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Intégration montréalaise : Perspective roumaine

Par Mathieu Laferrière

Montréalisme in Montréalisme · 2017-12-18 20:56 · 0 claps · 5.3 min read
#montreal #roumanie #diversite #roumain #integration
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Intégration montréalaise : Perspective roumaine

Par Mathieu Laferrière

Terre native du poète Eugène Ionesco, de la gymnaste Nadia Comaneci et du boxeur Lucian Bute, la Roumanie est un pays qui fait rarement la manchette. État voisin des Balkans, de l’Europe de l’Est et de la mer Noire, son histoire est riche et ses chamboulements sont nombreux. Retour sur l’intégration de quelques Roumains d’origine.

Il y a de cela près de trente années, la Roumanie était en pleine révolution. En décembre 1989, lors d’un coup d’État qui débarrassera le pays du communisme, elle a fusillé son dictateur, Nicolae Ceaușescu, au pouvoir depuis quarante ans et responsable d’une économie intenable et de politiques insensées. Toutefois, nombreux sont les Roumains qui ont émigré du pays, et ce quelques années mêmes après le putsch qui libéra le pays de son emprise autoritaire. Emil, Alexandru et Anca[1], Roumains d’origine, ont tous les trois cru bon de plier bagage pour s’établir au Québec.

« J’ai rencontré mon épouse là-bas », raconte Emil. « Les parents de ma femme étaient dans la police roumaine et notre union n’était pas permise et c’est pour ça qu’on a dû quitter vers la Hongrie après un mariage rapide », se rappelle-t-il. Il a profité de l’ouverture des frontières pour quitter. Les clans politiques de sa famille et de sa belle-famille étaient antagonistes, ce qui expliquait l’impossibilité de se marier. Les Roumains n’ayant pas le droit d’immigrer à l’ouest de la Hongrie, où il y avait des camps de réfugiés, il a dû passer, avec son épouse, en catimini de la Hongrie vers l’Europe de l’Ouest. Ce n’est qu’en 1992 qu’il a atterri à Montréal et qu’il a pu apprendre rapidement le français avec ce qui se nommait à l’époque le Centre d’orientation et de formation des immigrants (COFI).

Alexandru, quant à lui, avait déjà cumulé huit ans de cours de français à l’école. Son dossier a été transféré au Québec pour cette raison, selon lui. Il a choisi de quitter la Roumanie et une partie de sa famille en 1992, lui aussi. « Ce n’est pas le changement de régime qui nous a déçu comme tel, mais l’évolution qu’on espérait, on l’a pas vu venir, même près de trois ans plus tard, relate Alexandru. Lorsqu’on a su que l’ambassade canadienne offrait cette occasion, on a rempli les papiers. » Vingt-cinq ans plus tard, il remarque que les Roumains immigrés au Canada ont un niveau de scolarité généralement assez élevé.

Anca, Roumaine d’origine, est quant à elle arrivée en 1994. Bien qu’elle admet que la situation de son pays s’était améliorée après 1989, elle croyait bon d’offrir un meilleur avenir à son couple et à son enfant de huit ans. Elle fréquente le Balkani du marché Jean-Talon, charcuterie artisanale roumaine, afin d’y quérir des mici. Bien qu’elle ait déjà appris le français plus jeune, elle jugea bon de suivre les cours offerts par le Québec à son arrivée. « Je me souviens qu’au COFI, on avait quelques leçons sur la langue québécoise, vraiment pour nous faire comprendre l’accent plus facilement ». Le programme d’intégration lui a donc également été utile.

Si leurs épreuves linguistiques et leurs trajets sont différents, les trois ont élu Montréal pour continuer une vie qu’ils ont dû refaire, en raison des remous politiques. Emil voit d’un très bon œil l’accueil de Montréal face à ses nouveaux immigrants : « On est très bien reçu ici. C’est l’individu qui décide s’il veut s’intégrer ou non. Si tu veux t’intégrer, tu vas apprendre la langue, c’est clair. » Montréal étant la terre d’accueil de nombreuses cultures européennes, les Roumains n’y font pas exception et ils ont quelques points de repère commerciaux en plus du Balkani, comme le Bucarest Charcuterie et Pâtisserie dans Côte-des-Neiges et le Centre Culturel roumain de Montréal, dans Villeray. Quelques petites communautés roumaines occupent par exemple Côte-des-Neiges, l’Île Perrot et la ville de La Prairie, sur la Rive-Sud de Montréal. Or, ce sont plus de 28 000 Roumains qui ont immigré au Québec, 86% d’entre eux après 1990, soit lorsque la Roumanie s’est libérée du communisme[2].

