait plus mal que son absence.
Je ne sais pas.
Je ne sais vraiment pas.
Mais aujourdâhui â quand Louis me tend une tasse de thĂ© â je ne repousserai pas sa main.
Je vais simplement la retenir.
Juste un instant. MĂȘme avec hĂ©sitation. MĂȘme sans mot.
Parce que câest peut-ĂȘtre cela, le premier pas :
Pas aimer davantage.
Mais ne plus fuir.
2. Le cÎté tendre de la peau
La tendresse a sa propre topographie.
Elle commence Ă la surface â Ă la peau la plus nue, la plus exposĂ©e.
Mais pour lâaccueillir, il faut plus que de lâĂ©piderme.
Il faut entrouvrir lâintĂ©rieur. Offrir le cĂŽtĂ© mou.
Et câest justement lĂ que les coups ont toujours frappĂ©.
Lâamour dont on parle, celui que lâon raconte, est presque toujours lâamour que lâon donne.
Câest lui qui domine dans les rĂ©cits.
Celui quâon offre â mĂȘme si lâon est brisĂ©, incertain, blessĂ© â on ressent encore le besoin de le donner.
Car ce quâon donne, on le contrĂŽle.
Et le contrĂŽle, câest une illusion de sĂ©curitĂ©.
Mais lâamour reçu â câest un tout autre Ă©tat.
Câest une forme dâexposition qui exige lâacceptation de lâasymĂ©trie.
Car pour accueillir quelque chose, il faut croire quâon le mĂ©rite.
Et cela, peu de gens y parviennent facilement.
Sarah Manguso écrit dans un de ses journaux :
« Le pire, ce nâest pas de ne pas ĂȘtre aimĂ©.
Le pire, câest de sentir quâon ne devrait pas lâĂȘtre,
et malgrĂ© tout, quelquâun vous aime. »
Ce type dâamour est terrifiant.
Parce quâil nâest pas un jeu. Ni une stratĂ©gie. Ni un Ă©change.
Câest un amour inconditionnel.
Un amour qui te regarde droit dans les yeux, mĂȘme quand tu dĂ©tournes le regard.
Un amour qui nâexige rien â sinon une seule chose : que tu ne tâĂ©chappes pas.
Je nâai pas appris Ă recevoir lâamour.
Jâai appris Ă survivre.
Jâai appris Ă faire semblant de ne pas avoir besoin.
Jâai appris Ă camoufler le tremblement de ma voix quand quelquâun me disait quelque chose de beau.
Une fois, Ă Varsovie, mon premier petit ami â celui qui parlait vite et embrassait doucement â mâa demandĂ© :
« Pourquoi tu ne sais jamais recevoir un compliment ? Tu fais une grimace, ou tu dĂ©tournes la tĂȘte. On dirait que tu es allergique Ă la gentillesse. »
Je nâai pas rĂ©pondu.
Parce que la réponse était trop prÚs de la gorge.
Et la gorge â câest le premier endroit qui se ferme dans la peur.
Recevoir la tendresse, câest un acte de dĂ©sarmement.
Câest dire :
« Tu peux entrer ici, mĂȘme si je sais que tu peux me blesser. »
Câest dĂ©couvrir le ventre â au sens mĂ©taphorique, mais aussi physique.
Parce que le corps qui accueille est tendu comme un faisceau de muscles prĂȘts Ă fuir.
Mais il reste.
Et câest ce rester qui est hĂ©roĂŻque.
Dans lâenfance queer, on apprend souvent Ă cacher son dĂ©sir.
Pas seulement parce que le monde pourrait le punir.
Mais parce quâon finit par le croire dangereux.
Le désir devient un mauvais présage.
Ce qui trahit.
Ce qui risque dâĂȘtre moquĂ©, ridiculisĂ©, piĂ©tinĂ©.
Et dĂšs lors â mĂȘme adulte â on ne sait plus comment recevoir le dĂ©sir venu de lâautre.
Parce que comment accueillir quelque chose qui, toute ta vie, a Ă©tĂ© le signe dâune trahison ?
Lâamour de Lou nâa rien de spectaculaire.
Il ne ressemble pas Ă ceux des films.
Il ne crie pas.
Il ne triomphe pas.
Il nâexige rien.
Il est comme la lumiĂšre dans la cuisine au matin.
Présent. Paisible. Constant.
Et câest prĂ©cisĂ©ment pour cela quâil fait peur.
Car si quelque chose est lĂ , tout le temps â tu ne peux plus prĂ©tendre ĂȘtre seul.
