← Back to list

đŸ‡«đŸ‡· La langue qui aurait pu me refuser

Vies parallĂšles | 07

Ɓukasz Ratajczak · 2026-05-07 07:01 · 0 claps · 13.4 min read
#essai #identité #langue #littérature #ecriture
Open on Medium ↗

đŸ‡«đŸ‡· La langue qui aurait pu me refuser

Vies parallĂšles | 07

I. La premiÚre phrase dite avec hésitation

Ce dont je me souviens le plus, c’est de ce moment oĂč, pour la premiĂšre fois, j’ai dit quelque chose en français et senti que cette phrase ne m’appartenait pas encore.

Il ne s’agissait pas des mots.

Les mots, je les connaissais dĂ©jĂ . Je les avais appris dans les manuels, dans les enregistrements, dans les films regardĂ©s avec des sous-titres. Le français Ă©tait pour moi la langue de la littĂ©rature, de la musique, de l’essai — une langue dotĂ©e d’une certaine Ă©lĂ©gance, d’un certain rythme, que le polonais ne possĂšde pas.

Mais ce n’est qu’à Marseille que j’ai dĂ©couvert qu’une langue n’existe pas vraiment tant qu’elle n’a pas traversĂ© le corps.

C’était au dĂ©but de l’automne.

J’étais assis dans un petit cafĂ©, non loin de l’universitĂ©. La table prĂšs de la fenĂȘtre gardait encore la chaleur du soleil, qui, pendant la majeure partie de la journĂ©e, s’était appuyĂ© contre les façades de ce quartier. Dans la rue, quelqu’un parlait trĂšs vite, quelqu’un d’autre riait, et le serveur apporta un cafĂ© dont le parfum Ă©tait plus intense que tout ce que j’avais connu Ă  Varsovie.

Marseille était bruyante.

Non pas au sens du vacarme — mais au sens de la langue.

Le français coulait partout.

Dans les conversations de la rue, dans le bus, dans les files d’attente, dans ces brefs Ă©changes entre des gens qui se connaissaient depuis des annĂ©es. Les phrases allaient vite, se contractaient, se laissaient Ă  moitiĂ© avaler, comme si chacun savait exactement oĂč finissait la pensĂ©e de l’autre.

Au dĂ©but, je me contentais d’écouter.

Écouter est la premiĂšre Ă©tape de l’émigration.

On traverse la ville comme quelqu’un pris au milieu d’un dialogue ininterrompu, sans disposer encore de sa propre rĂ©plique.

Alors j’écoutais.

J’écoutais la façon dont les gens se saluaient dans les magasins. La maniĂšre dont le ton de la voix changeait quand la conversation passait de la politesse Ă  quelque chose de plus intime. J’écoutais les silences entre les mots.

Ce n’est qu’au bout de quelques semaines que j’ai commencĂ© Ă  parler.

Je me souviens d’une phrase trĂšs prĂ©cise.

Le serveur me demanda si tout allait bien. Je voulais répondre quelque chose de simple, de banal : oui, tout va bien.

« Oui, merci. »

C’est l’une des phrases les plus simples de la langue française.

Et pourtant, lorsque je l’ai prononcĂ©e, j’ai ressenti quelque chose d’étrange.

Comme si cette voix ne m’appartenait qu’en partie.

C’était subtil. Mais d’une nettetĂ© absolue.

Car une langue n’est pas seulement un systùme de mots.

C’est une maniùre d’exister.

Dans la langue maternelle, le corps se meut sans effort. Les phrases surgissent presque d’elles-mĂȘmes, sans qu’il soit nĂ©cessaire de penser Ă  leur structure. On parle tout en pensant, en respirant, en regardant le monde.

Dans une langue étrangÚre, tout ralentit.

D’abord vient la pensĂ©e.

Puis la tentative de trouver les mots.

Puis la phrase qui sort de la bouche avec une lĂ©gĂšre hĂ©sitation — comme si elle-mĂȘme vĂ©rifiait son droit d’exister.

Ce sentiment fut l’une des expĂ©riences les plus intenses des premiers mois passĂ©s en France.

Chaque phrase était une petite épreuve.

Serait-elle comprise.

Serait-elle reçue.

Le corps apprendrait-il Ă  respirer en elle.

Julia Kristeva a Ă©crit sur l’expĂ©rience de l’étrangetĂ© d’une façon qui, longtemps, m’a semblĂ© d’une justesse saisissante :

« Étrangement, l’étranger nous habite. »

Au début, je pensais que cette phrase ne concernait que la migration.

