đ«đ· La langue qui aurait pu me refuser
Vies parallĂšles | 07
đ«đ· La langue qui aurait pu me refuser
Vies parallĂšles | 07
I. La premiÚre phrase dite avec hésitation
Ce dont je me souviens le plus, câest de ce moment oĂč, pour la premiĂšre fois, jâai dit quelque chose en français et senti que cette phrase ne mâappartenait pas encore.
Il ne sâagissait pas des mots.
Les mots, je les connaissais dĂ©jĂ . Je les avais appris dans les manuels, dans les enregistrements, dans les films regardĂ©s avec des sous-titres. Le français Ă©tait pour moi la langue de la littĂ©rature, de la musique, de lâessai â une langue dotĂ©e dâune certaine Ă©lĂ©gance, dâun certain rythme, que le polonais ne possĂšde pas.
Mais ce nâest quâĂ Marseille que jâai dĂ©couvert quâune langue nâexiste pas vraiment tant quâelle nâa pas traversĂ© le corps.
CâĂ©tait au dĂ©but de lâautomne.
JâĂ©tais assis dans un petit cafĂ©, non loin de lâuniversitĂ©. La table prĂšs de la fenĂȘtre gardait encore la chaleur du soleil, qui, pendant la majeure partie de la journĂ©e, sâĂ©tait appuyĂ© contre les façades de ce quartier. Dans la rue, quelquâun parlait trĂšs vite, quelquâun dâautre riait, et le serveur apporta un cafĂ© dont le parfum Ă©tait plus intense que tout ce que jâavais connu Ă Varsovie.
Marseille était bruyante.
Non pas au sens du vacarme â mais au sens de la langue.
Le français coulait partout.
Dans les conversations de la rue, dans le bus, dans les files dâattente, dans ces brefs Ă©changes entre des gens qui se connaissaient depuis des annĂ©es. Les phrases allaient vite, se contractaient, se laissaient Ă moitiĂ© avaler, comme si chacun savait exactement oĂč finissait la pensĂ©e de lâautre.
Au dĂ©but, je me contentais dâĂ©couter.
Ăcouter est la premiĂšre Ă©tape de lâĂ©migration.
On traverse la ville comme quelquâun pris au milieu dâun dialogue ininterrompu, sans disposer encore de sa propre rĂ©plique.
Alors jâĂ©coutais.
JâĂ©coutais la façon dont les gens se saluaient dans les magasins. La maniĂšre dont le ton de la voix changeait quand la conversation passait de la politesse Ă quelque chose de plus intime. JâĂ©coutais les silences entre les mots.
Ce nâest quâau bout de quelques semaines que jâai commencĂ© Ă parler.
Je me souviens dâune phrase trĂšs prĂ©cise.
Le serveur me demanda si tout allait bien. Je voulais répondre quelque chose de simple, de banal : oui, tout va bien.
« Oui, merci. »
Câest lâune des phrases les plus simples de la langue française.
Et pourtant, lorsque je lâai prononcĂ©e, jâai ressenti quelque chose dâĂ©trange.
Comme si cette voix ne mâappartenait quâen partie.
CâĂ©tait subtil. Mais dâune nettetĂ© absolue.
Car une langue nâest pas seulement un systĂšme de mots.
Câest une maniĂšre dâexister.
Dans la langue maternelle, le corps se meut sans effort. Les phrases surgissent presque dâelles-mĂȘmes, sans quâil soit nĂ©cessaire de penser Ă leur structure. On parle tout en pensant, en respirant, en regardant le monde.
Dans une langue étrangÚre, tout ralentit.
Dâabord vient la pensĂ©e.
Puis la tentative de trouver les mots.
Puis la phrase qui sort de la bouche avec une lĂ©gĂšre hĂ©sitation â comme si elle-mĂȘme vĂ©rifiait son droit dâexister.
Ce sentiment fut lâune des expĂ©riences les plus intenses des premiers mois passĂ©s en France.
Chaque phrase était une petite épreuve.
Serait-elle comprise.
Serait-elle reçue.
Le corps apprendrait-il Ă respirer en elle.
Julia Kristeva a Ă©crit sur lâexpĂ©rience de lâĂ©trangetĂ© dâune façon qui, longtemps, mâa semblĂ© dâune justesse saisissante :
« Ătrangement, lâĂ©tranger nous habite. »
Au début, je pensais que cette phrase ne concernait que la migration.
