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đŸ‡«đŸ‡· Corps inachevĂ©s

Chronotopies de l’intime| 03

Ɓukasz Ratajczak · 2026-01-08 08:02 · 0 claps · 7.5 min read
#essai #intimité #honte #identité #langage
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đŸ‡«đŸ‡· Corps inachevĂ©s

Chronotopies de l’intime| 03

Partie I : Le tissu qui se souvient plus que moi

Je l’ai retrouvĂ©e par hasard.

Au fond d’un tiroir oĂč je range ce que je ne veux plus voir.

Un vieux t-shirt de lycĂ©e. Gris, dĂ©tendu, avec un imprimĂ© qui fut noir autrefois, dĂ©sormais presque effacĂ©. Le logo d’un groupe que je n’écoute plus.

Le tissu est devenu doux, usĂ© par les lavages rĂ©pĂ©tĂ©s — comme s’il avait voulu effacer non seulement la saletĂ©, mais aussi la mĂ©moire d’avoir un jour enveloppĂ© un corps qui ne voulait pas ĂȘtre touchĂ©.

Je la regarde longtemps.

Je la presse contre ma poitrine.

Je sens tout de suite : elle est trop Ă©troite. Je n’essaie mĂȘme pas de l’enfiler — d’abord, je l’imagine sur moi.

Le corps que j’habite aujourd’hui n’est plus celui d’avant.

Et pourtant, c’est toujours moi. D’une certaine maniùre.

Je m’assieds sur le lit. Le t-shirt repose sur mes genoux. Ses coutures sont tendues, prĂȘtes Ă  Ă©clater.

Et alors, cette sensation revient — non pas une mĂ©moire sensorielle, mais une sorte de structure.

Comme si mon corps tout entier, au-delĂ  de la mĂ©moire, exigeait d’ĂȘtre reconnu dans l’Histoire.

Pas seulement dans mon histoire, mais dans celle d’un langage qui pourrait l’exprimer.

Je finis par l’enfiler. Lentement.

Les manches serrent mes bras, le tissu tire au niveau du ventre.

Le miroir ne ment pas. Mais il ne dit pas la vérité non plus.

Ce reflet ne me renvoie pas mon passĂ© — il montre seulement le moi d’aujourd’hui : Ă©triquĂ©, mal ajustĂ©, un peu de travers.

Comme si mon corps murmurait : « Ce n’est pas pour moi. »

Je ris.

Principalement pour ne pas pleurer.

Ce rire n’a rien de joyeux.

C’est un rĂ©flexe, une dĂ©fense, semblable au son d’une cassette qu’on rembobine.

Un rire coincé, artificiel, traversé de micro-frissons.

Ce t-shirt n’est pas un vĂȘtement.

C’est un objet affectif.

Un artefact d’une Ă©poque oĂč mon corps n’était encore qu’un texte en cours d’édition.

Personne ne savait Ă  quoi ressemblerait la version finale.

Mais cette version finale n’est jamais venue.

Partie II : Brouillons refoulés, brouillons raturés

J’ai toujours pensĂ© Ă  mon corps comme Ă  un texte entamĂ© par quelqu’un d’autre.

On y avait griffonnĂ© quelques phrases dans l’enfance — sur la façon dont je devais me tenir, m’asseoir Ă  table, ne pas me courber.

Puis on y ajouta des paragraphes sur la masculinitĂ©, sur les sports que je n’aimais pas, sur des muscles attendus, mais jamais venus.

Et ensuite
 on abandonna le tout.

Laissé en mode brouillon. Inachevé.

CorrigĂ© par d’autres, avec des commentaires sur les marges — souvent dans des langues que je ne comprends pas.

Il y a des zones sur ma peau — sous les cĂŽtes, Ă  l’intĂ©rieur des cuisses — qui ressemblent Ă  des fragments sans annotation.

Inscrits par hasard, sans plan. Non validés par la rédaction.

Quand je lis Maggie Nelson, je ressens du soulagement.

Elle sait que le corps n’est ni fixe, ni clos.

Qu’il ne demande pas Ă  ĂȘtre dĂ©fini, mais Ă  ĂȘtre entendu.

Qu’il rĂ©clame de l’espace.

« Je n’ai pas besoin que tu me comprennes. J’ai besoin que tu restes lĂ , pendant que je change sous tes yeux. »

C’est ainsi que je me pense.

Pas comme quelqu’un qui fut un autre, mais comme quelqu’un en devenir.

Une version corporelle qui ne grandira peut-ĂȘtre jamais jusqu’à elle-mĂȘme, mais qui ne cessera d’essayer.

Eli Clare disait que le corps pouvait ĂȘtre Ă  la fois lieu de violence et lieu de dĂ©sir.

Qu’il n’y avait rien à choisir.

Que le refus du corps n’excluait pas la tendresse envers lui.

