đ«đ· Le manque dâamour aussi se transmet
đ«đ· Le manque dâamour aussi se transmet
Sur les familles oĂč les sentiments nâavaient pas droit de citĂ©
Chez moi, on ne disait pas « je tâaime ».
Alors, encore aujourdâhui, je ne sais pas ce que ça fait dâentendre ces mots sans devoir les payer.
Sâil y avait de lâamour â ce qui nâest pas certain â il se cachait dans des gestes que personne ne nommait.
Dans lâachat du yaourt que jâaimais.
Dans la lumiÚre laissée allumée dans le couloir.
Dans le silence face aux larmes, tant quâelles restaient bien dissimulĂ©es.
Mais jamais personne ne disait : « tu comptes pour moi ».
Jamais personne ne disait : « tu nâas rien Ă prouver pour mĂ©riter ma prĂ©sence ».
Jamais personne ne disait : « tu peux avoir peur, je resterai quand mĂȘme ».
Jâai grandi dans le froid.
Pas le froid des bulletins météo,
mais celui qui sâinsinue sous la peau et y reste des annĂ©es.
Personne ne criait,
mais personne ne prenait dans les bras.
Personne ne blessait avec des mots,
mais personne ne demandait non plus : quâest-ce que tu ressens, vraiment ?
Les émotions étaient réservées aux grandes occasions.
Quand quelquâun mourait.
Quand quelquâun Ă©chouait.
Quand quelque chose prenait fin.
Mais il nây avait pas dâespace pour le quotidien.
Pour : « je suis fatigué ».
Pour : « jâai besoin ».
Pour : « jâai peur ».
Et encore moins pour : « je tâaime ».
Avec les annĂ©es, jâai compris quâon pouvait avoir le mal du pays pour un endroit oĂč lâon nâa jamais vĂ©cu.
Quâon pouvait faire le deuil dâun amour quâon nâa jamais reçu.
Que le manque aussi est héréditaire.
Quâau mĂȘme titre quâon transmet une recette de pot-au-feu ou un rituel de NoĂ«l,
on peut aussi transmettre lâabsence de gestes,
lâabsence de mots,
lâabsence de prĂ©sence.
Pas de maniĂšre explicite.
Pas comme un mode dâemploi.
Mais comme une rĂšgle silencieuse :
les sentiments sont privés.
Les sentiments sont inutiles.
Les sentiments sont dangereux.
De cette maison, jâai emportĂ© lâart de me dĂ©brouiller seul.
Mais aussi la certitude que demander de la tendresse, câest un aveu de faiblesse.
Que la proximitĂ© est quelque chose quâil faut mĂ©riter.
Que si quelquâun dit mâaimer, câest sĂ»rement quâil exagĂšre â il ne me connaĂźt pas.
Et que lâamour â si jamais il existe â a forcĂ©ment un prix.
Quâil faut donner quelque chose en retour.
Que si quelquâun mâaime, câest probablement quâil attend quelque chose de moi.
Ăa ne mâest pas venu comme une idĂ©e claire.
CâĂ©tait quelque chose qui a poussĂ© en moi, lentement.
Qui se manifestait dans mes relations.
Dans mes fuites.
Dans mes retraits.
Dans ces questions que je ne posais jamais Ă voix haute,
mais que je lançais du regard :
Tu es sûr ?
Tu resteras longtemps ?
Tu ne changeras pas dâavis ?
Est-ce que je suis quelquâun quâon peut aimer ?
Pendant longtemps, je nâai pas su ĂȘtre proche.
Parfois parce que je choisissais des personnes aussi peu disponibles que mes parents.
Parfois parce que, lorsque quelquâun se montrait tendre, mon corps se tendait.
Parfois parce que je ne croyais pas quâon puisse mâaimer sans vouloir que je change.
Alors jâessayais de mĂ©riter.
De faire mes preuves.
DâĂȘtre « Ă la hauteur ».
DâĂȘtre utile.
Et pourtant, lâamour ne devrait pas ĂȘtre un contrat.
Les moments les plus durs, câĂ©taient ceux oĂč quelquâun voulait vraiment ĂȘtre proche.
Quand on me disait :
« Tu nâas rien Ă prouver. »
Quand une main me touchait sans peur.
Quand un regard me disait :
« Tu es suffisant. »
Et dans ces instants-lĂ , tout mon corps hurlait :
Câest dangereux.
Câest faux.
Ăa ne durera pas.
Et avant mĂȘme de mâhabituer â
jâĂ©tais dĂ©jĂ en train de fuir.
Lâamour sans condition me paraissait louche.
Comme quelque chose qui avait échappé au contrÎle qualité.
Quelque chose de trop beau pour ĂȘtre vrai.
Quelque chose qui allait forcément se briser.
Et peut-ĂȘtre que câest pour cela que, quand je suis vraiment tombĂ© amoureux â
je nâai pas su y croire tout de suite.
Jâanalysais chaque mot.
Je cherchais des doubles sens.
Je testais.
Je repoussais.
Je vĂ©rifiais sâil resterait encore,
mĂȘme aprĂšs avoir vu le vrai moi.
Pas le fort.
Pas le drĂŽle.
Pas le parfait.
Juste⊠le fatigué.
Le silencieux.
Lâincertain.
Il est resté.
Câest Ă ce moment-lĂ quâa commencĂ© lâapprentissage lent et nouveau.
Quâon peut toucher sans intention.
Quâon peut ĂȘtre prĂ©sent sans attendre quelque chose.
Quâon peut dire « je tâaime » sans que ça veuille dire plus que cela :
je le ressens.
CâĂ©tait Ă©trange.
Mais aussi familier â
comme quelque chose dont jâavais toujours manquĂ©.
Et tout Ă coup, jâai compris que moi aussi, je pouvais le transmettre.
Que je pouvais rompre la chaĂźne.
Que je nâĂ©tais pas obligĂ© de transmettre le froid.
Que je pouvais ĂȘtre celui qui dit :
« Tu es important pour moi » â
mĂȘme si je ne lâai jamais entendu moi-mĂȘme.
Que je pouvais offrir Ă quelquâun lâamour que je nâai pas reçu.
Pas comme compensation.
Mais comme un choix.
Je nây arrive pas toujours.
Parfois, jâai encore peur.
Parfois, jâanalyse tout.
Parfois, je me retire sans mĂȘme y penser.
Mais de plus en plus souvent, je reste.
Je parviens Ă accueillir la tendresse.
Je commence Ă croire quâon nâa pas besoin de payer pour ĂȘtre aimĂ©.
Et je pense que câest ça, le plus difficile â
construire en soi une nouvelle maison,
quand celle oĂč lâon a grandi Ă©tait trop froide.
Créer un espace intérieur
oĂč les Ă©motions ont le droit dâexister.
OĂč lâamour nâest pas une monnaie dâĂ©change.
OĂč la proximitĂ© ne menace pas le contrĂŽle.
Parce que le manque aussi se transmet.
Mais on peut choisir de ne plus le faire.
On peut commencer Ă dire « je tâaime » â
mĂȘme si la voix tremble encore.
On peut rester â
mĂȘme si on nâest jamais restĂ© auparavant.
Et alors, cette maison en toi commence à se réchauffer.
Lentement.
Mais vraiment.
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