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Religion et fabrication de la femme mineure (2/2)

Pourquoi les textes sacrés ont été utilisés pour justifier la subordination

Rimadaou · 2026-03-13 11:14 · 0 claps · 7.5 min read
#spirituality-or-religion #feminisme #femme #pouvoir
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Religion et fabrication de la femme mineure (2/2)

Pourquoi les textes sacrés ont été utilisés pour justifier la subordination

Dans l’article précédent, nous avons exploré comment la religion a construit la figure de la “femme mineure” : les mécanismes, les textes, les interprétations. Nous avons vu les versets choisis, les règles édictées, les silences imposés.

Mais une question plus profonde demeure, et c’est elle que nous devons affronter aujourd’hui :

Pourquoi ?

Pourquoi les apôtres et l’Église ont-ils dévalorisé les écrits de Marie-Madeleine, elle qui fut pourtant l’une des disciples les plus proches du Christ ? Pourquoi, pendant deux mille ans, n’a-t-on jamais vu une femme à la tête de l’Église à Rome ? Pourquoi, dans l’islam, une femme n’a-t-elle jamais officié comme imam ? Pourquoi a-t-on falsifié des textes, ou choisi certaines versions plutôt que d’autres, pour faire porter à la femme la culpabilité originelle ? Pourquoi, en Afghanistan aujourd’hui, des hommes privent les femmes de sortie, d’éducation, de parole, et le font au nom de Dieu ?

Pourquoi ce besoin si profond, si universel, si obstiné de contrôler la femme — sa parole, son esprit, son corps — au point de mobiliser le sacré lui-même pour justifier ce contrôle ?

C’est à ces questions que nous tenterons de répondre ici.

Parce que le pouvoir ne se partage pas

Commençons par l’essentiel : les religions, en tant qu’institutions, sont des systèmes de pouvoir. Et le pouvoir, par nature, résiste au partage.

L’historien Patrick Banon, spécialiste des textes sacrés, a montré comment, dès les premiers temps du christianisme, une lutte s’est engagée pour le contrôle de la mémoire et de la doctrine. Marie-Madeleine n’était pas une simple pécheresse repentie comme l’a construite la tradition. Les évangiles apocryphes la décrivent comme une disciple privilégiée, celle à qui le ressuscité apparaît en premier, celle à qui il confie des enseignements secrets.

Pourquoi cette figure a-t-elle été systématiquement rabaissée, transformée en prostituée, ses écrits écartés du canon officiel ?

Parce qu’elle incarnait une menace. Une femme qui aurait reçu un enseignement direct du Christ, une femme qui aurait pu prétendre à une autorité spirituelle égale à celle des apôtres — cela ne pouvait être accepté dans une Église en train de structurer sa hiérarchie. Les Pères de l’Église, tous des hommes, ont fait un choix : ils ont sélectionné les textes qui servaient leur vision d’une autorité exclusivement masculine, et ils ont écarté, détruit ou discrédité les autres.

C’est ce que les historiens appellent la damnatio memoriae — la condamnation de la mémoire. On efface ceux qui pourraient incarner une autre possibilité.

Même mécanisme dans l’islam : si aucune femme n’a officié comme imam dans l’histoire orthodoxe, ce n’est pas parce qu’il existe un verset clair l’interdisant. C’est parce que, très tôt, les institutions religieuses ont été confisquées par des hommes qui ont décidé que cela ne pouvait pas être. Les rares exceptions — comme Umm Waraqa, à qui le Prophète aurait demandé de diriger la prière chez elle — ont été ignorées, minimisées, oubliées.

On n’efface pas par hasard. On efface pour servir un intérêt. L’intérêt, ici, était clair : conserver le pouvoir entre des mains masculines.

Parce que le sacré légitime le social

Il y a une seconde raison, plus profonde encore. Les sociétés humaines ont besoin de justifier leurs structures. Pourquoi les hommes dominent-ils ? Pourquoi les femmes obéissent-elles ? Si cette organisation est simplement “humaine”, trop humaine, elle peut être contestée, renversée, changée. Mais si elle est divine, si elle est inscrite dans l’ordre du monde voulu par Dieu, alors elle devient indiscutable.