Je sais aujourdâhui quâelle concerne aussi la langue.
Car lorsquâon commence Ă parler dans une langue nouvelle, on dĂ©couvre quelque chose dâinquiĂ©tant : une part de soi devient Ă©trangĂšre Ă elle-mĂȘme.
Les phrases sonnent autrement.
Le sens de lâhumour nâopĂšre pas toujours.
Les Ă©motions nâont pas encore trouvĂ© leurs mots.
Durant les premiers mois en France, jâĂ©tais quelquâun qui parlait moins.
Non parce que je nâavais rien Ă dire.
Mais parce que chaque phrase exigeait une concentration extrĂȘme.
Il fallait trouver les mots, les disposer dans le bon ordre, les prononcer avec lâaccent juste.
Ce nâest quâalors quâon pouvait revenir Ă la conversation.
Cette expérience était à la fois difficile et fascinante.
Car il devenait soudain Ă©vident que la langue â cette chose qui, toute une vie durant, avait paru naturelle â est en rĂ©alitĂ© une structure dâune complexitĂ© vertigineuse.
Jacques Derrida écrivait sur la langue comme sur un lieu qui ne nous appartient jamais pleinement.
Nous parlons en elle.
Mais, en mĂȘme temps, elle parle en nous.
En France, je lâai senti avec une acuitĂ© particuliĂšre.
Le français nâĂ©tait pas encore ma langue.
CâĂ©tait un espace dans lequel jâessayais dâentrer.
Parfois cela se faisait sans peine.
Parfois la phrase se défaisait en chemin.
Mais chacune de ces phrases était un pas.
Comme une premiĂšre promenade dans une ville dont on ne connaĂźt pas encore la carte.
Et il mâarrive encore dây penser avec un lĂ©ger Ă©tonnement.
Il sâen est fallu de si peu pour que cette langue me refuse.
Pour quâelle ne demeure quâun dĂ©cor.
Le son dâune ville quâon Ă©coute, sans jamais commencer vĂ©ritablement Ă y parler.
II. Le corps dans une phrase étrangÚre
La partie la plus difficile dans lâapprentissage dâune langue, ce ne sont pas les mots.
Les mots, on peut les mémoriser. Les noter dans un cahier, les répéter, les assembler en phrases qui, au début, ressemblent à des constructions mécaniques montées piÚce par piÚce. On peut apprendre les temps, les terminaisons, les rÚgles.
Mais une langue ne commence Ă exister vraiment quâau moment oĂč elle passe par le corps.
Jâai dĂ©couvert cela trĂšs lentement.
Au dĂ©but, chaque journĂ©e Ă Marseille nâĂ©tait quâune suite de petites Ă©preuves. Dans les magasins, Ă lâuniversitĂ©, dans le bus â partout surgissaient de brĂšves situations oĂč il fallait dire quelque chose de simple. Des phrases du quotidien : demander son chemin, remercier, sâexpliquer dans une conversation.
Chacune exigeait de lâattention.
Jâavais lâimpression que, avant dâatteindre la bouche, chaque phrase devait traverser plusieurs filtres. Dâabord naissait la pensĂ©e â en polonais. Puis venait la tentative de trouver un Ă©quivalent français. Ensuite, une vĂ©rification rapide : la construction est-elle correcte ?
Ce nâest quâĂ la fin que venait la voix.
Tout cela ne dure quâune seconde.
Mais le corps, lui, le sent.
Dans la langue maternelle, tout va plus vite que la conscience. On parle tout en pensant à autre chose. Dans une langue étrangÚre, la conscience devient soudain trÚs présente.
Chaque phrase est un petit effort.
Quand je repense Ă ces premiers mois, quelque chose de trĂšs simple me frappe encore : je parlais beaucoup moins.
Non parce que je lâavais voulu.
Mais parce que la langue nâĂ©tait pas encore un espace oĂč je pouvais me mouvoir librement.
Julia Kristeva Ă©crivait que lâĂ©trangetĂ© nâest pas seulement affaire dâexil gĂ©ographique. Elle peut surgir aussi dans la langue.
« Ătrangement, lâĂ©tranger nous habite. »
Longtemps, cette phrase mâavait semblĂ© abstraite.
Mais Ă Marseille, elle sâest mise Ă rĂ©sonner de façon trĂšs concrĂšte.