Mathieu Laferrière — Balkani au marché Jean-Talon

Mathieu Laferrière — Balkani au marché Jean-Talon

Outils d’intégration

Les Montréalais vivent dans un milieu culturellement riche. Ville réputée pour être la terre d’adoption de nombreuses diasporas, il ne suffit que de marcher quelques rues pour passer d’un quartier ethnique à un autre. Chacun possède sa singularité, mais il est reconnu que certains seront plus anglophones et d’autres plus francophones. Si la langue a été le vecteur distinctif menant à l’intégration d’Emil et d’Alexandru, d’autres immigrants ont pour leur part une religion et des valeurs différentes. Comment baliser tout cela en société?

Si une partie de l’expérience du nouveau venu repose sur ces actions, des outils peuvent être fournis par la société d’accueil. Il y a plusieurs grands moyens pour créer une société intégrée : l’interculturalisme, le multiculturalisme, le melting pot, l’assimilationnisme, et de nombreux autres ismes. Pour le cas de Montréal, il importe de retenir seulement les deux premiers, puisque Montréal est sujette à ces deux moyens d’intégration. Ainsi, le Québec défend un modèle interculturaliste, alors que le Canada prône le multiculturalisme. Arjun Tremblay, chercheur et stagiaire postdoctoral à la Chaire de Recherche du Canada en études canadiennes et québécoises (CRÉCQ), explique les deux concepts : « Les deux sont des moyens d’intégrer les minorités dans leur société d’accueil et demandent des accommodements dans les institutions publiques. L’interculturalisme, selon les conclusions du rapport de la Commission Bouchard-Taylor de 2008, reconnaît quant à elle une nation majoritaire, tandis que le multiculturalisme, non ».

Jonglage linguistique

Si l’ancien premier ministre canadien Pierre-Elliott Trudeau a fait adopter la Loi sur les langues officielles en 1969[3], en l’occurrence l’anglais et le français, le biculturalisme s’efface trois ans plus tard lors de la création de la Loi sur le multiculturalisme[4], en 1971. Au Québec, par contre, la langue officielle est unique et la notion de nation majoritaire représente par conséquent le peuple descendant des colons français. L’environnement dans lequel le Québec évolue depuis le 16e siècle est donc francophone, c’est pourquoi certains nouveaux venus choisissent d’apprendre le français. À ce sujet, le récent rapport de la vérificatrice générale[5], Guylaine Leclerc, mis en ligne le 23 novembre 2017, pointe un constat désastreux sur l’effort étatique de transmettre un français fonctionnel aux immigrants. Le constat est catégorique : « Seulement le tiers des personnes immigrantes admises au Québec de 2010 à 2013 qui ont déclaré ne pas connaître le français au moment de leur admission ont participé à des cours de français du MIDI[6] ». Il faut tenir compte également du fait que les inscrits ne terminent pas le cours et que seulement 9,1% de ceux qui le terminent atteignent l’autonomie langagière[7]. L’État québécois a défrayé 74,5 millions de dollars pour un tel programme linguistique pour les nouveaux venus.

Pour le citoyen moyen, par contre, qu’il soit immigrant ou non, ces différents concepts peuvent s’entremêler. Ce qui importe est l’espérance d’une vie meilleure. Concrètement, les mesures comme le défunt COFI, qui a porté main forte à Emil et Anca, qui ne parlaient pas déjà le français comme Alexandru, accélèrent définitivement l’intégration. Notons que le roumain étant une langue romane comme le français, son apprentissage peut être plus facile pour un locuteur d’une langue romane.

Une charte à saveur montréalaise

S’il est difficile d’associer la diversité montréalaise à un terme en particulier, la Ville de Montréal a mis sur pied en 2005 la Charte montréalaise des droits et responsabilités[8]. Elle promeut des valeurs de vivre ensemble et de respect. Cependant, jamais n’est-il question, dans la charte, de multiculturalisme ou d’interculturalisme. Un peu comme si l’on décidait soigneusement de ne pas circonscrire cette charte dans l’un ou l’autre. Outre la reconnaissance de la nation majoritaire, les politiques québécoises et canadiennes dictent sans aucun doute leur mode respectif d’intégration, alors que ces deux modes peuvent entrer en conflit lors de l’application concrète d’une loi, hormis la question linguistique.

[1] Les prénoms sont fictifs

[2] http://www12.statcan.gc.ca/census-recensement/2016/dp-pd/hlt-fst/imm/Tableau.cfm?Lang=F&T=21&Geo=24&SO=4D

[3] http://www.officiallanguages.gc.ca/fr/droits_linguistiques/loi

[4] https://ici.radio-canada.ca/actualite/desautels/2007/01/29/003-bilinguisme-commissionbb.asp

[5] http://www.vgq.gouv.qc.ca/fr/fr_publications/fr_rapport-annuel/fr_2017-2018-Automne/fr_Rapport2017-2018-AUTOMNE-Faits-saillants.pdf

[6] ibid

[7] ibid

[8]https://ville.montreal.qc.ca/pls/portal/docs/page/charte_mtl_fr/media/documents/charte_montrealaise_francais.pdf


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