Tu ne peux plus continuer Ă vivre dans une histoire oĂč tu serais intouchable.
Il faut â tĂŽt ou tard â dire :
oui, je te vois.
et je te laisse rester.
Mais cela ne se fait pas dâun coup.
Il nây a pas de jour oĂč le corps dit soudain :
« maintenant je sais ».
Il nây a pas de scĂšne unique qui change tout.
Ce sont des répétitions, des rapprochements timides, des réponses incomplÚtes.
Recevoir lâamour nâest pas une dĂ©cision.
Câest un processus.
Parfois douloureux, parfois lumineux, le plus souvent â les deux Ă la fois.
Parfois, quand Lou pose Ă nouveau sa main sur mon visage â je ne la repousse pas.
Parfois, elle reste.
Et là , je ne pense plus à ce que ferait mon pÚre, à ce que dirait mon corps, à ce que suggérerait la honte.
Je respire.
Et cela suffit.
Pour lâinstant.
Ă lâessai.
3. Quelque chose en moi résiste encore
Tout cela devrait ĂȘtre simple.
Nous ne sommes plus des enfants.
Plus personne ne crie, ne claque les portes, ne jette les assiettes.
Je nâhabite plus cet appartement-lĂ .
Je ne dors plus sur un canapĂ©-lit, sous la fenĂȘtre, lâoreille aux aguets du bruit de la clĂ© dans la serrure.
Alors pourquoi â bon sang â je nâarrive toujours pas Ă accueillir la tendresse sans rĂ©sistance ?
Louis me demande parfois :
« Tu penses vraiment quâune chose doit ĂȘtre difficile pour ĂȘtre vraie ? »
Et moi, je me tais. Parce quâil a raison.
Il y a en moi quelque chose qui mesure lâauthenticitĂ© Ă travers la souffrance.
Comme si seule la douleur pouvait conférer de la valeur.
Peut-ĂȘtre est-ce une question dâĂ©ducation.
Peut-ĂȘtre que toute notre gĂ©nĂ©ration est Ă©motionnellement dĂ©formĂ©e par une enfance entre deux mondes :
celui des parents Ă©levĂ©s dans un rĂ©gime dur et clos, et cette promesse occidentale â celle de la thĂ©rapie â qui murmure :
« Tu as le droit de ressentir. »
Mais avoir le droit de ressentir nâest pas encore savoir ressentir.
Et encore moins : accepter que quelquâun ressente quelque chose pour toi.
Je ne veux pas ĂȘtre quelquâun qui a peur de lâamour.
Mais je sais que parfois je le suis.
Pas ouvertement. Pas bruyamment. Pas dans une grande scĂšne.
PlutÎt dans les pénombres. Dans les hésitations.
Dans ces moments oĂč Lou veut un cĂąlin, et moi â je dois « juste vĂ©rifier quelque chose sur mon tĂ©lĂ©phone ».
Des gestes défensifs.
Discrets, mais constants.
DerniĂšrement, jâai remarquĂ© que dans mes relations, je me comporte souvent comme si lâamour de lâautre Ă©tait une erreur qui allait ĂȘtre corrigĂ©e.
Comme si, dâun moment Ă lâautre, le tĂ©lĂ©phone allait sonner et quelquâun dirait :
DĂ©solĂ©, ce nâĂ©tait pas pour vous.
Cet amour a été envoyé par erreur.
Veuillez le retourner Ă lâexpĂ©diteur.
Je connais trop bien ce sentiment.
Celui dâĂȘtre juste une escale. Une pause. Un intermĂšde.
Que le vĂ©ritable « rester » se fera avec quelquâun dâautre.
Quelquâun de mieux. De plus solide. De plus simple.
Et que cette personne â câest sĂ»r â saura recevoir lâamour sans le tordre par la peur.
Et pourtant. Louis reste.
Chaque jour. Avec le mĂȘme thĂ©. Le mĂȘme silence.
Le mĂȘme regard, oĂč il nây a pas de jugement â juste la prĂ©sence.
Parfois, je me dis que lâamour, câest peut-ĂȘtre ça :
le choix quotidien de ne pas partir â mĂȘme quand la personne en face ne sait pas encore dire « oui » entiĂšrement.
Mais je ne veux pas rester Ă©ternellement en pĂ©riode dâessai.
Je ne veux pas ĂȘtre un chantier Ă vie.
Je ne veux pas que Lou mâaime malgrĂ© mes blessures.
