L’île aux Korrigans ou “l’Affaire de l’île Saint-Louis”
J’avais cinq ans. Nous quittions les tours grises du quartier chinois pour rejoindre la Bastille dans un appartement en face du canal…
L’île aux Korrigans ou “l’Affaire de l’île Saint-Louis”
J’avais cinq ans. Nous quittions les tours grises du quartier chinois pour rejoindre la Bastille dans un appartement en face du canal Saint-Martin.
La vie dans le quatrième arrondissement était rassurante. Dans ce grand appartement haussmannien ma sœur et moi nous y perdions parfois. Nos parents rentraient tard. L’absence de baby-sitter était rare, si bien que nous attendions de pied ferme le dimanche pour avoir nos parents pour nous tous seuls : déjeuner à l’Indiana, place de la Bastille. Un rituel. Et moi qui refusais de commander le menu enfant car ça aurait blessé l’ego du grand garçon que je pensais être.
Quand ils le pouvaient, mes parents se libéraient le mercredi après-midi. Ils fouillaient les pages du Pariscope pour élire un film qui nous initierait à l’esthétique, au langage, à l’histoire. On n’y comprenait rien à ces dialogues bavards où s’empilaient d’infinis plans-séquence. Heureusement qu’il y avait la barbe à papa, les Haribo et le Coca Light à gogo.
Je croyais que toute cette insouciance s’amoncellerait chaque jour un peu plus, pour s’élever au-dessus de la stratosphère où, comme la Station spatiale internationale, sa présence demeurerait protégée de la cruauté des Hommes. Ces corps usés par la stupide loi de l’attraction.
Un mois après notre déménagement, mes parents m’inscrivirent à l’école maternelle du secteur, sur l’île Saint-Louis, ce village minuscule, cet îlot posé sur la Seine, intrus silencieux enlevé au carnage sonore des klaxons.
Plus le jour de la rentrée approchait plus j’étais excité. L’année précédente avait été formidable. J’avais rencontré une fille, Karine, qui avait accepté de me montrer ses fesses dans le secret de la maison en bois qui pour une fois n’était pas squattée par d’autres gamins.
Je me disais, ici ça va être encore mieux, je vais faire forte impression ! Je me rêvais chevalier des Contes des Mille et Une Nuits que me lisait chaque soir ma mère. J’allais discipliner ce bataillon de geignards mal pondus, à l’instar de ces hommes valeureux qui éliminent les méchants afin de protéger le royaume. Une fois anobli par mon seigneur, il me donnerait la main de sa fille qui enfanterait des bébés au sang bleu. Mais au lieu du conte, ce fut le cauchemar.
L’école sentait la cire légèrement couverte par une odeur de tabac qui s’échappait de la salle du personnel où nombre de fonctionnaires piétinaient le règlement. L’odeur était rassurante. Il y avait de la vie ici.
Mais lorsque je vis les escaliers ! Dans mon ancienne école, il y avait des baies vitrées, des ascenseurs, de larges escaliers modernes, c’était dégagé comme une plage déserte à marée basse. Ici, seulement des escaliers en colimaçon qui semblaient monter jusqu’à se perdre dans le ciel.
C’est là, dans cette spirale sans fin, que l’institutrice commença mon dressage comme un maître exaspéré par son clébard. Dès le premier jour. Des coups de pied au cul au premier palier.
- Avance !
D’autres au deuxième.
- Allez Marius !
D’autres au troisième. Plus fort. Du bout de son escarpin dur comme du béton.
Marius c’était hurlé, une voix de chanteur d’opéra abîmé par un cancer de la gorge.
Les enfants observaient. Ils savaient qu’il fallait se taire. Passé le pas de la porte, je compris vite que j’avais une place assignée, sur une chaise au fond, éloigné des autres qui formaient un groupe homogène. Parfois elle rangeait la chaise et je devais rester debout. Deux ou trois heures. Ça dépendait des jours.
Je ne m’expliquais pas pourquoi j’étais traité comme un pestiféré, parmi les trente gosses qui peuplaient la classe. Je les observais d’un œil vif et une fois rentré chez moi, me plaçait devant la glace de l’armoire à pharmacie. Je cherchais une différence. Un défaut. Des taches de rousseur ? Non. Un nez crochu ? Pas plus. Et encore j’analysais la forme de mon visage, un ovale proportionné, son teint, non, vraiment, je ne voyais rien. Peut-être que ce défaut se lisait dans mes yeux, deux pupilles plantées dans des iris beiges.