Je sais aujourd’hui qu’elle concerne aussi la langue.

Car lorsqu’on commence Ă  parler dans une langue nouvelle, on dĂ©couvre quelque chose d’inquiĂ©tant : une part de soi devient Ă©trangĂšre Ă  elle-mĂȘme.

Les phrases sonnent autrement.

Le sens de l’humour n’opùre pas toujours.

Les Ă©motions n’ont pas encore trouvĂ© leurs mots.

Durant les premiers mois en France, j’étais quelqu’un qui parlait moins.

Non parce que je n’avais rien à dire.

Mais parce que chaque phrase exigeait une concentration extrĂȘme.

Il fallait trouver les mots, les disposer dans le bon ordre, les prononcer avec l’accent juste.

Ce n’est qu’alors qu’on pouvait revenir à la conversation.

Cette expérience était à la fois difficile et fascinante.

Car il devenait soudain Ă©vident que la langue — cette chose qui, toute une vie durant, avait paru naturelle — est en rĂ©alitĂ© une structure d’une complexitĂ© vertigineuse.

Jacques Derrida écrivait sur la langue comme sur un lieu qui ne nous appartient jamais pleinement.

Nous parlons en elle.

Mais, en mĂȘme temps, elle parle en nous.

En France, je l’ai senti avec une acuitĂ© particuliĂšre.

Le français n’était pas encore ma langue.

C’était un espace dans lequel j’essayais d’entrer.

Parfois cela se faisait sans peine.

Parfois la phrase se défaisait en chemin.

Mais chacune de ces phrases était un pas.

Comme une premiĂšre promenade dans une ville dont on ne connaĂźt pas encore la carte.

Et il m’arrive encore d’y penser avec un lĂ©ger Ă©tonnement.

Il s’en est fallu de si peu pour que cette langue me refuse.

Pour qu’elle ne demeure qu’un dĂ©cor.

Le son d’une ville qu’on Ă©coute, sans jamais commencer vĂ©ritablement Ă  y parler.

II. Le corps dans une phrase étrangÚre

La partie la plus difficile dans l’apprentissage d’une langue, ce ne sont pas les mots.

Les mots, on peut les mémoriser. Les noter dans un cahier, les répéter, les assembler en phrases qui, au début, ressemblent à des constructions mécaniques montées piÚce par piÚce. On peut apprendre les temps, les terminaisons, les rÚgles.

Mais une langue ne commence Ă  exister vraiment qu’au moment oĂč elle passe par le corps.

J’ai dĂ©couvert cela trĂšs lentement.

Au dĂ©but, chaque journĂ©e Ă  Marseille n’était qu’une suite de petites Ă©preuves. Dans les magasins, Ă  l’universitĂ©, dans le bus — partout surgissaient de brĂšves situations oĂč il fallait dire quelque chose de simple. Des phrases du quotidien : demander son chemin, remercier, s’expliquer dans une conversation.

Chacune exigeait de l’attention.

J’avais l’impression que, avant d’atteindre la bouche, chaque phrase devait traverser plusieurs filtres. D’abord naissait la pensĂ©e — en polonais. Puis venait la tentative de trouver un Ă©quivalent français. Ensuite, une vĂ©rification rapide : la construction est-elle correcte ?

Ce n’est qu’à la fin que venait la voix.

Tout cela ne dure qu’une seconde.

Mais le corps, lui, le sent.

Dans la langue maternelle, tout va plus vite que la conscience. On parle tout en pensant à autre chose. Dans une langue étrangÚre, la conscience devient soudain trÚs présente.

Chaque phrase est un petit effort.

Quand je repense Ă  ces premiers mois, quelque chose de trĂšs simple me frappe encore : je parlais beaucoup moins.

Non parce que je l’avais voulu.

Mais parce que la langue n’était pas encore un espace oĂč je pouvais me mouvoir librement.

Julia Kristeva Ă©crivait que l’étrangetĂ© n’est pas seulement affaire d’exil gĂ©ographique. Elle peut surgir aussi dans la langue.

« Étrangement, l’étranger nous habite. »

Longtemps, cette phrase m’avait semblĂ© abstraite.

Mais Ă  Marseille, elle s’est mise Ă  rĂ©sonner de façon trĂšs concrĂšte.

Je sentais en moi une forme d’étrangetĂ©.