Je sentais en moi une forme dâĂ©trangetĂ©.
Non comme un drame.
PlutÎt comme un léger déplacement.
JâĂ©tais capable de comprendre la plupart des conversations autour de moi. Je pouvais rĂ©pondre, construire une phrase, soutenir un dialogue. Et pourtant, il y avait toujours un moment dâhĂ©sitation â cette brĂšve pause qui rĂ©vĂšle que la langue nâest pas encore tout Ă fait une demeure.
La pause entre la pensée et le mot.
Derrida Ă©crivait que la langue nâappartient jamais pleinement Ă celui qui parle. Elle est toujours quelque chose dâhĂ©ritĂ©, quelque chose que nous recevons des autres, de lâhistoire, des institutions.
En France, jâai compris cela de façon presque physique.
Le français était une langue qui existait avant moi.
Un systĂšme de sens dans lequel dâautres vivaient depuis lâenfance.
Moi, jây Ă©tais apparu soudain.
Comme quelquâun qui essaie dâhabiter une maison construite par dâautres.
Au dĂ©but, je mây dĂ©plaçais avec prĂ©caution.
JâĂ©coutais attentivement.
Je prĂȘtais attention au ton de la voix, aux petites contractions qui surgissent dans les conversations de tous les jours. Peu Ă peu, je commençais Ă reconnaĂźtre le rythme des phrases.
CâĂ©tait une expĂ©rience presque musicale.
Car chaque langue a sa propre mélodie.
Le polonais est pour moi une langue plus lourde, plus concentrée sur le poids des mots. Le français est plus fluide, plus porté par le rythme de la phrase, par sa courbe mélodique.
Au dĂ©but, il mâĂ©tait difficile de trouver ma place dans cette mĂ©lodie.
Les phrases que je prononçais étaient correctes.
Mais elles sonnaient légÚrement autrement.
Comme si elles portaient un accent Ă©tranger â non seulement dans la prononciation, mais jusque dans la structure mĂȘme de la pensĂ©e.
Par moments, cette expérience était frustrante.
Car la langue est bien un instrument de présence.
Si lâon ne peut pas parler librement, sa prĂ©sence au monde devient un peu plus incertaine.
Et pourtant, il y avait lĂ quelque chose de fascinant.
Car lorsquâon apprend une nouvelle langue Ă lâĂąge adulte, on dĂ©couvre quelque chose dâextraordinaire : que lâidentitĂ© nâest pas un bloc fermĂ©.
Elle peut se déplacer avec la langue.
Au fil des mois, les phrases ont commencé à venir plus vite.
Dâabord dans les conversations brĂšves.
Puis dans les discussions plus longues, Ă lâuniversitĂ©.
Jusquâau jour oĂč jâai remarquĂ© quelque chose de trĂšs simple.
Jâavais commencĂ© Ă plaisanter en français.
Ce fut un moment décisif.
Car lâhumour est lâune des couches les plus subtiles de la langue. Si lâon est capable dây faire de lâesprit, câest quâon commence vraiment Ă respirer dans son rythme.
Pour la premiĂšre fois, jâai Ă©prouvĂ© une sorte de lĂ©ger soulagement.
Comme si des portes, restĂ©es entrebĂąillĂ©es pendant des mois, commençaient enfin Ă sâouvrir.
Mais mĂȘme alors, je savais une chose.
Une langue nâaccueille personne automatiquement.
Chaque phrase est une invitation.
Et il aurait tout aussi bien pu arriver que je nâapprenne jamais Ă vĂ©ritablement y parler.
Que le français ne demeure quâun outil.
Une langue pour les démarches.
Et non un lieu oĂč raconter sa propre vie.
III. LâĂ©migrĂ© sans langue
Il mâarrive dâimaginer sa vie avec une trĂšs grande nettetĂ©.
Rien de dramatique. Il nây a pas lĂ de scĂšnes dignes dâune littĂ©rature de lâexil ou de la solitude de lâĂ©migrant. Câest, au contraire, une vie silencieuse, ordonnĂ©e, presque paisible.
Câest quelquâun qui est venu en France, mais qui nâest jamais vraiment entrĂ© dans sa langue.
Il habite la mĂȘme ville.