Les autres enfants ne me parlaient jamais. Ils craignaient sans doute que l’institutrice les traite comme moi. Chaque jour, Madame C. m’excluait de la cour de récréation. Je regardais les autres jouer en riant aux quatre coins du bâtiment. Moi, elle m’enfermait dans le cagibi du couloir où étaient entassés les produits ménagers. J’étais le seul à ne jamais recevoir de médailles en chocolat après la réalisation d’un dessin où un soleil éclairait une maison absurde.
Au bout de quelques jours, j’eus enfin connaissance du prétexte de cette éviction sociale : mon incapacité à réciter les jours de la semaine en anglais. Ça m’avait rassuré, sur le moment, de savoir.
Au collège, à force de séjours linguistiques, j’avais fini par bien me débrouiller en anglais. Mais Wednesday, ça restait du chinois. Je me trompais tout le temps. Il n’y avait guère que Sunday identifié en dimanche car c’était le nom de la glace McDonald’s.
Plusieurs fois par semaine, elle me sortait du cagibi par le col ou me tirait par l’oreille d’un pas pressé, devant tout le monde, jusqu’aux toilettes, où elle me faisait avaler du savon. Un bloc oblong jaunâtre constellé de fissures noires. Trop gros pour me le faire gober, alors elle insistait comme une maniaque pour en étaler autant que possible sur ses doigts qu’elle fourrait dans ma gorge. Parfois, elle les humidifiait mal, si bien que des petits morceaux s’y accrochaient et fondaient lentement dans ma bouche, tel un cachet orodispersible interminable.
La première fois, j’ai mobilisé toute la force de mes méninges pour comprendre. Était-ce encore pour les jours en anglais ou avais-je commis une forfaiture supplémentaire ? J’ai culpabilisé. Je voyais mes parents comme des dieux. Alors, la génétique n’avait pas pu me créer bête, ou laid, ou les deux. J’étais sans doute adopté. Oui, c’était ça. Mais j’étais trop jeune pour encaisser une telle nouvelle. Il faudrait attendre. C’était normal, mes parents me protégeaient. Et cette déduction m’avait rassurée. Je méritais ce traitement. J’étais d’ailleurs. J’avais du retard. Besoin d’adaptation. Voilà tout.
Parfois, un coup de pied un peu trop vif me faisait tomber. Mais je me relevais facilement. Les gamins ont un corps souple. Alors je n’avais pas peur. Je m’étais habitué à ces bleus en pointillés qui entouraient mes genoux. Le petit manège durait. Et j’appris peu à peu à prévoir à l’avance quelle serait l’intensité des sévices du jour en scannant le visage de Madame C., où je ne lisais pas plus de deux ou trois expressions, comme s’il était paralysé en tous points par de fortes doses de Botox. L’institutrice n’était pas mystérieuse. Son visage me faisait penser à celui d’une sorcière sortie tout droit d’un vieux dessin animé Disney.
Les murs flanqués de poutres en bois disposées anarchiquement se rejoignaient pour former un étau appuyant sur mon cœur, qui frappait ma poitrine comme un marteau. Combien d’escaliers encore, combien de coups ? Je posais un regard discret et furtif sur ce visage immobile comme une statue de pierre, et j’avais ma réponse. Juste une petite volée pour aujourd’hui. Ça s’arrêterait là. Et le savon alors ?
Peut-être que c’était pour mon bien. Ça m’endurcirait. Plus tard, je serai vaillant comme les chevaliers des Contes des Mille et Une Nuits alors que les autres traîneraient la patte. Peut-être fallait-il me dresser afin de combler les failles de la lignée de gueux dont j’étais issu, rempli jusqu’à la gueule d’un sang lumpenprolétarien. Conjurer la génétique par les coups. Après tout, quand je marchais pieds nus en Bretagne, ma plante formait de la corne. Ça devait être le même processus, oui. Il ne fallait pas s’inquiéter. Je me mentais à moi-même. Au fond de moi, à cinq ans, je savais que le monde ne serait jamais tout à fait sûr.
