Paul Corvington: De l’Académie Militaire d’Haïti aux carnets d’un lecteur de Washington
Voilà près de quinze ans que je jette sur le papier des notes éparses. Des bribes de souvenirs et de faits sur celui qui fut le directeur…

Le Flambeau 1954
Paul Corvington: De l’Académie Militaire d’Haïti aux carnets d’un lecteur de Washington

Le Flambeau 1941
Voilà près de quinze ans que je jette sur le papier des notes éparses. Des bribes de souvenirs et de faits sur celui qui fut le directeur de l’Académie Militaire d’Haïti : le colonel Paul Corvington (19 avril 1915, Haiti — 24 mai 2001, Maryland). Au départ, mon intention était simple, presque limpide. Je voulais écrire une histoire d’Haïti à travers le prisme de ces hommes qui ont dirigé l’Académie. Des trajectoires singulières, puisque ces officiers supérieurs sont souvent devenus commandants en chef, puis chefs d’État.
Au fil de mes carnets, parmi ces destins qui se croisent et s’effacent, Corvington demeure une exception. Il est le seul à avoir connu une carrière africaine. Ce n’est sans doute pas un hasard si, en cette fin de mois de mai, ce directeur légendaire — resté dans les mémoires pour sa reconstitution millimétrée de la bataille de Vertières en 1954 — franchit le cap du millier de mots dans mes dossiers. Sa silhouette en croise d’autres, que je consigne ici comme des fiches de la police secrète ou des souvenirs d’anciens élèves :
Antoine Levelt: Un major au magnétisme certain, l’un des premiers directeurs marquants de l’Académie. Il glissa ensuite dans les rouages du pouvoir, membre du Comité Exécutif Militaire après la chute de Lescot en 1946, avant de devenir général de brigade et commandant en chef sous Paul Magloire.
Hérard Abraham: Il dirige l’école en 1983. Plus tard, dans le fracas de la chute du général Prosper Avril, il prend la tête des Forces Armées. En mars 1990, durant trois jours suspendus, il assure la présidence par intérim pour remettre le destin du pays entre des mains civiles, celles d’Ertha Pascal-Trouillot.
Raoul Cédras: Le major de sa promotion, brillant, lointain. Directeur de l’Académie, puis nommé commandant en chef par Jean-Bertrand Aristide au début de l’année 1991, avant de devenir le chef de facto de la junte militaire jusqu’en 1994.
Claude Raymond: Instructeur dans les années cinquante, directeur au seuil des années soixante. Homme de confiance de François Duvalier, il devient commandant en chef et fige le temps lors de la transition vers Jean-Claude Duvalier en 1971.
Un autre nom qui s’inscrit dans cette lignée des anciens directeurs de l’Académie Militaire devenus les membres de l’Exécutif, du premier cercle: le major général Williams Régala. Il fut l’un de ces hommes de l’ombre au sein du Conseil National de Gouvernement en 1986, une présence à la fois lourde et fuyante. En tant que membre militaire clé, cumulant les ministères de l’Intérieur et de la Défense, il veillait sur les secrets d’un pouvoir en transition, là où les lignes de partage entre l’ancien régime et le nouveau monde restaient encore floues.
L’histoire de nos cadets reste inédite, celle de nos officiers, une terre inconnue. Il faudrait la raconter, retrouver les fils invisibles. Après la publication de mon texte « Paul Corvington en Afrique: l’impossible photo… », un lecteur attentif, un de ces hommes de l’ombre qui vivent désormais à Washington, m’a suggéré de revenir sur les pas du colonel, en attendant que surgisse un cliché de sa période africaine.
Tout s’est joué un jour de printemps, le 26 avril 1963. Paul Corvington a esquissé son dernier salut épique. Sur la route de Frères, un officier l’a croisé. Un regard détourné, selon les lois non écrites et prudentes des FADH, mais un message invisible est passé. Le jour même, Corvington franchissait le seuil d’une ambassade. Jusqu’au moment où j’écris ces lignes, 63 ans après 1963, personne n’a connu le nom de cet officier qui suggéra par un regard détourné au colonel de quitter le pays…
Dans les archives américaines, entre une fiche biographique et un rapport de la CIA sur les Haïtiens en quête d’un après-Duvalier, on retrouve sa trace. On y décrit un officier d’élite, limogé en juin 1961. Un tacticien hors pair qui, au début de l’année 1960, représentait une menace diffuse pour « Papa Doc ». Pour les services secrets américains, Corvington était l’homme capable de mener un « coup d’État ordonné ». Il avait pour lui la dévotion de ses anciens élèves et un profil pro-américain qui le condamnait d’avance aux yeux du régime. La purge du 17 juin 1961 l’exclut de l’armée. Pour échapper aux Tontons Macoutes, il choisit l’exil vers les États-Unis en juillet de la même année. Pourtant, le temps use les certitudes. Dès l’automne 1961, les rapports américains décrivent un homme résigné à la présence éternelle de Duvalier. Dans le secret d’une confidence à un officiel américain, Corvington murmure que les États-Unis devraient parrainer un chef compétent pour remplacer le dictateur.
C’était un homme marqué par les cassures du passé. Proche de Louis Déjoie lors des élections de 1957, il avait dû trouver un premier refuge à l’ambassade d’Espagne à Port-au-Prince, protégé par la diplomatie américaine. S’en suivirent des mois d’exil à Madrid, une parenthèse européenne, avant ce retour lointain, presque oublié, le 25 janvier 1959, sur le tarmac de Port-au-Prince.
