đ«đ· Corps inachevĂ©s
Chronotopies de lâintime| 03
đ«đ· Corps inachevĂ©s
Chronotopies de lâintime| 03
Partie I : Le tissu qui se souvient plus que moi
Je lâai retrouvĂ©e par hasard.
Au fond dâun tiroir oĂč je range ce que je ne veux plus voir.
Un vieux t-shirt de lycĂ©e. Gris, dĂ©tendu, avec un imprimĂ© qui fut noir autrefois, dĂ©sormais presque effacĂ©. Le logo dâun groupe que je nâĂ©coute plus.
Le tissu est devenu doux, usĂ© par les lavages rĂ©pĂ©tĂ©s â comme sâil avait voulu effacer non seulement la saletĂ©, mais aussi la mĂ©moire dâavoir un jour enveloppĂ© un corps qui ne voulait pas ĂȘtre touchĂ©.
Je la regarde longtemps.
Je la presse contre ma poitrine.
Je sens tout de suite : elle est trop Ă©troite. Je nâessaie mĂȘme pas de lâenfiler â dâabord, je lâimagine sur moi.
Le corps que jâhabite aujourdâhui nâest plus celui dâavant.
Et pourtant, câest toujours moi. Dâune certaine maniĂšre.
Je mâassieds sur le lit. Le t-shirt repose sur mes genoux. Ses coutures sont tendues, prĂȘtes Ă Ă©clater.
Et alors, cette sensation revient â non pas une mĂ©moire sensorielle, mais une sorte de structure.
Comme si mon corps tout entier, au-delĂ de la mĂ©moire, exigeait dâĂȘtre reconnu dans lâHistoire.
Pas seulement dans mon histoire, mais dans celle dâun langage qui pourrait lâexprimer.
Je finis par lâenfiler. Lentement.
Les manches serrent mes bras, le tissu tire au niveau du ventre.
Le miroir ne ment pas. Mais il ne dit pas la vérité non plus.
Ce reflet ne me renvoie pas mon passĂ© â il montre seulement le moi dâaujourdâhui : Ă©triquĂ©, mal ajustĂ©, un peu de travers.
Comme si mon corps murmurait : « Ce nâest pas pour moi. »
Je ris.
Principalement pour ne pas pleurer.
Ce rire nâa rien de joyeux.
Câest un rĂ©flexe, une dĂ©fense, semblable au son dâune cassette quâon rembobine.
Un rire coincé, artificiel, traversé de micro-frissons.
Ce t-shirt nâest pas un vĂȘtement.
Câest un objet affectif.
Un artefact dâune Ă©poque oĂč mon corps nâĂ©tait encore quâun texte en cours dâĂ©dition.
Personne ne savait Ă quoi ressemblerait la version finale.
Mais cette version finale nâest jamais venue.
Partie II : Brouillons refoulés, brouillons raturés
Jâai toujours pensĂ© Ă mon corps comme Ă un texte entamĂ© par quelquâun dâautre.
On y avait griffonnĂ© quelques phrases dans lâenfance â sur la façon dont je devais me tenir, mâasseoir Ă table, ne pas me courber.
Puis on y ajouta des paragraphes sur la masculinitĂ©, sur les sports que je nâaimais pas, sur des muscles attendus, mais jamais venus.
Et ensuite⊠on abandonna le tout.
Laissé en mode brouillon. Inachevé.
CorrigĂ© par dâautres, avec des commentaires sur les marges â souvent dans des langues que je ne comprends pas.
Il y a des zones sur ma peau â sous les cĂŽtes, Ă lâintĂ©rieur des cuisses â qui ressemblent Ă des fragments sans annotation.
Inscrits par hasard, sans plan. Non validés par la rédaction.
Quand je lis Maggie Nelson, je ressens du soulagement.
Elle sait que le corps nâest ni fixe, ni clos.
Quâil ne demande pas Ă ĂȘtre dĂ©fini, mais Ă ĂȘtre entendu.
Quâil rĂ©clame de lâespace.
« Je nâai pas besoin que tu me comprennes. Jâai besoin que tu restes lĂ , pendant que je change sous tes yeux. »
Câest ainsi que je me pense.
Pas comme quelquâun qui fut un autre, mais comme quelquâun en devenir.
Une version corporelle qui ne grandira peut-ĂȘtre jamais jusquâĂ elle-mĂȘme, mais qui ne cessera dâessayer.
Eli Clare disait que le corps pouvait ĂȘtre Ă la fois lieu de violence et lieu de dĂ©sir.
Quâil nây avait rien Ă choisir.
Que le refus du corps nâexcluait pas la tendresse envers lui.
Quâon pouvait dĂ©tester son reflet et malgrĂ© tout vouloir le caresser â
Non pas par amour, mais par désespoir.
Mon corps est un projet toujours ouvert.
