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đŸ‡«đŸ‡· Combien de temps peut-on vivre avec un accĂšs conditionnel Ă  son propre corps (1/3)

(sur la sĂ©paration qui ne crie pas — mais empĂȘche d’habiter)

Ɓukasz Ratajczak · 2025-08-28 07:02 · 0 claps · 4.5 min read
#essai #dissociation #habiter #retour
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đŸ‡«đŸ‡· Combien de temps peut-on vivre avec un accĂšs conditionnel Ă  son propre corps (1/3)

(sur la sĂ©paration qui ne crie pas — mais empĂȘche d’habiter)

Il y a des jours oĂč je me rĂ©veille et je sais dĂ©jĂ  que je ne suis pas lĂ .

Que j’existe, mais pas comme il faudrait.

Que mes mains bougent correctement, mais avec un retard infime -

comme si elles n’étaient qu’un Ă©cho, et non la source.

Que mes pieds touchent le sol, sans que je ressente le poids qui devrait leur appartenir.

Parfois je sens la peau, mais comme si quelqu’un l’avait posĂ©e sur moi, et non en moi.

Je respire — trop vite, trop peu profondĂ©ment, Ă  un rythme qui n’est pas le mien.

Je parle — et j’entends ma propre voix, mais comme venue du bout d’un couloir.

Tout se produit.

Et pourtant — ce n’est pas moi qui se produit.

Et ce n’est pas dramatique.

Il n’y a pas de cri, pas de gestes spectaculaires qui me permettraient d’y croire vraiment.

C’est plutĂŽt une dĂ©composition silencieuse, glissant dans le quotidien comme une ombre derriĂšre une vitre — discrĂšte, mais indissociable.

Un sentiment de non-incarnation.

Comme si mon «moi» et mon corps vivaient séparés depuis des années, incapables de trouver un langage commun.

Et lorsque l’un veut accueillir l’autre — l’autre recule.

Comme s’il avait peur.

Ou qu’il en avait dĂ©jĂ  assez d’essayer.

Je sais ce que cela veut dire, avoir un corps.

On me l’a appris depuis l’enfance:

«Mange, parce qu’il faut. Bouge-toi, on ne peut pas rester assis comme ça. Repose-toi, sinon ton organisme se rebelle.»

Mais personne ne m’a appris à habiter ce corps.

À l’apprivoiser.

À le sentir de l’intĂ©rieur.

Personne ne m’a enseignĂ© la cohabitation.

On m’a appris à en prendre soin. À fonctionner. À survivre.

Mais pas Ă  ĂȘtre prĂ©sent.

Le corps, la plupart du temps, n’a Ă©tĂ© pour moi qu’un espace Ă  surveiller,

plutĂŽt qu’un lieu oĂč ĂȘtre.

Quelque chose qui peut trahir.

Quelque chose qui peut réagir trop violemment.

Quelque chose qui devient un objet avant de devenir une part de moi.

Je n’ai jamais su si, Ă  tout instant, il n’allait pas se mettre Ă  trembler, saigner, brĂ»ler, s’engourdir.

S’il n’allait pas me lĂącher prĂ©cisĂ©ment lĂ  oĂč j’aurais eu le plus besoin de le sentir.

Alors j’ai appris Ă  me dĂ©tacher.

À ne jamais faire totalement confiance.

À ne pas trop m’attacher.

Ce n’était pas une dĂ©cision.

C’était un mĂ©canisme.

Le seul que j’avais.

Pendant des annĂ©es, j’ai eu l’impression de n’ĂȘtre qu’une tĂȘte.

Une tĂȘte qui pense, analyse, s’inquiĂšte.

Parfois aussi une tĂȘte qui ordonne le mouvement:

«Va, lÚve-toi, fais, mange, dors.»

Mais le corps qui exĂ©cutait ces ordres n’a jamais Ă©tĂ© pleinement moi.

Peut-ĂȘtre est-ce pour cela que je l’ai si souvent ignorĂ©.

Que je l’ai puni.

Transformé.

Corrigé.

Peut-ĂȘtre est-ce pour cela que je mangeais sans avoir faim.

Que je me privais de nourriture quand j’avais faim.

Que je dormais quatorze heures d’affilĂ©e, puis passais trois jours sans pouvoir fermer l’Ɠil.

Peut-ĂȘtre est-ce pour cela que mes muscles se crispaient la nuit,

comme s’ils voulaient retenir quelque chose que mon esprit avait dĂ©jĂ  refoulĂ© depuis longtemps.

Peut-ĂȘtre parce que je ne me sentais pas en sĂ©curitĂ© dans ce corps.

Peut-ĂȘtre parce qu’il suffisait d’un rien pour me toucher, me briser, m’effacer — sans laisser la moindre trace.