Son retour en janvier 1959 ne fit que renforcer cette rumeur diffuse qui flottait alors sur la ville : la croyance générale qu’une invasion par les groupes d’opposition était désormais imminente. Tout semblait suspendu, dans l’attente d’un signal qui ne venait pas.
Quand on cherche à remonter le fil de sa vie, à retrouver les origines de Paul Corvington, on se heurte aux décors figés d’une autre époque. Il était né au cœur de cette élite mulâtre de l’île dont il gardait l’élégance distante. Les témoins de sa jeunesse évoquent les salles de classe de l’Institution Saint-Louis de Gonzague, puis l’Institut Tippenhauer. Des lieux aux parquets cirés et aux persiennes closes pour se protéger du soleil. En octobre 1931, il franchit le seuil de l’Académie militaire. C’est le début d’une longue liste de dates et de grades qui s’alignent dans les registres comme des adresses oubliées :
Août 1933: Sous-lieutenant. Il reste à l’Académie, observe les nouvelles recrues, enseigne l’art de la guerre.
Juillet 1934: Un transfert à l’Intendance générale, des bureaux administratifs, de la paperasse.
Décembre 1934: Lieutenant.
Novembre 1935: Commandant du Champ de Tir. On imagine le bruit des détonations au loin, le matin, dans la poussière.
Décembre 1937: Adjudant du Département de l’Ouest. Il y reste jusqu’au printemps 1938, avant de prendre le commandement d’une compagnie du Bataillon du Palais. Puis l’Académie rouvre ses portes en janvier 1939. Corvington y retourne, silhouette familière pour les cadets, jusqu’en juillet 1941, où les rituels du Bataillon du Palais le rappellent à nouveau.
Il y eut aussi les parenthèses américaines, ces voyages dont on revient un peu changé. Les grands espaces de Fort Benning en 1940, la terre rouge de l’école d’artillerie de Fort Sill en 1943. À son retour, en mars 1942, il prend le commandement du tout nouveau Corps d’artillerie haïtien. Il y fige ses habitudes jusqu’en février 1949, date à laquelle, nommé officier exécutif, il retrouve les couloirs familiers de l’Académie. En octobre 1947, il est capitaine. En novembre 1949, on l’envoie en mission officielle à travers les États-Unis, le Canada et l’Europe. Une longue dérive dans l’après-guerre pour acheter des armes et des munitions destinées à l’armée haïtienne. La mission rentre à Port-au-Prince en juillet 1950.
En janvier suivant, le capitaine est devenu le major Corvington. Il prend la direction de l’Académie. C’est le moment où sa figure croise la grande politique. En 1954, les rapports officiels le décrivent parmi les compagnons constants, les « collaborateurs » du président Paul Magloire. Les soirées au palais, les rumeurs de couloir. Pourtant, ceux qui l’ont connu murmurent qu’il était l’un des rares à avoir tenu tête à Magloire, juste avant que celui-ci ne glisse vers la démission. Le 15 février 1957, dans la pénombre d’un rendez-vous qu’il a lui-même provoqué avec un officiel américain, Corvington cherche à deviner les intentions de Washington. Il parle au nom du nouveau président provisoire, Franck Sylvain. À ce moment-là, dans l’ombre, un projet se dessine : remplacer le général Léon Cantave et confier à Corvington le poste de chef d’état-major.
Dans les archives du Département d’État, la note rédigée par cet officiel américain est précise. Elle décrit Paul Corvington comme un homme grand, séduisant, d’une chaleur naturelle qui contrastait avec la raideur militaire. Il parlait un anglais parfait, sans accent. Depuis des années, il informait les autorités américaines des soubresauts politiques de son pays, avec une sorte de détachement, sans jamais rien attendre en retour.
Au milieu de l’année 1961, pour Washington, il était l’archétype de l’officier sincèrement pro-américain. Puis vient la longue nuit de l’exil, et ce grand saut vers l’Afrique. Le Congo, le Maroc. Des séjours aux allures d’épopées lointaines où les repères s’effacent. Comment imaginer, depuis les fenêtres de leur logement de Léopoldville, la mise à sac de la ville par les troupes révolutionnaires ? Corvington regardait passer Mobutu Sese Seko, au devant des troupes de « déchoukage », dans le tumulte d’un monde qui basculait. Un soir de panique, pour des proches à l’abri des violences politiques, Paul a dû traverser le fleuve Congo en pirogue, au cœur d’une nuit totale. Plus tard, il y eut cette scène presque irréelle : l’arrivée au Congo de la mère de Raymonde, l’épouse de Paul, accueillie sur le tarmac par des officiers d’immigration en panne, marchant pieds nus dans la poussière du poste frontière.
Entre 1964 et 1972, dans ce Congo en pleine effervescence post-coloniale, le colonel devint une silhouette familière mais mystérieuse des couloirs de l’état-major et du gouvernement. Il offrait sa rigueur administrative à une reconstruction nationale qui ne lui appartenait pas, croisant régulièrement l’ombre grandissante de Mobutu.
Après le Zaïre, après le Maroc, le voyage s’est achevé dans la banlieue de Virginia. Paul Corvington est devenu instructeur au département des langues vivantes de Langley. Un vieil officier discret, enseignant sa langue dans les bureaux feutrés des services secrets, au milieu de gens qui ignoraient tout de la route de Frères, des nuits sur le fleuve Congo et des fantômes de Port-au-Prince.
Gilbert Mervilus, 30 mai 2026

Le Flambeau 1954
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