đ«đ· Combien de temps peut-on vivre avec un accĂšs conditionnel Ă son propre corps (1/3)
(sur la sĂ©paration qui ne crie pasâââmais empĂȘche dâhabiter)
đ«đ· Combien de temps peut-on vivre avec un accĂšs conditionnel Ă son propre corps (1/3)
(sur la sĂ©paration qui ne crie pas â mais empĂȘche dâhabiter)
Il y a des jours oĂč je me rĂ©veille et je sais dĂ©jĂ que je ne suis pas lĂ .
Que jâexiste, mais pas comme il faudrait.
Que mes mains bougent correctement, mais avec un retard infime -
comme si elles nâĂ©taient quâun Ă©cho, et non la source.
Que mes pieds touchent le sol, sans que je ressente le poids qui devrait leur appartenir.
Parfois je sens la peau, mais comme si quelquâun lâavait posĂ©e sur moi, et non en moi.
Je respire â trop vite, trop peu profondĂ©ment, Ă un rythme qui nâest pas le mien.
Je parle â et jâentends ma propre voix, mais comme venue du bout dâun couloir.
Tout se produit.
Et pourtant â ce nâest pas moi qui se produit.
Et ce nâest pas dramatique.
Il nây a pas de cri, pas de gestes spectaculaires qui me permettraient dây croire vraiment.
Câest plutĂŽt une dĂ©composition silencieuse, glissant dans le quotidien comme une ombre derriĂšre une vitre â discrĂšte, mais indissociable.
Un sentiment de non-incarnation.
Comme si mon «moi» et mon corps vivaient séparés depuis des années, incapables de trouver un langage commun.
Et lorsque lâun veut accueillir lâautre â lâautre recule.
Comme sâil avait peur.
Ou quâil en avait dĂ©jĂ assez dâessayer.
Je sais ce que cela veut dire, avoir un corps.
On me lâa appris depuis lâenfance:
«Mange, parce quâil faut. Bouge-toi, on ne peut pas rester assis comme ça. Repose-toi, sinon ton organisme se rebelle.»
Mais personne ne mâa appris Ă habiter ce corps.
Ă lâapprivoiser.
Ă le sentir de lâintĂ©rieur.
Personne ne mâa enseignĂ© la cohabitation.
On mâa appris Ă en prendre soin. Ă fonctionner. Ă survivre.
Mais pas Ă ĂȘtre prĂ©sent.
Le corps, la plupart du temps, nâa Ă©tĂ© pour moi quâun espace Ă surveiller,
plutĂŽt quâun lieu oĂč ĂȘtre.
Quelque chose qui peut trahir.
Quelque chose qui peut réagir trop violemment.
Quelque chose qui devient un objet avant de devenir une part de moi.
Je nâai jamais su si, Ă tout instant, il nâallait pas se mettre Ă trembler, saigner, brĂ»ler, sâengourdir.
Sâil nâallait pas me lĂącher prĂ©cisĂ©ment lĂ oĂč jâaurais eu le plus besoin de le sentir.
Alors jâai appris Ă me dĂ©tacher.
Ă ne jamais faire totalement confiance.
Ă ne pas trop mâattacher.
Ce nâĂ©tait pas une dĂ©cision.
CâĂ©tait un mĂ©canisme.
Le seul que jâavais.
Pendant des annĂ©es, jâai eu lâimpression de nâĂȘtre quâune tĂȘte.
Une tĂȘte qui pense, analyse, sâinquiĂšte.
Parfois aussi une tĂȘte qui ordonne le mouvement:
«Va, lÚve-toi, fais, mange, dors.»
Mais le corps qui exĂ©cutait ces ordres nâa jamais Ă©tĂ© pleinement moi.
Peut-ĂȘtre est-ce pour cela que je lâai si souvent ignorĂ©.
Que je lâai puni.
Transformé.
Corrigé.
Peut-ĂȘtre est-ce pour cela que je mangeais sans avoir faim.
Que je me privais de nourriture quand jâavais faim.
Que je dormais quatorze heures dâaffilĂ©e, puis passais trois jours sans pouvoir fermer lâĆil.
Peut-ĂȘtre est-ce pour cela que mes muscles se crispaient la nuit,
comme sâils voulaient retenir quelque chose que mon esprit avait dĂ©jĂ refoulĂ© depuis longtemps.
Peut-ĂȘtre parce que je ne me sentais pas en sĂ©curitĂ© dans ce corps.
Peut-ĂȘtre parce quâil suffisait dâun rien pour me toucher, me briser, mâeffacer â sans laisser la moindre trace.
Car la dissociation ne commence pas par un grand traumatisme.
