← Back to list

Solidarité envers les exilés : l’Etat face au citoyen

L'ABESTIT · 2024-12-02 21:01 · 0 claps · 3.6 min read
#acteur #affaire #aide #arme #calais
Open on Medium ↗

Solidarité envers les exilés : l’Etat face au citoyen

À tous ceux qui, à l’instar du ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, estiment que « l’Etat de droit, ce n’est ni intangible, ni sacré », il est conseillé de se pencher sur le dernier rapport glaçant de l’Observatoire des libertés associatives. Ce document présente les résultats d’une enquête sur « la répression de la solidarité avec les personnes exilées aux frontières » et peut également être interprété comme une sorte de « vis ma vie » du citoyen face à l’arbitraire du pouvoir. La chercheuse Mathilde Rogel y fait état de toutes les mesures prises par l’Etat et certains collectivités locales ces dernières années pour entraver l’action des associations qui apportaient — en toute légalité — de l’aide aux exilés dans le Nord, à la frontière italienne et au Pays basque. Un panorama sans équivoque.

Il y a bien sûr d’abord les instruments juridiques. Malgré les avancées du droit, la jurisprudence et la reconnaissance en 2018 de la valeur constitutionnelle du principe de fraternité, les forces de police continuent d’invoquer la menace du « délit de solidarité ».

Des bénévoles se retrouvent régulièrement placés en garde à vue pour aide au passage, parfois après avoir été surveillés pendant plusieurs mois, même lorsque les personnes qu’ils secouraient n’ont pas traversé la frontière. Cependant, les forces de l’ordre n’hésitent pas non plus, à l’instar des affaires de violences policières, à utiliser d’autres accusations telles que l’outrage, l’injure, la diffamation, dans un but d’intimidation.

Guérilla urbaine

Le code de l’urbanisme fournit aussi des ressources à ceux qui souhaitent nuire à la vie de ceux qui assistent les exilés. La mairie de Calais a ainsi fermé une laverie solidaire, d’abord en plaidant un « changement de destination » nécessitant une autorisation de la ville, puis en invoquant des questions de sécurité ayant entraîné la fermeture de l’établissement.

Cela a provoqué, selon Mathilde Rogel, une « rupture du lien entre les associatifs et les personnes exilées vivant sur le territoire : précédemment, le local était identifié, mais maintenant, même si les bénévoles vont à la rencontre des personnes sur le terrain, ils ont des difficultés à établir un contact avec certaines d’entre elles ».

Plus largement, en deçà du droit, c’est une véritable guérilla urbaine que mènent les autorités dans le Nord : le labourage des terrains, la mise en place de plots, de grillages et autres douves sont autant de stratégies mises en œuvre pour empêcher l’instauration de « points de fixation », c’est-à-dire d’endroits où les sans-papiers et leurs soutiens pourraient se regrouper.

Les solidaires doivent aussi faire face à un harcèlement policier, constitué d’intimidations diverses ou d’amendes routières distribuées à profusion pour des raisons souvent absurdes : absence de liquide lave-glace, stationnement gênant « rue du marais » alors que cette rue n’existe pas, « tapage nocturne » parce qu’une portière a été claquée trop violemment…

Au-delà de l’entrave à l’action solidaire (les véhicules sont utilisés pour transporter les exilés), ce harcèlement vise également clairement à décourager les personnes engagées, considérées comme des « adversaires », selon le terme utilisé dans certaines circulaires du ministère de l’Intérieur.

Des disparités apparaissent selon les régions, constate Mathilde Rogel. À la lutte contre les « points de fixation » dans le Nord s’oppose une « politique du chiffre » cherchant à maximiser le nombre de refoulements d’exilés aux frontières italienne et espagnole. La chercheuse observe par ailleurs qu’au Pays basque, les entraves sont sensiblement moins fréquentes, ce qu’elle attribue à la présence d’un « mouvement social fort et à une identité régionale en partie fondée sur une tradition d’accueil ».

Investir le champ médiatique

Quoi qu’il en soit, les résultats demeurent inchangés. Les associations de solidarité perdent du temps et des ressources, tant financières que matérielles (les confiscations de tentes ou de couvertures destinées aux exilés sont courantes), ce qui leur empêche de développer leurs actions aussi largement qu’elles le souhaiteraient. Les citoyens et bénévoles tendent à s’autocensurer ou à « s’autopolicer » (comportement, état du véhicule…) en prévision du risque d’entrave, ce qui peut éventuellement questionner le sens de leur engagement.

Certains, au départ modérés, radicalisent leur opposition à la police tandis que d’autres, au contraire, se dépolitisent, valorisant un engagement purement humanitaire et délaissant les actions plus revendicatives.

« En effet, cette hétérogénéité peut entraîner des divisions, voire des conflits au sein de ce domaine, exacerbés par la répression des autorités », explique la chercheuse. C’est sans doute pour cela qu’elle recommande, en conclusion, de « dépasser l’approche juridique de la contestation de la criminalisation en s’investissant davantage dans le champ médiatique et le débat public, en s’attachant à développer des représentations alternatives sur les enjeux migratoires et la solidarité ».

Un partenariat avec des observatoires ou d’autres organismes pourrait faciliter la réalisation de ce travail laborieux de collecte de données et de mise en lumière des actions des solidaires, permettant ainsi de « mettre en évidence les dissonances entre les récits construits pour criminaliser la solidarité et les réalités du terrain ».

Autre voie : amorcer ou approfondir des alliances avec d’autres acteurs locaux, municipalités, hôpitaux, écoles, syndicats, qui soutiennent une politique d’accueil et avec qui il serait possible d’agir, sensibiliser et peser plus fortement dans les relations avec les autorités. Un parcours qui s’annonce long.

https://abestit.fr/solidarite-envers-les-exiles-letat-face-au-citoyen/?fsp_sid=1997


메타데이터
post_id
4f9cbb728a4b
slug
solidarité-envers-les-exilés-letat-face-au-citoyen-4f9cbb728a4b
url
https://medium.com/@Abestit/solidarit%C3%A9-envers-les-exil%C3%A9s-letat-face-au-citoyen-4f9cbb728a4b
canonical_url
https://medium.com/@Abestit/solidarit%C3%A9-envers-les-exil%C3%A9s-letat-face-au-citoyen-4f9cbb728a4b
author_url
https://medium.com/@Abestit
status
ok
fetched_at
2026-06-15 20:49:13