C’est le génie — ou la ruse — des systèmes patriarcaux : ils ont placé Dieu de leur côté.

Quand on lit dans la Bible : “Tu enfanteras dans la douleur, et tu seras sous la domination de ton mari”, ce n’est pas présenté comme une règle sociale discutable. C’est la parole de Dieu, la conséquence d’une faute originelle. On ne discute pas avec Dieu.

Quand on lit dans certains hadiths que “la majorité des habitants de l’enfer sont des femmes”, ce n’est pas présenté comme l’opinion d’un homme du VIIe siècle. C’est présenté comme une vérité prophétique. On ne discute pas avec le Prophète.

Le recours au sacré a un effet imparable : il clôt la discussion. Il rend la révolte non seulement difficile socialement, mais impensable théologiquement. Se révolter contre l’ordre divin, c’est se révolter contre Dieu lui-même.

C’est pourquoi, aujourd’hui encore, en Afghanistan, des hommes peuvent priver les femmes de tout droit au nom de Dieu. Ce n’est pas seulement une question de pouvoir brut — même si le pouvoir brut est là. C’est une question de légitimité suprême. Ils croient sincèrement, ou font semblant de croire, que Dieu veut cela. Et cette croyance, partagée par une partie de la société, rend l’oppression plus facile à accepter, plus difficile à combattre.

Parce que le corps des femmes est un enjeu de pouvoir

Pourquoi ce besoin de contrôler le corps des femmes ? Pourquoi l’excision, pourquoi l’obligation de se couvrir, pourquoi la claustration, pourquoi le contrôle de la virginité ?

La réponse est simple, presque triviale : le corps des femmes produit des enfants. Et les enfants, dans les sociétés patriarcales, sont l’enjeu central de la transmission du patrimoine, du nom, du pouvoir.

Pour qu’un homme soit certain que l’enfant qu’il élève est bien le sien, il faut contrôler la sexualité de sa femme. Pour contrôler la sexualité de sa femme, il faut contrôler son corps, ses déplacements, ses rencontres. Pour que ce contrôle soit accepté, il faut le justifier — par la morale, par l’honneur, par Dieu.

Nawal El Saadawi, médecin et écrivaine égyptienne, l’a dit avec une clarté rare :

“Pourquoi l’honneur des hommes devrait-il dépendre du corps des femmes ?”

La question est si juste qu’elle en devient gênante. Car elle révèle l’absurdité du système : on a transféré sur le corps des femmes tout le poids de l’honneur masculin. Ce sont les femmes qui doivent porter le voile pour que les hommes ne soient pas tentés. Ce sont elles qui doivent rester vierges pour que l’honneur de la famille soit sauf. Ce sont elles qui doivent être punies si elles “déshonorent” leur père ou leur frère.

Dieu est invoqué pour justifier ce transfert. Mais derrière Dieu, il y a une réalité beaucoup plus terre-à-terre : le contrôle de la filiation, la transmission du patrimoine, la peur de l’incertitude paternelle.

Parce que la parole des femmes est une menace

Pourquoi a-t-on appris aux femmes à se taire dans les assemblées ? Pourquoi leur témoignage vaut-il la moitié de celui d’un homme dans certaines interprétations juridiques ?

Parce que la parole, c’est le pouvoir. Ceux qui parlent, ceux qui enseignent, ceux qui jugent, ceux qui légifèrent — ce sont eux qui détiennent l’autorité. Si les femmes avaient eu accès à la parole publique, si elles avaient pu enseigner, prêcher, interpréter les textes, le monopole masculin sur le sacré se serait effondré.

C’est pourquoi, pendant des siècles, on a empêché les femmes d’étudier les textes sacrés dans les langues originales. C’est pourquoi on leur a interdit d’enseigner la théologie. C’est pourquoi on a brûlé comme sorcières celles qui guérissaient avec des plantes sans passer par le savoir officiel.

Le savoir est pouvoir. Et le pouvoir ne se partage pas.

Encore aujourd’hui, dans les écoles religieuses traditionnelles, les femmes sont rares. Encore aujourd’hui, les grands exégètes, les grands théologiens, les grands juristes sont presque tous des hommes. Et tant que ce sera le cas, les interprétations des textes sacrés continueront de refléter une vision masculine du monde.