Les avions dégringolaient du ciel pour s’anéantir sur les bateaux-mouches qui se traînaient sur la Seine. Tandis qu’on ramassait les corps des Japonais, les voitures valsaient dans la rue comme des quilles pour s’encastrer dans les platanes qui, sous le choc, pliaient comme des bambous. Hors des murs de l’établissement, ma vision se déformait. Par le prisme de ma pupille, la violence m’accompagnait avec mon pain au chocolat que je faisais exprès de mâchouiller en crachant des morceaux par terre. — Tu n’as pas faim ?
Toujours la même question de cette baby-sitter lancée d’une voix doucereuse. Mais moi, j’étais un grand. Bientôt un chevalier anobli par un seigneur qui me donnerait la main de sa fille. Et ce pain au chocolat auquel elle accordait une importance, j’aurais voulu le lui enfoncer dans la gorge jusqu’à ce qu’elle s’étouffe.
En milieu d’année, les appels téléphoniques à la maison commencèrent.
Madame C. avait à cœur d’alerter mes parents sur mes déficiences. J’étais un enfant « en pleine régression », « anormal », affligé d’un problème de “motricité fine” incapable de “trouver ma place parmi les autres” et de “me situer dans l’espace”. Il leur fallait d’urgence consulter une psychologue pour que celle-ci étudie mon cas.
Mes parents, déboussolés, écoutaient. Peut-être fallait-il consulter un spécialiste. Ou peut-être pas. Ils s’inquiétaient, bien sûr, mais s’accrochaient à l’idée que cette institutrice, qui semblait tant se soucier de moi, ne pouvait vouloir que mon bien.
C’était étrange. Inquiétant, même. Ces appels répétés. Ces jugements brutaux. Sur un enfant de cinq ans. Par une institutrice. D’une école publique. Laïque.
Mais elle parlait bien. Elle semblait investie. Elle utilisait le ton des adultes raisonnables. Alors ils lui firent confiance.
Peut-être qu’un jour, elle leur annoncerait ma renaissance.
Que leur Marius s’adaptait. Qu’il faisait des efforts. Qu’il se mouvait normalement comme des volets qu’on aurait dégrippés. Qu’il avait dessiné un cheval presque crédible. Qu’il récitait les jours de la semaine en anglais à la Kalachnikov.
Mais non. Rien.
Rien ne bougea. Les jours passaient. Lourds. Opaques. Inertes.
Le Marius toujours flanqué d’une erreur de conception.
Mes parents s’accorderaient plus tard sur le fait qu’il s’agissait d’un harcèlement habilement déguisé.
Un après-midi, à la sortie de l’école, ma mère surprit des parents d’élèves, rassemblés en petits groupes qui se moquaient à haute voix d’un enfant de la classe.
— Il ne sait pas les jours de la semaine en anglais ! Lorsqu’il arrivera dans l’île les korrigans vont lui jeter un mauvais sort ! On a hâte de voir ce qu’ils vont lui faire ! disaient-ils en riant.
Ma mère comprit dans un flash qu’ils parlaient de moi.
Une classe de mer était prévue en Bretagne. Depuis des semaines, Madame C. m’en parlait, son visage froid collé sur ma joue rosée, glissant à mon oreille que là-bas, les Korrigans — ces lutins des légendes bretonnes — viendraient « s’occuper » de moi. « S’occuper » elle me le disait d’un ton apaisé qui annonce enfin l’ultime stade censé clore un long cheminement. Comme un repos définitif. Comme si je n’allais plus jamais avoir affaire à elle. Qu’elle m’avait façonné selon un cahier des charges réclamé par ces esprits qu’elle convoquait chaque année pour régler son compte à un enfant perdu. Ce jour-là, pour la première fois, j’eus peur de disparaître.
Je n’ai pas tout gardé en mémoire, mais en plus des humiliations, des punitions faciles, des mots venimeux lancés devant la classe, je me rappelle que Madame C. se targuait de nous transmettre un savoir scientifique.
Avec le sérieux d’un ponte donnant un cours au Collège de France, elle nous avait expliqué que “ les Chinois étaient des gens dangereux, qu’ils cultivaient du riz, et que le riz était un poison pour les enfants européens. Qu’à la naissance ce germe bridait leurs yeux. Les vapeurs toxiques émanant des rizières suffisent, mais les Chinois sont immunisés, avait-elle précisé”. Elle avait étayé ses inepties par d’innombrables arguments scientifiques qui comprenaient une vague histoire de sol contaminé à la suite d’un accident nucléaire.