Je veux quâil mâaime avec elles.
Avec mes maladresses. Avec tout ce qui, en moi, ne sait pas encore répondre.
Mais pour cela â je dois, moi-mĂȘme, cesser dâavoir honte de moi.
Et câest lĂ que tout se grippe.
Câest lĂ que je suis le plus vulnĂ©rable.
Parce que dans cet endroit â le plus intime, le plus enfoui â il y a encore quelque chose en moi qui dit :
« Le fait que quelquâun tâaime ne veut pas dire que tu le mĂ©rites. »
Peut-ĂȘtre que chacun de nous porte une voix ancienne de refus.
Pas forte. Pas nette. PlutĂŽt un murmure en arriĂšre-plan.
Cette voix dit :
« Tu nâes pas assez. »
« Tu ne peux pas faire confiance. »
« Ăa ne durera pas. »
Et mĂȘme si on fait tout pour lâĂ©touffer â elle est toujours lĂ .
Surtout dans ces instants oĂč quelquâun te touche avec tendresse, et que ton corps, par rĂ©flexe, se raidit.
Je ne sais pas si on peut un jour faire taire cette voix.
Mais je sais quâon peut apprendre Ă la reconnaĂźtre.
Et quâavec le temps â trĂšs lentement â on peut apprendre Ă lui dire :
« Je sais que tu es là .
Mais aujourdâhui, ce nâest pas toi qui vas dĂ©cider. »
Parfois, la nuit, Lou pose sa main sur ma poitrine, pensant que je dors.
Il la laisse lĂ .
Chaleureuse. Constante. Présente.
Et moi, dans ce silence, je respire sous cette main comme sâil apprenait Ă mon corps un autre rythme.
Je ne lui parle pas de ça.
Pas encore.
Mais peut-ĂȘtre â un jour â je lui dirai :
« Je nâai jamais connu une main comme celle-lĂ .
Laisse-la lĂ .
Encore un peu. »
Parce que peut-ĂȘtre, accueillir ne commence pas par un geste spectaculaire.
Mais par un accord silencieux Ă ĂȘtre touchĂ©.
MĂȘme si quelque chose, en soi, rĂ©siste encore.
4. Un lieu oĂč je peux mâarrĂȘter
Quand je repense Ă ce matin â celui qui nâa eu lieu que quelques heures plus tĂŽt, et qui pourtant, dans ma mĂ©moire, commence dĂ©jĂ Ă sâĂ©paissir, comme sâil Ă©tait le dĂ©but dâune nouvelle histoire â je vois avant tout la lumiĂšre.
Une lumiĂšre diffuse, pĂąle, marseillaise, qui entre dans lâappartement timidement, comme si elle ne voulait pas nous rĂ©veiller.
Elle ne sâimpose pas.
Elle ne sâĂ©tale pas.
Elle ne revendique rien.
Et peut-ĂȘtre que câest justement pour ça quâelle mâest si difficile Ă accueillir.
Parce que je ne sais pas recevoir ce qui ne cherche pas Ă me blesser.
Lou est debout, face Ă lâĂ©vier, de dos.
Le thé refroidit sur le comptoir.
Quand je mâapproche et me tiens Ă cĂŽtĂ© de lui, il ne me touche pas, ne dit rien, ne rĂ©pĂšte pas le geste du matin.
Et pourtant, son corps dit : je suis lĂ , quand tu seras prĂȘt.
Il y a dans cette présence quelque chose qui provoque une infime fissure en moi.
Pas large.
Pas spectaculaire.
PlutĂŽt une faille par laquelle un brin de lumiĂšre pourrait sâinsinuer.
Jâaimerais savoir recevoir cette tendresse.
Simplement.
Sans défense,
sans respiration suspendue dans la gorge.
Jâaimerais savoir me tenir lĂ , auprĂšs de quelquâun qui mâaime, sans ressentir cette crispation familiĂšre qui murmure :
Attention, on va bientĂŽt te lâenlever.
Mais le corps vit dans sa propre chronologie.
Il ne suit pas si facilement la cadence du présent.
Quand Lou se tourne vers moi, son regard ne questionne pas.
Il nâattend pas dâexplication.
Comme sâil savait quâil nâexiste aucune rĂ©ponse qui puisse vraiment le satisfaire.
Comme sâil savait que, parfois, expliquer est juste une autre façon de fuir.
Il ne dit rien.