Parce que le système est mondial et s’auto-alimente

Nawal El Saadawi, encore elle, refusait qu’on réduise son combat à une critique de l’islam. Elle disait :

“Reagan et Bush ont encouragé le fondamentalisme chrétien et le fondamentalisme islamique. Ils avaient besoin de Dieu pour justifier l’injustice.”

Cette vision est cruciale. Elle nous montre que le phénomène n’est pas propre à une religion, ni à une culture. Partout dans le monde, des hommes utilisent Dieu pour justifier la domination. Partout, des régimes politiques s’allient avec des autorités religieuses pour contrôler les femmes. Partout, le sacré est mobilisé pour servir le politique.

Et ce système s’auto-alimente. Plus on contrôle les femmes, plus on les empêche d’accéder au savoir, plus on les exclut de l’interprétation des textes. Et plus on les exclut, plus les interprétations restent masculines. Cercle vicieux, boucle infernale.

Alors, que faire ?

Comprendre le “pourquoi” n’est pas une fin en soi. C’est une condition pour agir. Si l’oppression des femmes par le religieux était simplement une question de mauvaises interprétations, il suffirait de mieux lire les textes. Mais ce n’est pas qu’une question d’interprétation. C’est une question de pouvoir.

Alors, que faire ?

D’abord, nommer le pouvoir. Dire que ce n’est pas “Dieu” qui opprime les femmes, mais des hommes qui parlent au nom de Dieu. Dire que les textes sacrés ont été écrits, sélectionnés, interprétés par des humains, dans des contextes historiques précis, avec des intérêts précis.

Ensuite, redonner la parole. Faire émerger des voix féminines dans l’exégèse, la théologie, le droit religieux. Soutenir les femmes qui osent réinterpréter les textes, comme Amina Wadud, Asma Barlas, ou tant d’autres à travers le monde.

Enfin, distinguer. Distinguer la foi — cette relation intime, personnelle, au sacré — de l’institution — cette machine de pouvoir qui utilise Dieu pour justifier ses hiérarchies. On peut être croyante et féministe. On peut aimer Dieu et refuser la domination des hommes. On peut lire les textes sacrés avec amour et avec lucidité.

Nawal El Saadawi l’a fait toute sa vie. Elle n’a jamais renié sa culture, ni sa langue, ni sa foi. Elle a seulement refusé qu’on utilise tout cela pour l’enfermer.

Une question pour finir

Les talibans, aujourd’hui, privent les femmes d’éducation, de travail, de liberté de mouvement. Ils le font au nom de Dieu.

Les intégristes chrétiens, aux États-Unis, militent pour que les femmes restent soumises à leurs maris. Ils le font au nom de Dieu.

Les traditionalistes, partout dans le monde, justifient l’excision, le mariage forcé, la claustration. Ils le font au nom de Dieu.

Mais est-ce vraiment Dieu qui parle ? Ou est-ce toujours, partout, la même peur — la peur de perdre le pouvoir, la peur de voir les femmes exister comme sujets, la peur de l’égalité ?

Le “pourquoi” de l’oppression religieuse des femmes, c’est cette peur. C’est le refus de partager. C’est l’utilisation du sacré pour maintenir des privilèges.

Et c’est parce que nous connaissons ce “pourquoi” que nous pouvons commencer à construire le “comment” de la libération.

Ce que nous avons exploré dans ces trois premiers articles, ce sont les fondations d’un système : comment la philosophie a construit la femme comme “l’Autre”, comment la science a tenté de “prouver” son infériorité, comment la religion a “sacralisé” sa subordination. Nous avons vu le “comment” dans l’article précédent, et le “pourquoi” dans celui-ci. Trois piliers sur lesquels repose un édifice millénaire.

À partir du prochain article, nous entrerons dans le vif du sujet : les mécanismes concrets par lesquels cette construction s’est imposée dans la vie des femmes. Comment le corps a été confisqué, le travail rendu invisible, la pensée interdite. Comment les femmes elles-mêmes ont parfois participé à leur propre effacement.

Prochain article : “De l’objet de désir à l’utérus social”Pourquoi le patriarcat a besoin de posséder le corps des femmes


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