Je ne suis pas « aprÚs la transformation ».
Je ne suis pas « avant » non plus.
Je suis en cours. Toujours.
MĂȘme la langue que jâemploie pour le dire me glisse entre les doigts.
Je dis poitrine, mais ce mot ne mâappartient pas.
Je dis hanches, mais je sais que câest une mĂ©taphore.
Le langage glisse, refuse de sâattacher.
Et peut-ĂȘtre est-ce mieux ainsi.
Peut-ĂȘtre que câest la seule forme honnĂȘte de parler du corps : par esquisses.
Paul B. Preciado a écrit un jour :
« Le corps est une archive politique, écrite sans consentement. »
Et dans mon archive à moi, il y a des pages arrachées, raturées, réécrites, scotchées.
Des pages que je ne peux lire sans trembler.
Des pages quâil faudrait lire Ă haute voix, devant quelquâun qui ne partirait pas avant la fin de la phrase.
Je ne sais pas si Louis connaĂźt mon archive.
Parfois, il pose sa main sur mon ventre, juste lĂ , doucement.
Et jâai lâimpression que quelque chose sâassemble.
Quâau moins un vers â une seule phrase â a Ă©tĂ© accueillie, acceptĂ©e, lue sans rĂ©sistance.
Mais la plupart de mon corps attend encore.
Il est encore en relecture.
Il nâa pas de fin.
Et peut-ĂȘtre nâen aura-t-il jamais.
Partie III : Topographie des fautes que je nâai pas commises
Je croyais, autrefois, que la honte naissait sous le regard dâautrui.
Mais la vraie honte nâa pas besoin de tĂ©moin.
La vraie honte est un sens intérieur.
Un corps qui se regarde lui-mĂȘme, depuis un point de vue dont il ne peut sâĂ©chapper.
Ce qui me blesse le plus, ce nâest pas ce quâon mâa dit, un jour.
Câest ce que je me rĂ©pĂšte, en silence, chaque jour.
Dans le miroir.
Dans les cabines dâessayage.
Dans le lit, quand Lou ne regarde pas.
Je nâai pas de corps « dâavant ».
Je nâai pas de corps « dâarrivĂ©e ».
Je nâai que celui-ci â ici, maintenant â
qui ne correspond à aucun récit.
Ni Ă celui quâon mâa racontĂ©,
ni Ă celui que jâessaie, en vain, dâĂ©crire.
Le corps comme refus de narration.
Le corps comme faute dans la structure du récit.
Le corps comme marge, oĂč lâon a inscrit quelque chose que le texte principal ne pouvait pas contenir.
Parfois, quand je me déshabille devant Lou,
jâai lâimpression de ne pas lui montrer ma peau,
mais une preuve.
Un document.
Un fragment dâarchive qui nâaurait jamais dĂ» exister.
Non pas parce quâil est « mauvais »,
mais parce que personne nâa jamais voulu lâapprouver.
Il y a des endroits que je nâaime pas â
sans savoir pourquoi.
Le creux sous le sternum.
Lâangle de mes clavicules.
La façon dont mes omoplates ressortent quand je suis voûté.
Ce ne sont pas des défauts.
Ce ne sont pas des déformations.
Ce sont des points dâinterrogation.
Des marques de révision : à corriger, à revoir, est-ce que cela reste ?
Parfois, jâessaie dâimaginer ce que ce serait
si mon corps nâĂ©tait pas Ă corriger.
Sâil pouvait ĂȘtre reçu comme on reçoit une lettre â
écrite sans ponctuation, sans ordre,
mais avec amour.
Sâil pouvait ĂȘtre lu non pas Ă travers les filtres des systĂšmes ou des normes,
mais à travers la propre hésitation de celui qui le regarde.
à Marseille, je vois des corps différents du mien.
Des corps plus lents.
Plus ronds.
Plus fins.
Des corps qui se transforment dans lâespace.
Des corps sur les plages, dans les tramways,
dans des postures oĂč ils semblent en sĂ©curitĂ©.
Je ne leur envie pas leur esthétique.
Je leur envie leur accord.
Il ne sâagit pas dâaime-toi tel que tu es.
Cela sonne comme un ordre, une injonction.
Il sâagit dâautre chose â
de la possibilitĂ© dâĂȘtre inachevĂ©,
et malgré tout : présent.
Câest ce que Lou mâenseigne.
Pas par des mots. Par des gestes.
Il ne me touche pas comme si jâĂ©tais quelque chose dâachevĂ©.
Il me touche comme si chaque effleurement était une relecture pleine de tendresse.
Pas une tentative de me corriger,
mais de me comprendre.
Et parfois, cela suffit.
Car les plus grandes corrections,
je les fais moi-mĂȘme.
Dans ma tĂȘte.
Dans mon regard.
Dans mon langage.