Non comme un drame.

PlutÎt comme un léger déplacement.

J’étais capable de comprendre la plupart des conversations autour de moi. Je pouvais rĂ©pondre, construire une phrase, soutenir un dialogue. Et pourtant, il y avait toujours un moment d’hĂ©sitation — cette brĂšve pause qui rĂ©vĂšle que la langue n’est pas encore tout Ă  fait une demeure.

La pause entre la pensée et le mot.

Derrida Ă©crivait que la langue n’appartient jamais pleinement Ă  celui qui parle. Elle est toujours quelque chose d’hĂ©ritĂ©, quelque chose que nous recevons des autres, de l’histoire, des institutions.

En France, j’ai compris cela de façon presque physique.

Le français était une langue qui existait avant moi.

Un systùme de sens dans lequel d’autres vivaient depuis l’enfance.

Moi, j’y Ă©tais apparu soudain.

Comme quelqu’un qui essaie d’habiter une maison construite par d’autres.

Au dĂ©but, je m’y dĂ©plaçais avec prĂ©caution.

J’écoutais attentivement.

Je prĂȘtais attention au ton de la voix, aux petites contractions qui surgissent dans les conversations de tous les jours. Peu Ă  peu, je commençais Ă  reconnaĂźtre le rythme des phrases.

C’était une expĂ©rience presque musicale.

Car chaque langue a sa propre mélodie.

Le polonais est pour moi une langue plus lourde, plus concentrée sur le poids des mots. Le français est plus fluide, plus porté par le rythme de la phrase, par sa courbe mélodique.

Au dĂ©but, il m’était difficile de trouver ma place dans cette mĂ©lodie.

Les phrases que je prononçais étaient correctes.

Mais elles sonnaient légÚrement autrement.

Comme si elles portaient un accent Ă©tranger — non seulement dans la prononciation, mais jusque dans la structure mĂȘme de la pensĂ©e.

Par moments, cette expérience était frustrante.

Car la langue est bien un instrument de présence.

Si l’on ne peut pas parler librement, sa prĂ©sence au monde devient un peu plus incertaine.

Et pourtant, il y avait lĂ  quelque chose de fascinant.

Car lorsqu’on apprend une nouvelle langue Ă  l’ñge adulte, on dĂ©couvre quelque chose d’extraordinaire : que l’identitĂ© n’est pas un bloc fermĂ©.

Elle peut se déplacer avec la langue.

Au fil des mois, les phrases ont commencé à venir plus vite.

D’abord dans les conversations brùves.

Puis dans les discussions plus longues, Ă  l’universitĂ©.

Jusqu’au jour oĂč j’ai remarquĂ© quelque chose de trĂšs simple.

J’avais commencĂ© Ă  plaisanter en français.

Ce fut un moment décisif.

Car l’humour est l’une des couches les plus subtiles de la langue. Si l’on est capable d’y faire de l’esprit, c’est qu’on commence vraiment à respirer dans son rythme.

Pour la premiĂšre fois, j’ai Ă©prouvĂ© une sorte de lĂ©ger soulagement.

Comme si des portes, restĂ©es entrebĂąillĂ©es pendant des mois, commençaient enfin Ă  s’ouvrir.

Mais mĂȘme alors, je savais une chose.

Une langue n’accueille personne automatiquement.

Chaque phrase est une invitation.

Et il aurait tout aussi bien pu arriver que je n’apprenne jamais Ă  vĂ©ritablement y parler.

Que le français ne demeure qu’un outil.

Une langue pour les démarches.

Et non un lieu oĂč raconter sa propre vie.

III. L’émigrĂ© sans langue

Il m’arrive d’imaginer sa vie avec une trĂšs grande nettetĂ©.

Rien de dramatique. Il n’y a pas lĂ  de scĂšnes dignes d’une littĂ©rature de l’exil ou de la solitude de l’émigrant. C’est, au contraire, une vie silencieuse, ordonnĂ©e, presque paisible.

C’est quelqu’un qui est venu en France, mais qui n’est jamais vraiment entrĂ© dans sa langue.

Il habite la mĂȘme ville.

Il marche dans les mĂȘmes rues de Marseille que je connais aujourd’hui par cƓur. Il voit les mĂȘmes façades d’immeubles, les mĂȘmes balcons chargĂ©s de plantes, les mĂȘmes cafĂ©s oĂč les gens parlent longuement, lentement, comme si le temps, ici, obĂ©issait Ă  une autre structure.