Il marche dans les mĂȘmes rues de Marseille que je connais aujourdâhui par cĆur. Il voit les mĂȘmes façades dâimmeubles, les mĂȘmes balcons chargĂ©s de plantes, les mĂȘmes cafĂ©s oĂč les gens parlent longuement, lentement, comme si le temps, ici, obĂ©issait Ă une autre structure.
Mais la langue, pour lui, demeure quelque chose dâextĂ©rieur.
Pas une barriĂšre infranchissable.
PlutĂŽt une paroi de verre mince.
On voit le monde Ă travers.
On peut comprendre lâessentiel des conversations, deviner le sens des phrases, rĂ©pondre par de courtes formules.
Mais on ne peut pas vraiment y habiter.
Cet homme a appris le français juste assez pour fonctionner.
Il sait commander un café.
Parler Ă un enseignant.
Sâexpliquer dans une administration.
Mais ses phrases sont brĂšves.
Prudentes.
DĂ©pourvues de ce lĂ©ger excĂ©dent qui nâapparaĂźt que lorsque la langue devient une demeure.
Le soir, il rentre chez lui.
Il allume son téléphone et écoute des podcasts polonais. Il lit les nouvelles venues de Pologne, écrit à ses amis par messagerie. Le polonais reste la seule langue dans laquelle il pense vraiment vite.
Le français est un outil.
Pas un espace.
Julia Kristeva Ă©crivait que lâĂ©trangetĂ© peut sâinstaller durablement en nous. LâĂ©migrant ne trouve pas toujours une nouvelle place dans le monde. Il arrive quâil demeure suspendu entre les langues.
Cet homme vit justement dans cette suspension.
Il nâest pas malheureux.
Mais sa vie possĂšde une structure singuliĂšre.
Elle ressemble à un appartement loué pour peu de temps.
On peut y vivre.
Y dormir, y travailler, y préparer le dßner.
Mais on ne cesse jamais tout Ă fait de sentir que ce lieu nâest pas vraiment le sien.
Derrida écrivait que la langue est toujours un héritage.
On parle en elle parce que lâhistoire, la famille, la culture nous y ont conviĂ©s. Lorsquâon arrive adulte dans une nouvelle langue, cette invitation nâa rien dâĂ©vident.
Il faut la mériter.
Parfois on y parvient.
Parfois non.
Dans cette biographie parallĂšle, lâinvitation nâest jamais pleinement acceptĂ©e.
Le français demeure la langue du jour.
Le polonais â la langue de la nuit.
Le jour, cet homme travaille, étudie, rencontre des gens qui parlent vite et légÚrement dans une langue qui, pour lui, reste toujours un peu plus lourde.
Le soir, il rentre Ă lui-mĂȘme.
Il écrit des messages en polonais.
Il lit des livres dont les phrases nâexigent aucun effort.
Cette vie est possible.
Tout Ă fait possible.
Car une langue nâaccueille pas toujours lâĂ©migrant.
Parfois elle ne reste quâun espace de passage.
Un pont que lâon peut traverser, mais sur lequel on ne bĂątit pas de maison.
Je lâimagine quelques annĂ©es plus tard.
Peut-ĂȘtre vit-il encore Ă Marseille.
Peut-ĂȘtre mĂȘme y vit-il bien.
Mais quand il entend les conversations autour de lui, il éprouve toujours cette légÚre distance.
Comme quelquâun debout au bord dâune riviĂšre, regardant lâeau.
Il en comprend le mouvement.
Mais il nâa jamais appris Ă y nager.
Et il mâarrive de penser Ă lui avec une Ă©trange tendresse.
Car cette vie aurait pu ĂȘtre la mienne, elle aussi.
Il aurait suffi de quelques petites choses.
De quelques conversations oĂč le courage aurait manquĂ©.
De quelques phrases que je nâaurais pas osĂ© prononcer.
De quelques mois pendant lesquels la langue serait restée seulement un outil.
Et non un lieu oĂč lâon peut commencer Ă devenir quelquâun dâautre.
IV. La phrase devenue demeure
Aujourdâhui, il mâarrive parfois de parler français pendant plusieurs heures sans y penser.
La conversation coule, les phrases viennent presque dâelles-mĂȘmes, et le corps cesse de surveiller chaque mouvement de la langue. Ce nâest que plus tard â sur le chemin du retour, dans le silence de lâappartement â que quelque chose dâĂ©trange me frappe soudain.
Je ne pensais pas Ă la langue.
Je parlais en elle.