Parfois, jâaimerais couper des passages entiers.
Et parfois â juste laisser une note :
laisser tel quel.
Partie IV : Comment aimer un corps qui ne rentre pas dans son propre récit ?
Il mâarrive de rĂȘver dâun corps qui nâa pas besoin dâexplication.
Pas dâun corps qui correspond aux normes â esthĂ©tiques, genrĂ©es, anatomiques.
Pas dâun corps qui suscite le dĂ©sir ou lâapprobation.
Mais dâun corps qui est lĂ , simplement,
sans devoir devenir,
sans se justifier,
sans lâarchitecture des excuses.
Parfois, quand Lou sâendort Ă cĂŽtĂ© de moi,
jâĂ©coute le rythme de sa respiration.
Non pas par amour.
Par jalousie.
Jalousie de voir son corps savoir qui il est.
Comme sâil nâavait jamais eu besoin de se conformer.
Comme si son souffle était en lui naturel,
sans honte,
intégré.
Mon corps respire,
mais chaque inspiration et expiration est un essai,
jamais une certitude.
Je ne sais jamais si câest moi qui respire en lui,
ou lui qui respire en moi.
Câest peut-ĂȘtre pour ça que je nâai jamais cru aux rĂ©cits de dĂ©couverte de soi.
Je ne crois pas en « Je me suis aimĂ© Ă partir du moment oĂč⊠»
Parce que mon quand ne cesse de reculer.
Parce que mon corps ne cesse de se réécrire.
Un corps queer nâest pas un corps autre.
Câest un corps qui sait quâil est en mouvement.
Un corps qui ne cherche pas la stabilité.
Un corps qui ne croit pas Ă une fin unique.
Un corps fait de versions :
celle dâaujourdâhui,
celle de demain,
celle du possible.
Et peut-ĂȘtre que lâamour,
ce nâest pas sâaccepter soi-mĂȘme.
Peut-ĂȘtre que lâamour,
câest un espace
dans lequel on peut ne pas sâaimer Ă voix haute â
et ĂȘtre quand mĂȘme tenu dans des bras.
Pas réparé.
Tenu.
Parfois, je me dis que mon corps est une lettre
qui nâa jamais Ă©tĂ© prononcĂ©e en entier.
Parfois, je suis un Ć,
un ĆŒ,
un n avec une queue qui sâest brisĂ©e depuis longtemps.
Je sonne incertain.
Je sonne comme quelquâun qui parle une langue Ă©trangĂšre,
mais qui nâarrĂȘte pas dâessayer.
Et câest peut-ĂȘtre pour ça que mon langage
colle si fort Ă mon corps.
Parce que le mot est le seul lieu
oĂč je peux mâautoriser Ă nâĂȘtre quâĂ moitiĂ©.
Parce que le langage, comme le corps,
nâest jamais dĂ©finitif.
Il est une plaie ouverte.
Une couture qui ne se referme pas,
mais qui ne saigne plus autant quâavant.
Et pour finir,
je voulais poser une question.
Pas Ă toi. Ă moi.
Mais peut-ĂȘtre que tu la connais aussi :
Peut-on aimer un corps
qui ne concorde jamais avec sa propre histoire ?
Je ne sais pas.
Mais je sais quâon peut le toucher avant de le comprendre.
Et quâon peut le retenir dans ses bras â mĂȘme sâil sâĂ©chappe.
đ«đ· Ă la lectrice, au lecteur francophone
Ce texte est nĂ© en polonais â une langue dans laquelle le corps se conjugue souvent Ă la marge.
Les lettres comme Ć, ĆŒ, ou Ć â mentionnĂ©es Ă la fin de lâessai â ne sont pas ici de simples signes phonĂ©tiques. Elles sont des mĂ©taphores de lâaltĂ©ritĂ© intĂ©rieure, des symboles de ce qui, en nous, rĂ©siste Ă lâalignement.
Dans la culture polonaise, marquĂ©e par le poids du catholicisme, les rĂ©cits du corps â surtout quand il sâĂ©carte de la norme genrĂ©e ou sexuelle â sont souvent tus, corrigĂ©s, ou enveloppĂ©s de honte.
Le texte original porte en lui ces silences. Il est le chant blessĂ© dâun corps qui cherche Ă se dire sans ĂȘtre effacĂ©.
Certaines images â le t-shirt du lycĂ©e, les rĂ©fĂ©rences Ă lâĂ©dition, la respiration de lâautre â rĂ©sonnent diffĂ©remment selon les contextes culturels. Mais ce qui demeure universel, câest le tremblement.
Le besoin dâĂȘtre tenu sans ĂȘtre rĂ©parĂ©.
Le droit dâexister dans lâinachevĂ©.
La traduction française a tenté de rester fidÚle à ce frisson.
â Ć.R.
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- 2026-07-13 14:23:43