À cinq ans, je pris cette parole pour une vérité absolue. Le soir même, quand ma mère nous servit une de ses spécialités, l’escalope de dinde à la crème et aux champignons accompagnée de riz, je repoussai mon assiette.
— Le riz, c’est mauvais pour la santé, c’est du poison, dis-je d’une voix butée.
Ma mère me dévisagea, interdite. Où avais-je entendu ça ?
— C’est Madame C. qui l’a dit.
J’avalai en silence l’escalope, mais laissai le riz, froid, immobile, au bord de mon assiette. À côté de moi, ma petite sœur de deux ans, trop jeune pour comprendre, continuait de manger en babillant doucement. Ma mère, les yeux pleins d’incompréhension, emporta nos assiettes sans dire un mot.
Elle s’inquiétait depuis quelque temps des nombreux cauchemars qui me réveillaient la nuit. Et dont la fréquence s’intensifiait. Elle m’interrogeait. Je ne disais rien. Une nuit, je lui confiais que la maîtresse m’obligeait à rester dans la classe pendant que les autres allaient jouer dans la cour. Je lui parlais de coups de pied.
Un doute profond commença de fissurer la confiance de mes parents. Ils eurent une discussion plus tard dans la soirée qui tournait autour de l’école, de l’institutrice, de la prétendue malédiction qui s’abattrait sur moi pendant la classe de mer.
Tandis que les enfants des autres bénéficiaient d’une bienveillance évidente, moi, j’étais mis à l’écart avec comme voisin un bidon d’eau de Javel plus grand que moi.
Mes parents, de plus en plus inquiets, se résolurent à prendre rendez-vous avec une psychologue. La décision fut précipitée par une scène restée gravée dans la mémoire de ma mère : un après-midi, alors qu’elle venait me chercher, elle entendit Madame C. hurler mon prénom depuis les entrailles du bâtiment — comme possédée. Des « Marius ! » si puissants et effrayants qu’ils franchissaient les étages, la loge de la gardienne, et résonnaient grésillant encore jusqu’au portail de l’entrée. Elle en fut glacée.
La psychologue invita mes parents à s’installer dans la salle d’attente. Elle m’interrogea seul. Mes souvenirs sont flous, mais je me rappelle de questions douces, d’un dessin inutile. Plus tard, elle reçut mes parents, et leur déclara, d’un ton solennel :
— Votre fils est totalement normal. Il n’a ni trouble de la motricité fine, ni déficience cognitive, ni aucun des syndromes pathologiques décrits par son enseignante. Il est au contraire doué d’aptitudes remarquables. Mon conseil, retirez-le au plus vite de l’école où il est scolarisé. Il ne doit pas y retourner. Bien entendu, il ne faut pas qu’il participe à la classe de mer prévue en Bretagne. L’enseignante dont vous m’avez relaté les propos mériterait d’être radiée de l’éducation nationale. Vous seriez en droit de porter plainte.
Sur ses conseils, dès le lendemain, mes parents exigèrent un rendez-vous avec la directrice de l’établissement. Sur-le-champ.
Ils se retrouvèrent dans le bureau de la directrice, en présence de Madame C. Madame D. postée devant elle comme un garde du corps de ministre face à une menace imminente.
La directrice réfuta toute accusation de maltraitance de la part de l’institutrice, arguant qu’en quinze ans passés ici, ses états de service étaient exemplaires. Le ton monta peu à peu. — Et vous savez il y a des inspecteurs…
Et là ça n’allait plus fonctionner. Du tout ! Le petit manège avait été démonté ! Ma mère et mon père — tous deux enfants de sourds — hurlèrent d’une voix à faire exploser toutes les vitres du bureau.
- Vos mauvais traitements, c’est de notoriété publique ! hurlait ma mère.
Apprenant qu’ils me retiraient de l’école, des parents d’élèves s’étaient enhardis à les informer que l’année précédente aussi une famille avait retiré leur fils de cette classe, et l’année d’avant il y avait eu des rumeurs de fessées, de brimades, des bruits de couloir évoquant des coups de pied et des piqûres d’aiguilles sur les fesses leur étaient parvenus.
Sans parler de cette voix rauque hurlant mon prénom, que ma mère avait encore dans l’oreille, qui portée par l’écho du préau, sonnait pareille à celle d’un bourreau tout droit sorti d’un film de David Lynch.
Ils savaient.