Elle commence par ces séparations répétées.
Par une vie oĂč lâon ne peut jamais ĂȘtre entiĂšrement soi,
parce quâon ne lâest que quand personne ne regarde.
Ou bien quand quelquâun regarde â mais ne voit pas.
Il y a des jours meilleurs.
Jâai mes rituels, de petites maniĂšres de revenir.
Me laver le visage Ă lâeau froide.
Respirer profondĂ©ment, jusquâau ventre.
Poser les paumes sur la poitrine.
Parfois danser â sans rythme, sans conscience que quelquâun pourrait me voir.
Parfois un bain brûlant.
Parfois mâallonger sur le sol et attendre que ma colonne vertĂ©brale se souvienne de moi.
Parfois quelquâun qui dit: «Tu es là »,
et qui pose une main sur mon Ă©paule comme si câĂ©tait une Ă©vidence.
Pas une consolation.
Pas une sollicitude.
Pas une thérapie.
Juste un fait.
Mais cela ne marche pas toujours.
Parfois le toucher, câest trop.
Parfois le mouvement, câest trop peu.
Parfois rien nâatteint sa cible â et alors je passe en mode hors ligne.
Je réponds, mais je ne réagis pas.
Je fais les choses, mais je ne les vis pas.
Je traverse la journée comme à travers un brouillard,
oĂč seul le temps mesure la rĂ©alitĂ©:
Que jâai prĂ©parĂ© un thĂ©, puis lâai retrouvĂ© froid.
Que jâai rĂ©pondu Ă un message, mais ne sais plus lequel.
Que quelque chose mâa fait mal -
mais que je ne lâai senti quâune heure plus tard.
Que jâai touchĂ© mon visage -
et que je nâai rien senti.
Ce sont ces moments-lĂ oĂč je me demande:
jusquâĂ quand?
Combien de temps peut-on vivre comme ça?
Nâavoir quâun droit dâaccĂšs conditionnel.
Avoir un droit de sĂ©jour, mais pas celui dâhabiter.
Posséder tous les organes -
et ne pas ressentir leur collaboration.
Je nâai pas de rĂ©ponse.
Mais je sais que beaucoup vivent ainsi.
Que je ne suis pas seul.
Que nous ne sommes pas tous chez nous.
Que beaucoup dâentre nous sĂ©journent depuis des annĂ©es dans des corps provisoires.
Pas au sens biologique â au sens Ă©motionnel.
Que beaucoup connaissent leurs corps de lâextĂ©rieur, mais non de lâintĂ©rieur.
Que beaucoup disent: «mon corps»,
sans jamais sentir le poids de ce mot.
Que beaucoup ont traversĂ© trop de situations oĂč il fallait sortir de soi pour survivre.
Et quâaujourdâhui, on ne sait plus comment revenir.
Et pourtant, jâessaie.
Pas chaque jour.
Mais assez souvent.
Pas pour vaincre.
Pas pour «gagner» contre la dissociation, contre lâangoisse somatique, contre lâabsence.
Mais pour me donner une chance.
Ătre un peu plus proche.
Remarquer quand je sens vraiment.
Et ne pas effaroucher ce moment.
Peut-ĂȘtre que le but nâest pas dâĂȘtre tout le temps en soi.
Peut-ĂȘtre quâil sâagit plutĂŽt de cesser de traiter la sĂ©paration comme un Ă©tat naturel.
Peut-ĂȘtre quâil sâagit de ne plus croire que ne rien sentir est neutre.
Peut-ĂȘtre quâil sâagit dâapprendre Ă dire:
«Je reviens.»
Ne serait-ce quâun instant.
MĂȘme maladroitement.
MĂȘme pas en entier.
Autrefois, je voulais que mon corps soit une maison.
Aujourdâhui, il me suffit quâil ne soit plus une prison.
Que je puisse parfois mây asseoir sans mây sentir intrus.
Que je puisse me toucher â et ne pas retirer la main.
Que je puisse pleurer â sans culpabilitĂ©.
Que je puisse dire: «Je suis fatigué» â et ne pas prendre cela pour une dĂ©faite.
Que je puisse entendre battre mon cĆur -
et ne pas y lire une menace.
Peut-ĂȘtre que ce nâest pas grand-chose.
Mais pour moi â câest tout.
Parce que câest peut-ĂȘtre ça, vivre avec un accĂšs conditionnel Ă son propre corps:
Apprendre ces conditions.
Non pas pour sây soumettre.
Mais pour les comprendre.
Pour pouvoir parfois les contourner.
Et parfois â simplement les accepter.
Et rester.
Ne serait-ce quâun moment.
En soi.
Vraiment.
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