Mais la langue, pour lui, demeure quelque chose d’extĂ©rieur.

Pas une barriĂšre infranchissable.

PlutĂŽt une paroi de verre mince.

On voit le monde Ă  travers.

On peut comprendre l’essentiel des conversations, deviner le sens des phrases, rĂ©pondre par de courtes formules.

Mais on ne peut pas vraiment y habiter.

Cet homme a appris le français juste assez pour fonctionner.

Il sait commander un café.

Parler Ă  un enseignant.

S’expliquer dans une administration.

Mais ses phrases sont brĂšves.

Prudentes.

DĂ©pourvues de ce lĂ©ger excĂ©dent qui n’apparaĂźt que lorsque la langue devient une demeure.

Le soir, il rentre chez lui.

Il allume son téléphone et écoute des podcasts polonais. Il lit les nouvelles venues de Pologne, écrit à ses amis par messagerie. Le polonais reste la seule langue dans laquelle il pense vraiment vite.

Le français est un outil.

Pas un espace.

Julia Kristeva Ă©crivait que l’étrangetĂ© peut s’installer durablement en nous. L’émigrant ne trouve pas toujours une nouvelle place dans le monde. Il arrive qu’il demeure suspendu entre les langues.

Cet homme vit justement dans cette suspension.

Il n’est pas malheureux.

Mais sa vie possĂšde une structure singuliĂšre.

Elle ressemble à un appartement loué pour peu de temps.

On peut y vivre.

Y dormir, y travailler, y préparer le dßner.

Mais on ne cesse jamais tout à fait de sentir que ce lieu n’est pas vraiment le sien.

Derrida écrivait que la langue est toujours un héritage.

On parle en elle parce que l’histoire, la famille, la culture nous y ont conviĂ©s. Lorsqu’on arrive adulte dans une nouvelle langue, cette invitation n’a rien d’évident.

Il faut la mériter.

Parfois on y parvient.

Parfois non.

Dans cette biographie parallĂšle, l’invitation n’est jamais pleinement acceptĂ©e.

Le français demeure la langue du jour.

Le polonais — la langue de la nuit.

Le jour, cet homme travaille, étudie, rencontre des gens qui parlent vite et légÚrement dans une langue qui, pour lui, reste toujours un peu plus lourde.

Le soir, il rentre Ă  lui-mĂȘme.

Il écrit des messages en polonais.

Il lit des livres dont les phrases n’exigent aucun effort.

Cette vie est possible.

Tout Ă  fait possible.

Car une langue n’accueille pas toujours l’émigrant.

Parfois elle ne reste qu’un espace de passage.

Un pont que l’on peut traverser, mais sur lequel on ne bñtit pas de maison.

Je l’imagine quelques annĂ©es plus tard.

Peut-ĂȘtre vit-il encore Ă  Marseille.

Peut-ĂȘtre mĂȘme y vit-il bien.

Mais quand il entend les conversations autour de lui, il éprouve toujours cette légÚre distance.

Comme quelqu’un debout au bord d’une riviùre, regardant l’eau.

Il en comprend le mouvement.

Mais il n’a jamais appris à y nager.

Et il m’arrive de penser Ă  lui avec une Ă©trange tendresse.

Car cette vie aurait pu ĂȘtre la mienne, elle aussi.

Il aurait suffi de quelques petites choses.

De quelques conversations oĂč le courage aurait manquĂ©.

De quelques phrases que je n’aurais pas osĂ© prononcer.

De quelques mois pendant lesquels la langue serait restée seulement un outil.

Et non un lieu oĂč l’on peut commencer Ă  devenir quelqu’un d’autre.

IV. La phrase devenue demeure

Aujourd’hui, il m’arrive parfois de parler français pendant plusieurs heures sans y penser.

La conversation coule, les phrases viennent presque d’elles-mĂȘmes, et le corps cesse de surveiller chaque mouvement de la langue. Ce n’est que plus tard — sur le chemin du retour, dans le silence de l’appartement — que quelque chose d’étrange me frappe soudain.

Je ne pensais pas Ă  la langue.

Je parlais en elle.

La différence est infime.

Et c’est pourtant elle qui sĂ©pare l’outil de la demeure.

Au dĂ©but, le français Ă©tait pour moi un espace qui exigeait une attention constante. Chaque phrase Ă©tait un petit effort. Chaque conversation ressemblait Ă  une marche sur un fil tendu entre le sens et l’erreur.