Car la dissociation ne commence pas par un grand traumatisme.

Elle commence par ces séparations répétées.

Par une vie oĂč l’on ne peut jamais ĂȘtre entiĂšrement soi,

parce qu’on ne l’est que quand personne ne regarde.

Ou bien quand quelqu’un regarde — mais ne voit pas.

Il y a des jours meilleurs.

J’ai mes rituels, de petites maniùres de revenir.

Me laver le visage à l’eau froide.

Respirer profondĂ©ment, jusqu’au ventre.

Poser les paumes sur la poitrine.

Parfois danser — sans rythme, sans conscience que quelqu’un pourrait me voir.

Parfois un bain brûlant.

Parfois m’allonger sur le sol et attendre que ma colonne vertĂ©brale se souvienne de moi.

Parfois quelqu’un qui dit: «Tu es là»,

et qui pose une main sur mon Ă©paule comme si c’était une Ă©vidence.

Pas une consolation.

Pas une sollicitude.

Pas une thérapie.

Juste un fait.

Mais cela ne marche pas toujours.

Parfois le toucher, c’est trop.

Parfois le mouvement, c’est trop peu.

Parfois rien n’atteint sa cible — et alors je passe en mode hors ligne.

Je réponds, mais je ne réagis pas.

Je fais les choses, mais je ne les vis pas.

Je traverse la journée comme à travers un brouillard,

oĂč seul le temps mesure la rĂ©alitĂ©:

Que j’ai prĂ©parĂ© un thĂ©, puis l’ai retrouvĂ© froid.

Que j’ai rĂ©pondu Ă  un message, mais ne sais plus lequel.

Que quelque chose m’a fait mal -

mais que je ne l’ai senti qu’une heure plus tard.

Que j’ai touchĂ© mon visage -

et que je n’ai rien senti.

Ce sont ces moments-lĂ  oĂč je me demande:

jusqu’à quand?

Combien de temps peut-on vivre comme ça?

N’avoir qu’un droit d’accùs conditionnel.

Avoir un droit de sĂ©jour, mais pas celui d’habiter.

Posséder tous les organes -

et ne pas ressentir leur collaboration.

Je n’ai pas de rĂ©ponse.

Mais je sais que beaucoup vivent ainsi.

Que je ne suis pas seul.

Que nous ne sommes pas tous chez nous.

Que beaucoup d’entre nous sĂ©journent depuis des annĂ©es dans des corps provisoires.

Pas au sens biologique — au sens Ă©motionnel.

Que beaucoup connaissent leurs corps de l’extĂ©rieur, mais non de l’intĂ©rieur.

Que beaucoup disent: «mon corps»,

sans jamais sentir le poids de ce mot.

Que beaucoup ont traversĂ© trop de situations oĂč il fallait sortir de soi pour survivre.

Et qu’aujourd’hui, on ne sait plus comment revenir.

Et pourtant, j’essaie.

Pas chaque jour.

Mais assez souvent.

Pas pour vaincre.

Pas pour «gagner» contre la dissociation, contre l’angoisse somatique, contre l’absence.

Mais pour me donner une chance.

Être un peu plus proche.

Remarquer quand je sens vraiment.

Et ne pas effaroucher ce moment.

Peut-ĂȘtre que le but n’est pas d’ĂȘtre tout le temps en soi.

Peut-ĂȘtre qu’il s’agit plutĂŽt de cesser de traiter la sĂ©paration comme un Ă©tat naturel.

Peut-ĂȘtre qu’il s’agit de ne plus croire que ne rien sentir est neutre.

Peut-ĂȘtre qu’il s’agit d’apprendre Ă  dire:

«Je reviens.»

Ne serait-ce qu’un instant.

MĂȘme maladroitement.

MĂȘme pas en entier.

Autrefois, je voulais que mon corps soit une maison.

Aujourd’hui, il me suffit qu’il ne soit plus une prison.

Que je puisse parfois m’y asseoir sans m’y sentir intrus.

Que je puisse me toucher — et ne pas retirer la main.

Que je puisse pleurer — sans culpabilitĂ©.

Que je puisse dire: «Je suis fatigué» — et ne pas prendre cela pour une dĂ©faite.

Que je puisse entendre battre mon cƓur -

et ne pas y lire une menace.

Peut-ĂȘtre que ce n’est pas grand-chose.

Mais pour moi — c’est tout.

Parce que c’est peut-ĂȘtre ça, vivre avec un accĂšs conditionnel Ă  son propre corps:

Apprendre ces conditions.

Non pas pour s’y soumettre.

Mais pour les comprendre.

Pour pouvoir parfois les contourner.

Et parfois — simplement les accepter.

Et rester.

Ne serait-ce qu’un moment.

En soi.

Vraiment.


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