La différence est infime.
Et câest pourtant elle qui sĂ©pare lâoutil de la demeure.
Au dĂ©but, le français Ă©tait pour moi un espace qui exigeait une attention constante. Chaque phrase Ă©tait un petit effort. Chaque conversation ressemblait Ă une marche sur un fil tendu entre le sens et lâerreur.
Aujourdâhui, il arrive que ce soit autrement.
Parfois les phrases viennent plus vite que la pensée de leur correction.
Câest le signe que la langue a commencĂ©, lentement, Ă habiter le corps.
Julia Kristeva Ă©crivait sur lâĂ©trangetĂ© dâune façon qui, longtemps, mâavait semblĂ© mĂ©lancolique.
« Ătrangement, lâĂ©tranger nous habite. »
Mais avec le temps, jâai dĂ©couvert dans cette phrase autre chose encore.
LâĂ©trangetĂ© ne disparaĂźt pas.
Elle change seulement de nature.
Lorsquâon apprend une nouvelle langue Ă lâĂąge adulte, on nây devient jamais tout Ă fait transparent. Lâaccent demeure, certaines constructions sonnent autrement, quelques plaisanteries nâatteignent leur cible quâavec un lĂ©ger retard.
Mais ce nâest plus un obstacle.
Câest la trace dâun chemin.
Derrida Ă©crivait que la langue est toujours un lieu hĂ©ritĂ© â quelque chose que nous recevons sans jamais le possĂ©der pleinement. Nous parlons en elle, mais elle parle aussi en nous.
Ce nâest quâen France que jâai compris Ă quel point cela Ă©tait vrai.
Le polonais est la langue de mon enfance.
La langue de la bibliothĂšque de quartier Ă Varsovie, des premiers cahiers, des premiĂšres phrases Ă©crites la nuit, seul Ă mon bureau. Câest la langue des Ă©motions qui surgissaient plus vite que la rĂ©flexion.
Le français est la langue de lâĂąge adulte.
La langue des conversations Ă lâuniversitĂ©, des longs dĂźners entre amis, des projets que nous cherchons Ă formuler avec Lou, assis Ă table, Ă trouver des mots pour quelque chose qui nâa pas encore de forme.
Ces deux langues nâentrent pas en concurrence.
Elles coexistent.
Parfois une phrase commence en polonais et sâachĂšve en français. Parfois une pensĂ©e me vient dans une langue que je nâai pas parlĂ©e pendant toute mon enfance.
Cette expérience est étrange et belle à la fois.
Car elle rĂ©vĂšle quelque chose que je nâavais pas compris auparavant.
LâidentitĂ© nâest pas une ligne unique.
Câest un espace oĂč diffĂ©rentes langues commencent Ă se traverser.
Il mâarrive, le soir, dâĂȘtre assis prĂšs de la fenĂȘtre Ă Marseille.
Louis dit quelque chose depuis lâautre piĂšce, au tĂ©lĂ©phone, rapidement, avec cette lĂ©gĂšretĂ© si particuliĂšre de la phrase française. Dans la rue, quelquâun rit, quelquâun claque la portiĂšre dâune voiture, quelquâun appelle son chien.
JâĂ©coute tout cela et, soudain, quelque chose de trĂšs simple sâimpose.
Ce nâest plus une langue Ă©trangĂšre.
Elle fait partie de ma journée.
Et pourtant je me souviens encore de ce premier moment, dans le cafĂ©, lorsque jâai dit « oui, merci » et senti que la phrase ne mâappartenait pas encore.
Cette expérience ne disparaßt jamais complÚtement.
Elle demeure quelque part Ă lâarriĂšre-plan.
Comme un rappel que la langue nâest pas quelque chose de donnĂ© une fois pour toutes.
Câest une relation.
Et, comme toute relation, elle peut aussi ne pas advenir.
Il mâarrive parfois de penser Ă cette biographie parallĂšle â Ă cet Ă©migrant qui nâa jamais trouvĂ© sa langue.
Qui habite une ville étrangÚre, mais continue de parler à mi-voix seulement.
Qui comprend le monde autour de lui, sans jamais commencer vraiment Ă y raconter sa propre histoire.
Cette vie aurait pu ĂȘtre la mienne.
Il aurait suffi que quelques phrases demeurent non prononcées.
Que quelques conversations sâachĂšvent dans le silence.