Qu’on pouvait dĂ©tester son reflet et malgrĂ© tout vouloir le caresser –

Non pas par amour, mais par désespoir.

Mon corps est un projet toujours ouvert.

Je ne suis pas « aprÚs la transformation ».

Je ne suis pas « avant » non plus.

Je suis en cours. Toujours.

MĂȘme la langue que j’emploie pour le dire me glisse entre les doigts.

Je dis poitrine, mais ce mot ne m’appartient pas.

Je dis hanches, mais je sais que c’est une mĂ©taphore.

Le langage glisse, refuse de s’attacher.

Et peut-ĂȘtre est-ce mieux ainsi.

Peut-ĂȘtre que c’est la seule forme honnĂȘte de parler du corps : par esquisses.

Paul B. Preciado a écrit un jour :

« Le corps est une archive politique, écrite sans consentement. »

Et dans mon archive à moi, il y a des pages arrachées, raturées, réécrites, scotchées.

Des pages que je ne peux lire sans trembler.

Des pages qu’il faudrait lire à haute voix, devant quelqu’un qui ne partirait pas avant la fin de la phrase.

Je ne sais pas si Louis connaĂźt mon archive.

Parfois, il pose sa main sur mon ventre, juste lĂ , doucement.

Et j’ai l’impression que quelque chose s’assemble.

Qu’au moins un vers — une seule phrase — a Ă©tĂ© accueillie, acceptĂ©e, lue sans rĂ©sistance.

Mais la plupart de mon corps attend encore.

Il est encore en relecture.

Il n’a pas de fin.

Et peut-ĂȘtre n’en aura-t-il jamais.

Partie III : Topographie des fautes que je n’ai pas commises

Je croyais, autrefois, que la honte naissait sous le regard d’autrui.

Mais la vraie honte n’a pas besoin de tĂ©moin.

La vraie honte est un sens intérieur.

Un corps qui se regarde lui-mĂȘme, depuis un point de vue dont il ne peut s’échapper.

Ce qui me blesse le plus, ce n’est pas ce qu’on m’a dit, un jour.

C’est ce que je me rĂ©pĂšte, en silence, chaque jour.

Dans le miroir.

Dans les cabines d’essayage.

Dans le lit, quand Lou ne regarde pas.

Je n’ai pas de corps « d’avant ».

Je n’ai pas de corps « d’arrivĂ©e ».

Je n’ai que celui-ci — ici, maintenant –

qui ne correspond à aucun récit.

Ni Ă  celui qu’on m’a racontĂ©,

ni Ă  celui que j’essaie, en vain, d’écrire.

Le corps comme refus de narration.

Le corps comme faute dans la structure du récit.

Le corps comme marge, oĂč l’on a inscrit quelque chose que le texte principal ne pouvait pas contenir.

Parfois, quand je me déshabille devant Lou,

j’ai l’impression de ne pas lui montrer ma peau,

mais une preuve.

Un document.

Un fragment d’archive qui n’aurait jamais dĂ» exister.

Non pas parce qu’il est « mauvais »,

mais parce que personne n’a jamais voulu l’approuver.

Il y a des endroits que je n’aime pas –

sans savoir pourquoi.

Le creux sous le sternum.

L’angle de mes clavicules.

La façon dont mes omoplates ressortent quand je suis voûté.

Ce ne sont pas des défauts.

Ce ne sont pas des déformations.

Ce sont des points d’interrogation.

Des marques de révision : à corriger, à revoir, est-ce que cela reste ?

Parfois, j’essaie d’imaginer ce que ce serait

si mon corps n’était pas Ă  corriger.

S’il pouvait ĂȘtre reçu comme on reçoit une lettre –

écrite sans ponctuation, sans ordre,

mais avec amour.

S’il pouvait ĂȘtre lu non pas Ă  travers les filtres des systĂšmes ou des normes,

mais à travers la propre hésitation de celui qui le regarde.

À Marseille, je vois des corps diffĂ©rents du mien.

Des corps plus lents.

Plus ronds.

Plus fins.

Des corps qui se transforment dans l’espace.

Des corps sur les plages, dans les tramways,

dans des postures oĂč ils semblent en sĂ©curitĂ©.

Je ne leur envie pas leur esthétique.

Je leur envie leur accord.

Il ne s’agit pas d’aime-toi tel que tu es.

Cela sonne comme un ordre, une injonction.

Il s’agit d’autre chose –

de la possibilitĂ© d’ĂȘtre inachevĂ©,

et malgré tout : présent.

C’est ce que Lou m’enseigne.

Pas par des mots. Par des gestes.

Il ne me touche pas comme si j’étais quelque chose d’achevĂ©.

Il me touche comme si chaque effleurement était une relecture pleine de tendresse.

Pas une tentative de me corriger,

mais de me comprendre.

Et parfois, cela suffit.

Car les plus grandes corrections,

je les fais moi-mĂȘme.

