Faunes / Christiane Vadnais
Imaginaire du déséquilibre
Imaginaire du déséquilibre

par Sarah Lamarche
Les changements climatiques sont en train de modifier ce qu’on croyait immuable et qu’on prenait pour acquis. Ce déséquilibre et l’angoisse qui l’accompagne sont fertiles : ils ouvrent de nouveaux possibles dans notre imaginaire et Faunes, le premier ouvrage de Christiane Vadnais paru chez Alto cet automne, ose y plonger tête première.
La frontière entre l’univers du recueil et le nôtre est floue, tout comme celles qui séparent le réel du rêve et même les espèces entre elles. On retrouve au gré des nouvelles un même personnage, Laura, à la fois actrice et témoin de ce monde en transition. De son regard de scientifique, elle étudie les lieux limites où la réalité tangible se mêle aux eaux troubles de la magie et des contes.
L’association est moins étrange que l’on pourrait le croire au premier abord : après tout, contes et science tentent de donner forme à l’inconnu chacun à leur façon. Qui plus est, les contes nous rattachent à une tradition immémoriale et, comme la science, nous donnent l’occasion de nous projeter hors de notre individualité. Ils nous rappellent notre place dans une histoire qui dépasse le seul temps de notre vie, notre seule perspective.
Alors que le vent transporte l’odeur millénaire des arbres, que les fauves bâillent et tournent en rond comme l’ont fait leurs prédécesseurs à travers les époques, Laura laisse glisser ses doigts le long des craquelures de l’enceinte. Même le béton n’est pas éternel. La fosse, comme les colisées, s’affaiblit sous les assauts du froid, de l’humidité et du temps, qui tremble imperceptiblement.
S’il peut être angoissant de sentir son individualité s’évanouir au profit d’une vue plus large, il y a aussi une sérénité certaine, pour nos esprits rompus de catastrophes annoncées, à dépasser l’échelle humaine, ce que Faunes accomplit avec brio dans son point culminant, un passage envoûtant qu’on veut lire et relire pour le sentir battre comme un tambour à travers la page.
Si l’univers de Faunes est foisonnant, l’écriture, elle, est précise, tellement qu’on pourrait être tenté de lui reprocher un excès de perfection, une facture presque trop lisse. On le remarque en particulier parce qu’il est question de la vie à son état sauvage dans une langue et un style au contraire extrêmement soignés. On s’entendra toutefois pour dire que, s’il faut avoir un « défaut », c’est bien celui-là qu’on souhaite.
D’une beauté puissante, le premier ouvrage de Christiane Vadnais réussit à être à la fois un objet littéraire unique et une expression vibrante de son époque, une voix qui porte déjà loin.
Cliquez pour lire notre entretien avec Christiane Vadnais :
Faunes Christiane Vadnais Alto, 2018 137 pages

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