Ce que la boxe fait aux cerveaux des combattant·es
Publié en 2021, le livre-enquête du journaliste Tris Dixon dévoile le terrible impact du noble art sur les corps et les âmes de ses…
Ce que la boxe fait aux cerveaux des combattant·es

Hamilcar Publications — DR
Publié en 2021, le livre-enquête du journaliste Tris Dixon dévoile le terrible impact du noble art sur les corps et les âmes de ses praticien·nes.
Les histoires de boxe finissent mal en général. Une fois passée leur heure de gloire, nombre de pugilistes —Mohamed Ali, Aaron Pryor, Herol Graham , Micky Ward… — ont subi une dégradation accélérée de leur santé neurologique (motricité, élocution, mémoire, impulsivité…) et physique. Certains sont morts prématurément (parfois violemment), d’autres ont décliné sur le long terme, comme le relatent les témoignages collectés par Tris Dixon.
L’origine de cette épidémie est connue de longue date mais, relate le journaliste dans son livre-enquête Damage (Hamilcar Publications, 2021), le déni persiste depuis plus d’un siècle. Identifiée dès 1928 sous le nom d’ivresse des coups de poings (punch drunk syndrome) ou de démence pugilistique, on parle aujourd’hui d’ETC (CTE en anglais). Mais un déni subsiste : elle n’affecterait que celles et ceux qui ont encaissé trop de coups, ou qui ont trop forcé sur l’alcool et la drogue…
L’*encéphalopathie traumatique chronique *est causée par la répétition des traumatismes cérébraux (commotions) engendrées par les coups à la tête, qui font “rebondir” le cerveau à l’intérieur du crâne. À faible dose, la matière grise peut s’en remettre. Mais à haute dose, explique Dixon, cela provoque une accumulation de protéine Tau et une dégénérescence neurologique à long terme.
L’ETC menace tous·tes les sports impliquant des chocs à la tête : rugby, MMA, football américain… Mais alors que le noble art est considéré comme le sport le plus dangereux pour le cerveau, l’éclatement de sa gouvernance — quatre fédérations internationales pour la boxe professionnelle, deux pour l’amateur, de multiples organisations concurrentes au niveau national — ont freiné les avancées.
Le 22 avril 2015, la National Football League (NFL) a accepté d’indemniser des joueurs victimes d’ETC après un recours collectif (class action) au civil : 900 millions de dollars sur 65 ans. Une démarche difficile à reproduire dans la boxe, où il n’existe pas d’équivalent de la NFL — seulement une vaste galaxie d’organisations dont les responsabilités se chevauchent.
Cette fragmentation explique aussi l’absence de couverture sociale pour les boxeur·ses à la retraite. Celles et ceux-ci dépendent soit de leurs proches, soit d’organisations caritatives comme le Ringside Charity Trust, qui récolte des fonds afin d’ouvrir au Royaume-Uni une structure médicalisée de 36 lits, destinée aux ex-pugilistes.
Il semble assez évident que recevoir des coups à la tête est mauvais pour le cerveau. Or, à la différence du football américain ou du rugby, où les chocs surviennent pour réaliser d’autres buts, la boxe a pour objectif principal d’infliger une commotion cérébrale (KO) à son adversaire — ou, à défaut, une blessure qui le mettra hors de combat (TKO).
Cette spécificité a conduit des organisations de médecins comme la *British Medical Association (BMA) à réclamer l’abolition de la boxe — une position radicale, mais tout à fait entendable. En attendant une éventuelle interdiction, le sport étant intrinsèquement dangereux, il convient plutôt d’adopter une approche basée sur la réduction des risques *(RDR).
Limiter la casse
Quelques avancées ont déjà été obtenues. Ainsi, en boxe professionnelle, un nombre maximal de 15 rounds de 3 minutes a d’abord (heureusement) été institué, puis réduit à 12. En boxe amateur, les combats ne dépassent pas 3 rounds de 3 minutes. Tout cela limite les dégâts, mais n’empêche pas les combattant·es de développer de l’ETC ou de subir des blessures graves dans le ring.
Concernant les modalités d’entraînement, les mentalités évoluent aussi. Selon Tris Dixon, nombres de pugilistes se sont davantage abîmé le cerveau à la salle de boxe — se frappant à pleine puissance, voire encaissant volontairement des coups pour “s’endurcir” — que lors de leurs combats professionnels. La recherche médicale penche aussi en faveur d’une interdiction des frappes à la tête pour les plus jeunes, qui n’est pas encore uniformément mise en œuvre, relève Dixon.
Heureusement, un consensus en faveur du sparring léger émerge progressivement, et sa généralisation aurait un impact très bénéfique sur la santé des combattant·es. D’autant que la boxe et les sports de combats, quand ils sont pratiqués dans de bonnes conditions à l’entraînement, constituent — quitte à verser dans les clichés — une *“école de la vie”, *source de discipline physique, mentale et de confiance en soi, avec une surreprésentation des classes populaires.
Quid des matches ? les règles de la boxe prévoient qu’un boxeur sonné qui met au moins un genou au sol (knockdown) dispose de 10 secondes pour se relever, ce qui peut survenir plusieurs fois dans un match. Or, le pugiliste ayant a priori subi un traumatisme crânien, il conviendrait d’arrêter immédiatement le combat pour éviter un surtraumatisme, relève Dixon. On a déjà vu des boxeur·ses perdre connaissance et se relever pour finir le match en “pilote automatique”, avec une probable commotion cérébrale.
Cela est d’autant plus surprenant que, en boxe comme en MMA, si (mais seulement si) un·e combattant·e est mis KO avec perte de connaissance, il écope normalement d’une interdiction médicale de combattre durant une longue période, afin d’éviter un *syndrome du second impact. *Soit une nouvelle commotion cérébrale survenant avant la guérison de la première, au risque d’entraîner la mort.
On relèvera d’ailleurs que, contrairement au MMA, la boxe professionnelle déplore chaque année des décès accidentels de combattant·es. En août 2025, Shigetoshi Kotari et Hiromasa Urakawa, 28 ans tous les deux, sont morts d’un saignement au cerveau (hématome sous-dural) après avoir combattu le même soir au Korakuen Hall de Tokyo. Certaines études ont pointé la vulnérabilité accrue de la matière grise après la déshydratation volontaire à des fins de perte de poids (*weight cutting*) avant la pesée.
Nous pensons que des propositions plus radicales (qui ont toutefois peu de chance d’aboutir) permettraient de mieux protéger les combattant·es de boxe, ou d’autres sports de combat. Une généralisation de la forme contrôlée (*light contact*), où les combats se gagnent aux points et à la touche, sans KO ni TKO, limiterait les dégâts. À défaut, une interdiction des coups — ou du moins des coups “appuyés” — à la tête pourrait fonctionner, au risque de déplacer le problème sur d’autres organes.
Cela changerait néanmoins la physionomie du sport, où les KO sont célébrés comme les buts au football. Dans ces conditions, est-il moral de continuer à regarder la boxe en l’état, s’interroge Dixon ? Pour qui apprécie l’esthétique et la technique du noble art, la visionner, une fois ce livre refermé, expose en tout cas à une certaine dissonance cognitive.
PS: Merci à Alexandre Herbinet du podcast Jab Life pour la recommandation du livre Damage.
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