Dans ma tĂȘte.

Dans mon regard.

Dans mon langage.

Parfois, j’aimerais couper des passages entiers.

Et parfois — juste laisser une note :

laisser tel quel.

Partie IV : Comment aimer un corps qui ne rentre pas dans son propre récit ?

Il m’arrive de rĂȘver d’un corps qui n’a pas besoin d’explication.

Pas d’un corps qui correspond aux normes — esthĂ©tiques, genrĂ©es, anatomiques.

Pas d’un corps qui suscite le dĂ©sir ou l’approbation.

Mais d’un corps qui est là, simplement,

sans devoir devenir,

sans se justifier,

sans l’architecture des excuses.

Parfois, quand Lou s’endort Ă  cĂŽtĂ© de moi,

j’écoute le rythme de sa respiration.

Non pas par amour.

Par jalousie.

Jalousie de voir son corps savoir qui il est.

Comme s’il n’avait jamais eu besoin de se conformer.

Comme si son souffle était en lui naturel,

sans honte,

intégré.

Mon corps respire,

mais chaque inspiration et expiration est un essai,

jamais une certitude.

Je ne sais jamais si c’est moi qui respire en lui,

ou lui qui respire en moi.

C’est peut-ĂȘtre pour ça que je n’ai jamais cru aux rĂ©cits de dĂ©couverte de soi.

Je ne crois pas en « Je me suis aimĂ© Ă  partir du moment oĂč
 »

Parce que mon quand ne cesse de reculer.

Parce que mon corps ne cesse de se réécrire.

Un corps queer n’est pas un corps autre.

C’est un corps qui sait qu’il est en mouvement.

Un corps qui ne cherche pas la stabilité.

Un corps qui ne croit pas Ă  une fin unique.

Un corps fait de versions :

celle d’aujourd’hui,

celle de demain,

celle du possible.

Et peut-ĂȘtre que l’amour,

ce n’est pas s’accepter soi-mĂȘme.

Peut-ĂȘtre que l’amour,

c’est un espace

dans lequel on peut ne pas s’aimer à voix haute –

et ĂȘtre quand mĂȘme tenu dans des bras.

Pas réparé.

Tenu.

Parfois, je me dis que mon corps est une lettre

qui n’a jamais Ă©tĂ© prononcĂ©e en entier.

Parfois, je suis un Ƃ,

un ĆŒ,

un n avec une queue qui s’est brisĂ©e depuis longtemps.

Je sonne incertain.

Je sonne comme quelqu’un qui parle une langue Ă©trangĂšre,

mais qui n’arrĂȘte pas d’essayer.

Et c’est peut-ĂȘtre pour ça que mon langage

colle si fort Ă  mon corps.

Parce que le mot est le seul lieu

oĂč je peux m’autoriser Ă  n’ĂȘtre qu’à moitiĂ©.

Parce que le langage, comme le corps,

n’est jamais dĂ©finitif.

Il est une plaie ouverte.

Une couture qui ne se referme pas,

mais qui ne saigne plus autant qu’avant.

Et pour finir,

je voulais poser une question.

Pas à toi. À moi.

Mais peut-ĂȘtre que tu la connais aussi :

Peut-on aimer un corps

qui ne concorde jamais avec sa propre histoire ?

Je ne sais pas.

Mais je sais qu’on peut le toucher avant de le comprendre.

Et qu’on peut le retenir dans ses bras — mĂȘme s’il s’échappe.

đŸ‡«đŸ‡· À la lectrice, au lecteur francophone

Ce texte est nĂ© en polonais — une langue dans laquelle le corps se conjugue souvent Ă  la marge.

Les lettres comme Ƃ, ĆŒ, ou Ƅ — mentionnĂ©es Ă  la fin de l’essai — ne sont pas ici de simples signes phonĂ©tiques. Elles sont des mĂ©taphores de l’altĂ©ritĂ© intĂ©rieure, des symboles de ce qui, en nous, rĂ©siste Ă  l’alignement.

Dans la culture polonaise, marquĂ©e par le poids du catholicisme, les rĂ©cits du corps — surtout quand il s’écarte de la norme genrĂ©e ou sexuelle — sont souvent tus, corrigĂ©s, ou enveloppĂ©s de honte.

Le texte original porte en lui ces silences. Il est le chant blessĂ© d’un corps qui cherche Ă  se dire sans ĂȘtre effacĂ©.

Certaines images — le t-shirt du lycĂ©e, les rĂ©fĂ©rences Ă  l’édition, la respiration de l’autre — rĂ©sonnent diffĂ©remment selon les contextes culturels. Mais ce qui demeure universel, c’est le tremblement.

Le besoin d’ĂȘtre tenu sans ĂȘtre rĂ©parĂ©.

Le droit d’exister dans l’inachevĂ©.

La traduction française a tenté de rester fidÚle à ce frisson.

– Ɓ.R.


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