Madame D. resta interdite. Elle avait abdiqué. Son silence, son recul, voulait dire je suis coupable. Clair pour mes parents. Une intime conviction.
Le lendemain, ils contactèrent plusieurs écoles, dont celle jouxtant le collège Charlemagne, que j’intégrerais plus tard. Ils expliquèrent la situation à la directrice, qui accepta de me scolariser sans délai dans son établissement.
Elle était maternelle et rassurante. Chaque semaine, elle rassemblait tous les enfants sous le préau, et pendant une heure, jouait Schubert et Mozart sur un vieux piano au bois fendu. Uniquement des morceaux en majeur pour nous insuffler de la bonne humeur.
Je ne me souviens pas de son nom. Je n’ai jamais pu la remercier. Elle m’avait arraché de justesse aux Korrigans, à ce voyage qui m’aurait sans doute initié au goût du sable mêlé de varech… Et quoi d’autre encore ?
J’ai poursuivi ma scolarité tant bien que mal. Je me revois enfant, de la primaire à la quatrième, je traînais ma carcasse dans la cour en rasant les murs. Je m’annulais au regard des autres. Je parlais le moins possible. Je ne jouais pas au foot. Pour les filles, j’étais comme un bibelot, un rat qui sort de nulle part et disparaît. Je devenais un hologramme, pour que les coups et les moqueries me traversent comme un courant d’air.
Au collège, par peur du contact avec les autres enfants, je m’enfermais au CDI. Je faisais semblant de lire des bandes dessinées, un art que je n’appréciais guère, bien que je me sois infligé l’intégrale des Tintin, parce que, paraît-il, son auteur a du génie. J’ai détesté Tintin, comme toutes les autres BD.
Les enfants critiquaient mon physique, car ma puberté fut précoce. Le pire, c’était à la piscine, en maillot de bain, ils gloussaient en matant mon corps avec le regard d’un médecin qui ausculte. J’avais des poils partout et de gros mamelons. J’étais devenu une bête de foire. Encore une fois, j’étais l’intouchable.
Un jour, j’ai même cru qu’ils voulaient ma mort. Ils pesaient de tout leur poids sur un grand tapis mousse flottant sous lequel j’étais resté coincé. Avec la pression, je n’arrivais pas à en sortir. J’avais la sensation d’être un morceau de fer aspiré par un aimant géant. Les deux maîtres-nageurs ne s’en sont pas aperçus. In extremis, je me suis dégagé — grâce à ma force, et peut-être à un ou deux gamins qui s’étaient déplacés au dernier moment.
Souvent, en repensant à cette histoire, je me suis demandé combien d’enfants avaient subi les maltraitances que j’évoque. Car chaque année, Madame C. procédait de la même manière. Elle isolait un enfant pour mieux l’humilier. Le frapper. Lui arracher un morceau de son enfance.
D’après mes recherches, cela aurait duré trois décennies — de 1980 à 2010. Cette estimation me semble fiable. La parole des victimes vaut bien la copie du contrat de travail de Madame C.
Je l’ai recroisée alors que j’étais en primaire. Je ne me souviens plus de mon âge exact. Dix ans, peut-être. Elle était là, dans le gymnase, un verre à la main, gloussant avec le personnel des écoles voisines.
J’allais lui sauter à la gorge. La Troisième Guerre mondiale dans mon esprit. Blitzkrieg.
Pur concept…
Mes membres restaient inertes, engourdis, réduits à l’état de bois mort. La rage montait en moi comme une fièvre sourde, tandis que mon corps me trahissait.
Six ans après les faits, elle continuait à briser des enfances, son verre de piquette à la main. Intégrée. Respectée. Mondaine. La gentille Madame C. de l’école P.
Mais je ne suis pas archéologue. Je n’ai pas épluché les archives. Ni réclamé quelque document au rectorat. En vérité, cela fait une éternité que je n’ai pas piétiné ce caillou-showroom pour touristes.
Je me contente de balancer une grenade dégoupillée ! Je transfère le dossier ! Aux autres ! Aux enfants de mon âge ! Aux parents grisonnants !
Qu’ils parlent ! Qu’ils hurlent !
Ils sont trente.
Quarante. Cinquante. Cent.
Voici l’un d’eux !
Ironie de la vie, il y a trois ans, j’ai reçu un appel de mon meilleur ami, d’un an mon aîné. Je l’avais rencontré au lycée Charlemagne. Il voulait savoir si j’accepterais de répondre aux questions de sa mère, une sociologue reconnue, qui préparait un livre sur l’éducation. L’appréciant beaucoup, j’étais heureux de pouvoir lui être utile.