Aujourd’hui, il arrive que ce soit autrement.

Parfois les phrases viennent plus vite que la pensée de leur correction.

C’est le signe que la langue a commencĂ©, lentement, Ă  habiter le corps.

Julia Kristeva Ă©crivait sur l’étrangetĂ© d’une façon qui, longtemps, m’avait semblĂ© mĂ©lancolique.

« Étrangement, l’étranger nous habite. »

Mais avec le temps, j’ai dĂ©couvert dans cette phrase autre chose encore.

L’étrangetĂ© ne disparaĂźt pas.

Elle change seulement de nature.

Lorsqu’on apprend une nouvelle langue Ă  l’ñge adulte, on n’y devient jamais tout Ă  fait transparent. L’accent demeure, certaines constructions sonnent autrement, quelques plaisanteries n’atteignent leur cible qu’avec un lĂ©ger retard.

Mais ce n’est plus un obstacle.

C’est la trace d’un chemin.

Derrida Ă©crivait que la langue est toujours un lieu hĂ©ritĂ© — quelque chose que nous recevons sans jamais le possĂ©der pleinement. Nous parlons en elle, mais elle parle aussi en nous.

Ce n’est qu’en France que j’ai compris Ă  quel point cela Ă©tait vrai.

Le polonais est la langue de mon enfance.

La langue de la bibliothĂšque de quartier Ă  Varsovie, des premiers cahiers, des premiĂšres phrases Ă©crites la nuit, seul Ă  mon bureau. C’est la langue des Ă©motions qui surgissaient plus vite que la rĂ©flexion.

Le français est la langue de l’ñge adulte.

La langue des conversations Ă  l’universitĂ©, des longs dĂźners entre amis, des projets que nous cherchons Ă  formuler avec Lou, assis Ă  table, Ă  trouver des mots pour quelque chose qui n’a pas encore de forme.

Ces deux langues n’entrent pas en concurrence.

Elles coexistent.

Parfois une phrase commence en polonais et s’achĂšve en français. Parfois une pensĂ©e me vient dans une langue que je n’ai pas parlĂ©e pendant toute mon enfance.

Cette expérience est étrange et belle à la fois.

Car elle rĂ©vĂšle quelque chose que je n’avais pas compris auparavant.

L’identitĂ© n’est pas une ligne unique.

C’est un espace oĂč diffĂ©rentes langues commencent Ă  se traverser.

Il m’arrive, le soir, d’ĂȘtre assis prĂšs de la fenĂȘtre Ă  Marseille.

Louis dit quelque chose depuis l’autre piĂšce, au tĂ©lĂ©phone, rapidement, avec cette lĂ©gĂšretĂ© si particuliĂšre de la phrase française. Dans la rue, quelqu’un rit, quelqu’un claque la portiĂšre d’une voiture, quelqu’un appelle son chien.

J’écoute tout cela et, soudain, quelque chose de trĂšs simple s’impose.

Ce n’est plus une langue Ă©trangĂšre.

Elle fait partie de ma journée.

Et pourtant je me souviens encore de ce premier moment, dans le cafĂ©, lorsque j’ai dit « oui, merci » et senti que la phrase ne m’appartenait pas encore.

Cette expérience ne disparaßt jamais complÚtement.

Elle demeure quelque part à l’arriùre-plan.

Comme un rappel que la langue n’est pas quelque chose de donnĂ© une fois pour toutes.

C’est une relation.

Et, comme toute relation, elle peut aussi ne pas advenir.

Il m’arrive parfois de penser Ă  cette biographie parallĂšle — Ă  cet Ă©migrant qui n’a jamais trouvĂ© sa langue.

Qui habite une ville étrangÚre, mais continue de parler à mi-voix seulement.

Qui comprend le monde autour de lui, sans jamais commencer vraiment Ă  y raconter sa propre histoire.

Cette vie aurait pu ĂȘtre la mienne.

Il aurait suffi que quelques phrases demeurent non prononcées.

Que quelques conversations s’achùvent dans le silence.

Que la langue reste un pont que l’on traverse sans jamais s’y arrĂȘter.

Je regarde maintenant la feuille posée devant moi.

J’écris une phrase en polonais.

Dans un instant, je penserai peut-ĂȘtre Ă  elle en français.

Et dans ce mince espace entre deux langues, quelque chose apparaĂźt que je ne connaissais pas autrefois.

Non pas l’étrangetĂ©.