Et moi, je sens que câest ce silence-lĂ â cette capacitĂ© Ă ne pas remplir â qui me rĂ©vĂšle un espace que je nâavais jamais su nommer.
Un espace oĂč lâaccueil est possible.
Pas nécessaire.
Pas immédiat.
Juste : possible.
Je me demande parfois si lâamour ne rĂ©side pas justement dans ce travail microscopique :
Ces gestes quotidiens, discrets, quâil faut apprendre Ă voir â
et plus encore : accepter quâeux nous voient.
Puis-je laisser quelquâun me regarder lĂ oĂč jâaimerais tant disparaĂźtre ?
Puis-je lui donner accĂšs Ă ces zones que moi-mĂȘme jâĂ©vite ?
Puis-je, pour une fois, ne pas repousser la main qui ne cherche pas Ă me nuire ?
Lou prend sa tasse. Moi la mienne.
Un moment, on boit en silence.
On ne se regarde pas.
Mais je sens quâentre nous, quelque chose ne sâest pas retirĂ© â mĂȘme si cela aurait pu.
Ă un moment, Lou lĂšve la main, comme sâil voulait de nouveau toucher mon visage.
Mais il suspend son geste.
Il me regarde, interrogatif, sans insister.
Il me laisse le choix.
Et câest peut-ĂȘtre ce choix-lĂ qui me paralyse le plus :
Savoir que je peux dire « oui »,
et pourtant hésiter si longtemps que le silence commence à ressembler à une réponse.
Puis je fais quelque chose qui, pour la plupart des gens, passerait inaperçu.
Quelque chose de si petit que personne dâautre que nous ne le remarquerait.
Je ne repousse pas sa main.
Je ne la touche mĂȘme pas.
Je la laisse lĂ , suspendue entre nous.
Dans cet espace qui commence Ă devenir commun.
Une seconde.
Peut-ĂȘtre deux.
Je sais, câest ridiculement peu.
Mais pour moi â câest bien plus quâun geste.
Câest un premier accord.
Un premier mouvement, incomplet, incertain â mais rĂ©el â
vers lâacceptation.
Quand sa main finit par retomber, la lumiĂšre dans la cuisine me paraĂźt plus claire.
Pas parce que quelque chose a changé en moi soudainement.
Mais parce que, au moins pour un instant, je nâai pas fui.
Mais est-ce que cela suffit ?
Peut-on apprendre Ă son corps ce que personne ne lui a jamais appris ?
Peut-on vraiment recevoir lâamour, quand on a passĂ© la majeure partie de sa vie Ă penser quâon nây Ă©tait pas compatible ?
Je ne sais pas.
Pas encore.
Mais peut-ĂȘtre que lâaccueil commence toujours par cela :
Par un moment bref oĂč lâon ne sâenfuit pas.
Par un millimÚtre de proximité.
Par une main que â rien quâune fois â on ne repousse pas.
Et par la question qui reste bien aprÚs que le geste soit terminé :
Est-ce que demain je saurai faire la mĂȘme chose ?
đ«đ· Ă la lectrice, au lecteur francophone
Certains textes exigent de leur traducteur bien plus quâune simple fidĂ©litĂ© linguistique. Tentative dâacceptation est de ceux-lĂ .
Ce court essai, dâune densitĂ© Ă©motionnelle rare, oscille entre journal intime, rĂ©flexion philosophique et poĂ©sie du silence. Il dit le corps qui se souvient, la tendresse quâon rejette malgrĂ© soi, lâamour qui persiste lĂ oĂč la honte voudrait fuir.
Certaines images, certaines rĂ©fĂ©rences â Ă la Pologne de lâenfance, Ă une Ă©ducation marquĂ©e par le silence affectif, Ă un hĂ©ritage post-communiste Ă peine nommĂ© â sont profondĂ©ment ancrĂ©es dans la culture dâorigine de lâauteur. PlutĂŽt que de les expliciter de maniĂšre frontale, jâai choisi de laisser transparaĂźtre ces Ă©lĂ©ments par les rythmes, les ellipses, les respirations du texte. LĂ oĂč une explication aurait figĂ©, le silence, lui, invite Ă ressentir.
Ce nâest pas une traduction au sens classique. Câest un Ă©cho. Une tentative, justement, dâaccueillir la voix de lâauteur dans une langue nouvelle â avec ses propres fragilitĂ©s, ses propres battements.
Et si parfois les mots vacillent, câest peut-ĂȘtre parce que la peur de recevoir transcende les cultures.
- Ć.R.
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- 2026-07-14 00:19:11