Que la langue reste un pont que lâon traverse sans jamais sây arrĂȘter.
Je regarde maintenant la feuille posée devant moi.
JâĂ©cris une phrase en polonais.
Dans un instant, je penserai peut-ĂȘtre Ă elle en français.
Et dans ce mince espace entre deux langues, quelque chose apparaĂźt que je ne connaissais pas autrefois.
Non pas lâĂ©trangetĂ©.
PlutĂŽt une forme de demeure.
Une maison bĂątie de deux phrases.
MĂȘme si je sais que lâune dâelles aurait tout aussi bien pu ne jamais apparaĂźtre.
Note de lâauteur (Ă lâintention du lecteur francophone)
Ce texte a été écrit en polonais.
Je le prĂ©cise non pas comme une Ă©vidence, mais parce que cela change quelque chose Ă la façon dont on peut le lire. Ăcrire en polonais sur lâapprentissage du français, câest dĂ©jĂ une forme de dĂ©placement. Ce texte existe dans une langue, et parle dâune autre. Il regarde le français depuis le polonais â depuis cette distance que seul celui qui a dĂ» gagner une langue, et non la recevoir, peut vraiment connaĂźtre.
Marseille, dans ce texte, nâest pas une ville de carte postale.
Câest la ville oĂč je suis arrivĂ© jeune, avec des mots appris dans des manuels et la conviction que la langue serait plus facile que les gens. Marseille mâa appris le contraire. Câest une ville portuale, mĂ©diterranĂ©enne, bruyante dâune façon qui lui est propre â une ville qui a toujours Ă©tĂ© faite dâarrivĂ©es et de dĂ©parts, de langues qui se croisent sans se fondre. Je ne suis pas le premier Ă y avoir appris Ă parler. Je ne serai pas le dernier.
La bibliothĂšque dont je parle dans la derniĂšre partie de cet essai est une bibliothĂšque de quartier Ă Varsovie â lâune de ces petites bibliothĂšques de proximitĂ© que lâon trouvait dans les immeubles collectifs construits sous le rĂ©gime socialiste, au cĆur des osiedla, ces citĂ©s dâhabitation qui structuraient la vie urbaine de la Pologne dâaprĂšs-guerre. Ce nâĂ©tait pas un grand Ă©tablissement. CâĂ©tait un lieu Ă taille humaine, presque familial â lâendroit oĂč, enfant, jâai commencĂ© Ă comprendre que les mots peuvent ĂȘtre une demeure bien avant dâavoir un corps.
Julia Kristeva est nĂ©e en Bulgarie. Elle a appris le français comme langue dâadoption, et câest en français quâelle est devenue lâune des intellectuelles les plus importantes du XXe siĂšcle. Je cite son Ătrangers Ă nous-mĂȘmes parce que ce livre parle, au fond, de quelque chose de trĂšs simple : on peut vivre dans une langue qui nâest pas la premiĂšre. On peut mĂȘme y devenir soi-mĂȘme. Mais cela ne se fait pas sans trace.
Jacques Derrida est nĂ© Ă Alger, dans une famille juive pied-noir. Il a grandi dans une langue â le français â qui lui Ă©tait simultanĂ©ment propre et Ă©trangĂšre. Le Monolinguisme de lâautre est, entre autres choses, un livre sur ce paradoxe : la langue que lâon parle ne nous appartient jamais tout Ă fait. Je lâai compris Ă Marseille. Je lâai compris aussi Ă Varsovie, en relisant des phrases que jâavais Ă©crites des annĂ©es auparavant, dans une langue que je croyais mienne.
Ce texte est le septiĂšme dâun cycle de quinze essais intitulĂ© Vie parallĂšle. Chaque essai explore une version de moi-mĂȘme qui aurait pu exister â et qui, quelque part, existe peut-ĂȘtre encore. LâĂ©migrĂ© sans langue de la troisiĂšme partie nâest pas une fiction. Câest une possibilitĂ©. Une vie que jâai frĂŽlĂ©e de prĂšs.
Lou â câest ainsi que je lâappelle quand nous sommes seuls.
Louis â câest ainsi quâil sâappelle pour le reste du monde.
Cette distinction nâest pas anodine. Elle dit quelque chose sur les langues intimes, sur les mots qui nâexistent quâentre deux personnes et qui ne se traduisent pas.
â Ć.R.
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