Rénovation urbaine à Bondy : comment se sépare-t-on de son quartier ?
Le quartier Auguste Blanqui de Bondy se vide peu à peu. Plusieurs centaines d’habitants sont relogés pour laisser place à la démolition de…
Rénovation urbaine à Bondy : comment se sépare-t-on de son quartier ?
Le quartier Auguste Blanqui de Bondy se vide peu à peu. Plusieurs centaines d’habitants sont relogés pour laisser place à la démolition de 371 logements sociaux, qui commencera d’ici début 2026. Un déménagement longuement attendu, mais au goût amer. Certains le subissent, d’autres le célèbrent.

Hakim Kadri, habitant du quartier Blanqui montre une barre d’immeubles qui sera démolie, à Bondy, le 8 octobre 2025. GABRIELA PARÉS.
Trois matelas et les pièces d’une armoire démontée sont posés sur une grille verte écaillée. Derrière ses barreaux, s’élève une barre de dix étages, construite à la fin des années 1950. À ses côtés, un immeuble identique sauf pour ses entrées tapissées de plaques métalliques. Plus personne ne rentre dans les bâtiments numérotés du 8 au 10, rue Martin Luther King, à Bondy (93). Tous leurs habitants ont été relogés.
Entre les numéros 2 et 6, restent une quarantaine de locataires. Ils attendent une proposition de relogement d’Est Ensemble Habitat, leur bailleur public. Leur immeuble est l’un des quatres qui doivent être démolis dans le quartier Auguste Blanqui (Blanqui pour les locaux). Les travaux commenceront au plus tard au début de l’année 2026 pour rénover cette cité, aujourd’hui entièrement composée de logements sociaux.
30 % des nouvelles constructions seront dédiées au HLM
D’ici 2031, au total, 371 appartements seront détruits, 440 construits et 140 réhabilités. Seulement 30 % des nouveaux logements seront dédiés au HLM. Les écoles élémentaires Ferry et Rostand seront remises à neuf. Un nouveau gymnase sera créé, ainsi que des places de stationnement. Le tout en « préservant le patrimoine végétal », détaille un diaporama présenté par la mairie aux habitants lors d’une réunion publique le 23 juin 2023. Les objectifs du projet, selon ce même document, sont les suivants : « reconnecter le quartier à son environnement », « améliorer le cadre de vie des habitants », « réaménager et requalifier les espaces publics », « diversifier l’offre de logement » ou encore « développer une offre en équipements et en commerces adaptés aux besoins ».
Ce projet de rénovation urbaine (PRU) fait suite à la loi du 21 février 2014 de programmation pour la ville et la cohésion urbaine qui doit transformer 448 quartiers populaires dans toute la France. En 2022, commence le début de la fin pour la rue Martin Luther King de Bondy. Cette année-là, la Ville, l’établissement public de coopération intercommunale Est-Ensemble et le bailleur Est-Ensemble Habitat valident le projet pour le quartier Blanqui auprès de l’Agence nationale de rénovation urbaine (ANRU), principal financeur. Ces quatres organismes sont chargés de piloter les travaux et la société constructrice SPL Sequano obtient la concession de l’aménagement. Démarre alors le lent processus du relogement des habitants.

Le parc de stationnement du quartier Blanqui est semé de detritus, à Bondy, le 1er octobre 2025. GABRIELA PARÉS.
Au 2, rue Martin Luther King, la montée en ascenseur se fait dans la pénombre des ampoules grillées. Au quatrième étage, la porte est souvent bloquée. Pour l’ouvrir, il suffit de faire un petit saut, l’astuce des habitants.
Chez Nachida, 65 ans, femme au foyer, l’accueil se fait dans un salon immaculé, aux tapisseries vertes et aux détails dorés. Originaire du Maroc, elle arrive à seize ans à Blanqui. Depuis, elle y a vécu avec ses parents, ses frères, ses sœurs et ses huit enfants. Interrogée sur le relogement, elle esquisse un sourire et hoche la tête : « On est bien ici. Si ce n’est pas pour avoir mieux, je préfère rester ». Elle habite un T4 de 70m2, pour 600 euros de loyer.
Le relogement, une « forme de traumatisme »
Assise à côté de Nachida, sa fille Asma, 29 ans, partage son point de vue. Si elle tolère l’idée de partir, c’est pour quitter un immeuble qui devient de plus en plus insalubre. « Ça n’a jamais été clean, mais depuis l’annonce de la démolition, ça se dégrade », avance-t-elle. Il y a trois ans, une fuite a fait « pleuvoir dans l’appartement ». Ces derniers mois, des fléaux de rats sont arrivés dans le bâtiment.
Le relogement est un moyen d’échapper à ces problèmes. Mais Asma y voit une contrepartie : « J’ai peur pour mes parents, leurs habitudes vont être chamboulées », avertit. Pour les locataires de longue date, comme cette famille, ces déménagements peuvent être une « forme de traumatisme », estime Christine Lelévrier, sociologue et urbaniste du Laboratoire Lab’urba (Université Paris-Est-Créteil). « Ce n’est pas une mobilité ordinaire car elle est subie », argumente-t-elle.

Le salon de l’appartement de Nachida, habitante de Blanqui depuis les années 1960, à Bondy, le 8 octobre 2025. GABRIELA PARÉS.
Asma et Nachida ne savent pas combien de jours leur restent chez elles, dans l’attente d’une nouvelle proposition de relogement. Elles ont déjà refusé deux appartements qui ne correspondaient pas aux critères qu’elles avaient demandé lors d’une enquête sociale. Un entretien mené par le bailleur et destiné à recenser les préférences des locataires en termes de localisation, loyer ou agencement du futur logement. « On ne sent pas écoutées » , s’indigne Asma. « Autant ne rien nous proposer », ironise-t-elle.
Une question constante : « Où est-ce que je vais tomber ? »
Deux ans se sont écoulés entre la première et la deuxième proposition de relogement de Djilali Ziane, 64 ans. Pendant cette période, une question n’a cessé de le hanter : « Où est-ce que je vais tomber ? ». Cet homme célibataire a déjà décliné un appartement à Bondy Nord, où il est né et avait demandé à ne pas y retourner. « Étant de nature angoissée, mon anxiété était au maximum », avance cet ancien ouvrier d’imprimerie.