Au téléphone, nous avons échangé quelques banalités, puis en introduction :
— Que penses-tu du système scolaire français ?
Je lui ai répondu qu’au vu de la manière dont j’y étais entré, je ne pouvais qu’en être révolté.
— C’est-à-dire, Marius ? Tu peux m’en dire plus ?
C’est très simple, à cinq ans j’ai été scolarisé dans une maternelle du quatrième arrondissement de Paris. J’y ai été victime de maltraitances de la part de mon institutrice.
— Île Saint-Louis ?
— Oui.
— École P. ?
— Oui.
— Madame C. ?
J’étais sidéré. Je venais d’apprendre que mon meilleur ami avait lui aussi subi des violences de la part de cette même femme. Le savon, les récréations supprimées, les fessées cul-nu devant toute la classe… Et quelque chose d’encore plus étrange : elle lui plongeait régulièrement la tête et les mains dans l’obscurité d’un sac en toile.
Après cet entretien, j’ai appelé mon ami.
— Il y avait quelque chose de sexuel.
Lui aussi avait été isolé dès les premiers jours. Il n’a pas eu l’air étonné d’apprendre que moi aussi j’avais subi son petit manège. Pourtant, statistiquement c’est un fort malheureux hasard.
Même sort que moi, même réaction des autres parents. L’indifférence, et il faut le dire une satisfaction à voir qu’on séparait le bon grain de l’ivraie. Il n’en reparlera plus.
Je me demande encore quelle a été l’ampleur de cette affaire. Jusqu’où Madame C. était-elle allée avec les autres ?
Comme les miens, ses parents avaient écrit au rectorat. Porter plainte ? L’OPJ n’aurait rien vu, rien entendu. Madame D. aurait étouffé l’affaire. Les autres parents ? Muets comme des tombes. Et le procès-verbal, aurait-il seulement franchi la porte du parquet ? Même pas sûr.
— C’était une autre époque.
On nous avait répondu par une lettre type, nous renvoyant vers un obscur organisme où les usagers étaient accueillis, du matin au soir, par un répondeur d’administration. Mes parents ont réécrit, en vain : une fin de non-recevoir leur a été adressée. Alors ils ont consulté un avocat, qui leur a déconseillé de porter plainte. Personne ne les soutiendrait, la hiérarchie couvrait Madame C. Pire encore, on pourrait les accuser de mensonge et déposer une plainte contre eux pour diffamation.
Aujourd’hui, j’en viens à cette conclusion : Madame C. ne doit plus être de ce monde. Je n’aurais jamais de réponse. J’aurais aimé lui parler. Comprendre. Lire quelque chose dans ses pupilles usées par le temps. Je me serais même contenté d’insultes. D’un appel à la police. Oui, elle me devait quelque chose.
Mais couverte toute sa carrière durant par l’Institution c’était peine perdue. Elle avait dû couler des jours heureux à la retraite confortablement installée dans son HLM de standing en plein cœur du Marais.
Un énième coup de pied au cul.
Et la vie continue comme on dit. J’ai trente-cinq ans désormais. Je n’ai pas d’enfants, mais je suis l’oncle d’une petite fille, Elisa. Je serai vigilant. Je ne laisserai plus jamais personne flinguer une enfance. Parce que c’est sacré.
Ma sœur chérie,
J’apprendrai à ta fille le catamaran qu’elle maîtrisera par un vent force 7. Et le piano. Elle en jouera mieux que moi. Elle saura interpréter à la perfection le troisième mouvement de la Sonate au clair de lune de Beethoven.
Parce qu’on apprend mieux lorsque nos soleils d’Austerlitz brûlent comme des torchères éclairant l’avenir, plutôt que de trébucher à l’aveugle sur des cratères de volcans éteints, sous un ciel qu’on ne voit plus à force de regarder où l’on marche.
Dans la cabane perchée dans les hauteurs d’un arbre centenaire — qu’on aura construite ensemble — on regardera les étoiles, en Bretagne, là où la lumière de la ville est si faible qu’on peut discerner les constellations. Elle aura un grand sourire heureux.
Et moi ce timide rictus au coin des lèvres. Comme une signature. Que certains prennent pour de l’arrogance.
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