PlutĂŽt une forme de demeure.

Une maison bĂątie de deux phrases.

MĂȘme si je sais que l’une d’elles aurait tout aussi bien pu ne jamais apparaĂźtre.

Note de l’auteur (à l’intention du lecteur francophone)

Ce texte a été écrit en polonais.

Je le prĂ©cise non pas comme une Ă©vidence, mais parce que cela change quelque chose Ă  la façon dont on peut le lire. Écrire en polonais sur l’apprentissage du français, c’est dĂ©jĂ  une forme de dĂ©placement. Ce texte existe dans une langue, et parle d’une autre. Il regarde le français depuis le polonais — depuis cette distance que seul celui qui a dĂ» gagner une langue, et non la recevoir, peut vraiment connaĂźtre.

Marseille, dans ce texte, n’est pas une ville de carte postale.

C’est la ville oĂč je suis arrivĂ© jeune, avec des mots appris dans des manuels et la conviction que la langue serait plus facile que les gens. Marseille m’a appris le contraire. C’est une ville portuale, mĂ©diterranĂ©enne, bruyante d’une façon qui lui est propre — une ville qui a toujours Ă©tĂ© faite d’arrivĂ©es et de dĂ©parts, de langues qui se croisent sans se fondre. Je ne suis pas le premier Ă  y avoir appris Ă  parler. Je ne serai pas le dernier.

La bibliothĂšque dont je parle dans la derniĂšre partie de cet essai est une bibliothĂšque de quartier Ă  Varsovie — l’une de ces petites bibliothĂšques de proximitĂ© que l’on trouvait dans les immeubles collectifs construits sous le rĂ©gime socialiste, au cƓur des osiedla, ces citĂ©s d’habitation qui structuraient la vie urbaine de la Pologne d’aprĂšs-guerre. Ce n’était pas un grand Ă©tablissement. C’était un lieu Ă  taille humaine, presque familial — l’endroit oĂč, enfant, j’ai commencĂ© Ă  comprendre que les mots peuvent ĂȘtre une demeure bien avant d’avoir un corps.

Julia Kristeva est nĂ©e en Bulgarie. Elle a appris le français comme langue d’adoption, et c’est en français qu’elle est devenue l’une des intellectuelles les plus importantes du XXe siĂšcle. Je cite son Étrangers Ă  nous-mĂȘmes parce que ce livre parle, au fond, de quelque chose de trĂšs simple : on peut vivre dans une langue qui n’est pas la premiĂšre. On peut mĂȘme y devenir soi-mĂȘme. Mais cela ne se fait pas sans trace.

Jacques Derrida est nĂ© Ă  Alger, dans une famille juive pied-noir. Il a grandi dans une langue — le français — qui lui Ă©tait simultanĂ©ment propre et Ă©trangĂšre. Le Monolinguisme de l’autre est, entre autres choses, un livre sur ce paradoxe : la langue que l’on parle ne nous appartient jamais tout Ă  fait. Je l’ai compris Ă  Marseille. Je l’ai compris aussi Ă  Varsovie, en relisant des phrases que j’avais Ă©crites des annĂ©es auparavant, dans une langue que je croyais mienne.

Ce texte est le septiĂšme d’un cycle de quinze essais intitulĂ© Vie parallĂšle. Chaque essai explore une version de moi-mĂȘme qui aurait pu exister — et qui, quelque part, existe peut-ĂȘtre encore. L’émigrĂ© sans langue de la troisiĂšme partie n’est pas une fiction. C’est une possibilitĂ©. Une vie que j’ai frĂŽlĂ©e de prĂšs.

Lou — c’est ainsi que je l’appelle quand nous sommes seuls.

Louis — c’est ainsi qu’il s’appelle pour le reste du monde.

Cette distinction n’est pas anodine. Elle dit quelque chose sur les langues intimes, sur les mots qui n’existent qu’entre deux personnes et qui ne se traduisent pas.

– Ɓ.R.


메타데읎터
post_id
4ccdb80b9225
slug
la-langue-qui-aurait-pu-me-refuser-4ccdb80b9225
url
https://medium.com/@lukasz.er/la-langue-qui-aurait-pu-me-refuser-4ccdb80b9225
canonical_url
https://medium.com/@lukasz.er/la-langue-qui-aurait-pu-me-refuser-4ccdb80b9225
author_url
https://medium.com/@lukasz.er
status
ok
fetched_at
2026-07-11 04:13:04