Djilali Ziane dans son nouveau appartement où il a été relogé, dans le quartier Pollissard de Bondy, le 8 octobre 2025. GABRIELA PARÉS.
Le suspens finit pour Djilali Ziane en janvier 2025. Il accepte un appartement dans le quartier Pollissard, proche du centre-ville et à quinze minutes à pied de la gare RER de Bondy. Il habite maintenant un T2 de 46 m2, pour 350 euros de loyer. Soit 20 euros plus cher et 13m2 plus grand qu’à Blanqui. Une surface qui lui permet de recevoir, assis les jambes croisées sur son canapé, autour de viennoiseries et une musique d’ambiance relaxante qui joue sur son smartphone.
Djilali Ziane dit que le cadre « plus calme et plus propre » de son nouveau quartier ont aidé à améliorer son moral. Seule une infiltration sur le plafond du salon le perturbe. Une goutte d’eau tombe de temps en temps dans les sceaux qu’il a installés en précaution. Depuis trois mois, il attend l’intervention du bailleur Est-Ensemble.
Partir de l’enfer pour avoir un logement correct
Malgré ses 21 ans passés à Blanqui, Djilali Ziane ne regrette rien : « Bizarrement, j’étais très content de partir, c’était l’occasion de trouver un logement un peu plus correct ». Quand il pense à Blanqui, il se rappelle des cafards, des boîtes aux lettres cassées, des sacs poubelles abandonnés dans l’ascenseur ou des murs fissurés de son appartement. Ses mots sortent avec hésitation : « Blanqui c’était l’enfer ».
Brenda Nkanza, 29 ans, sait bien ce que sont ces ténèbres de Blanqui. Habitante du 2 rue Martin Luther, elle a détaillé l’insalubrité et le délaissement des parties communes dans une pétition, signée par une vingtaine de voisins et transmise au maire de Bondy et au bailleur, Est-Ensemble Habitat. Voici un extrait :
« Depuis l’annonce de la destruction des logements, nous avons constaté plusieurs problématiques qui affectent notre quotidien et qui semblent résulter d’un manque d’attention et d’entretien dans notre bâtiment » .
Ces problèmes, Leila, 63 ans, les connaît aussi. Elle a vécu toute sa vie dans les barres de la rue Martin Luther King. Ses dernières années ont été particulièrement compliquées. Elle ne recevait plus d’amis par honte de l’état de son immeuble. L’ascenseur, souvent en panne, rendait les soins à son père malade difficiles. « On était complètement désespérés, ils ont tout fait pour que les gens soient dégoûtés et qu’ils veulent partir », critique-t-elle. À Blanqui, Leila habitait un T4, pour un loyer de 700 euros.

Les bâtiments 2–6 rue Martin Luther King, à Bondy, avant leur démoliton dans les prochains mois, le 1er octobre 2025. GABRIELA PARÉS.
La nostalgie de Blanqui : « Il y avait une âme »
En 2023, Leila est contrainte d’accepter une troisième proposition de relogement. Car après un délai de six mois dès la notification de la troisième offre, « le locataire est déchu de tout titre d’occupation des locaux loués » , dicte la loi. Elle déménage avec sa sœur dans un appartement de 70m2 pour 880 euros de loyer. Leila peine à s’adapter à l’immeuble : « les voisins sont irrespectueux, vous ne pouvez pas leur parler ». Elle aimerait partir, elle regrette Blanqui.
« Il y avait une âme ». Elle soupire, avant de saluer en souriant un ancien voisin qui traverse le parc de Blanqui. Deux ans après son déménagement, l’impuissance traverse Leila : « Je m’en veux de ne pas m’avoir mobilisée pour des meilleures conditions ».
Des travaux pour « désenclaver » , permettant de lutter contre le trafic de drogue
Sollicité, le maire de Bondy, Stephen Hervé, explique que les travaux permettront de mettre fin au renfermement quartier, via des nouvelles voies reliant la cité du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest. Cette future organisation facilitera l’accès de la police, en cas de besoin. Le maire reconnaît qu’actuellement, dans les halls de la rue Martin Luther King « des points de deal opèrent parce que c’est un quartier enclavé ». Il souligne que les supprimer n’est pas le premier but de la rénovation, mais « les nouveaux aménagements doivent éviter de retomber dans les mêmes difficultés ».
L’enclavement, c’est justement ce qui fait le charme de Blanqui pour Leila. Un îlot entre deux grandes rues. Derrière les deux barres à démolir s’étendent des arbres, des chemins et des petites places. Assise sur un banc, elle s’inquiète pour l’avenir. Elle craint que les nouvelles routes qui traverseront le quartier ne détruisent la nature : « C’est la seule cité à Bondy où il y a autant de verdure, autant d’espace ».
Quand Leila était gamine, un rang de peupliers entourait les immeubles de Blanqui. Un jour sans prévenir, ils ont été arrachés. Un groupe de femmes du quartier, dont sa mère faisait partie, est allé réclamer auprès du gardien. Elles réussissent à faire replanter des arbres. Leila les signale en racontant cette anecdote avant de repartir vers son nouveau quartier. Ces arbres qui l’ont vu grandir resteront les témoins de la transformation de Blanqui.
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