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L’ambition atomique

La naissance du programme nucléaire français

Bertrand Pelloux in Une brève histoire de l’atome · 2026-06-14 21:00 · 0 claps · 19.0 min read
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L’ambition atomique

La naissance du programme nucléaire français

🗓️ 24 juillet 1952

Ce jour-là, la loi relative au plan quinquennal de développement de l’énergie atomique est promulguée par le président de la République Vincent Auriol. Dans une France sortie exsangue de la Seconde Guerre mondiale, la reconstruction du pays et la relance économique s’accompagnent de besoins énergétiques croissants que la production nationale de charbon ne suffit plus à satisfaire. L’énergie atomique semble arriver à point nommé pour y répondre et donner à la France son indépendance énergétique. Retour sur la naissance du programme nucléaire français (période 1945-1952).

🌱 La naissance d’une ambition

Les recherches pionnières sur la fission de l’uranium, engagées dès janvier 1939 par l’équipe de Frédéric Joliot au Collège de France à Paris (👉 *Des brevets visionnaires), avaient brutalement été interrompues au début de la Seconde Guerre mondiale, lors de l’invasion allemande au printemps 1940. Les précieuses matières premières que s’était procurées Joliot pour ses expérimentations avaient été mises à l’abri hors de France : l’uranium avait été caché dans une mine désaffectée au Maroc (👉 [Des bagages radioactifs](https://medium.com/une-br%C3%A8ve-histoire-de-latome/des-bagages-radioactifs-1-6de0358a7876)), tandis que l’eau lourde avait été acheminée vers l’Angleterre (👉 [L’odyssée du modérateur](https://medium.com/une-br%C3%A8ve-histoire-de-latome/des-bagages-radioactifs-2-b5d16d068c9a)*). Durant toute la guerre, une poignée de scientifiques français ralliés à la France libre va néanmoins poursuivre les recherches à l’étranger, d’abord au Royaume-Uni, puis en Amérique du Nord. Bien que modeste, le maintien d’une présence française dans ce domaine stratégique se révélera déterminant pour l’après-guerre.

En mai 1945, l’Allemagne capitule, mettant un terme à la guerre en Europe. Le conflit se poursuit cependant en Asie entre les Alliés et l’Empire du Japon. Plusieurs événements décisifs vont alors précipiter la fin des hostilités : le largage d’une bombe atomique sur Hiroshima le 6 août 1945, suivi d’une seconde sur Nagasaki le 9 août, ainsi que l’offensive soviétique en Mandchourie déclenchée le même jour. Face à cette démonstration de force sans précédent, l’empereur Hirohito annonce la reddition du Japon le 15 août. L’acte de capitulation du Japon est officiellement signé le 2 septembre 1945, scellant la fin de la Seconde Guerre mondiale.

En France, après six années d’un conflit qui a profondément ébranlé le pays, de l’humiliante débâcle de 1940 à la douloureuse occupation qui s’ensuivit, le temps est désormais à la reconstruction et à la relance de l’économie. Conscient de l’urgence de relancer les recherches françaises relatives à l’énergie atomique, le général de Gaulle, alors président du Gouvernement provisoire de la République française (GPRF), crée par l’ordonnance du 18 octobre 1945, le Commissariat à l’énergie atomique (CEA).

Cette décision est prise sous l’impulsion de Frédéric Joliot, qui avait alerté le général de Gaulle dès l’automne 1944 sur la nécessité de créer un organisme consacré à l’énergie atomique. Elle doit également beaucoup à Raoul Dautry (X1900), alors ministre de la Reconstruction et de l’Urbanisme au sein du GPRF, qui avait adressé au général plusieurs notes en mars 1945 pour lui rappeler le rôle décisif que pourrait jouer l’énergie atomique dans la reconstruction de la France et son retour au rang des grandes puissances. Si la création du CEA intervient à peine deux mois après les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, la décision de doter la France d’un organisme dédié à l’énergie atomique était en réalité déjà mûrie depuis plusieurs mois.

Publié au Journal officiel le 31 octobre 1945 dans une version consolidée par rapport au texte initial du 18 octobre, l’ordonnance n° 45-2563 instituant le CEA énumère les missions du nouvel organisme public sans les détailler davantage. La formulation retenue (cf. puce en gras ci-dessous) laisse ainsi la possibilité d’explorer l’ensemble des applications offertes par l’énergie atomique, y compris dans le domaine militaire.

De pressantes nécessités d’ordre national et international obligent à prendre les mesures nécessaires pour que la France puisse tenir sa place dans le domaine des recherches concernant l’énergie atomique. La création d’un organisme susceptible d’assurer au pays le bénéfice de telles recherches a été mise à l’étude […]. Art. 1er. — Il est institué, sous le nom de commissariat à l’énergie atomique, un établissement de caractère scientifique, technique et industriel, doté de la personnalité civile ainsi que de l’autonomie administrative et financière et placé sous l’autorité et le contrôle du président du Gouvernement provisoire. Le commissariat à l’énergie atomique : - poursuit les recherches scientifiques et techniques en vue de l’utilisation de l’énergie atomique dans les divers domaines de la science, de l’industrie et de la défense nationale ;

  • étudie les mesures propres à assurer la protection des personnes et des biens contre les effets destructifs de l’énergie atomique ;
  • organise et contrôle […] la prospection et l’exploitation des gisements de matières premières nécessaires ;
  • réalise à l’échelle industrielle les dispositifs générateurs d’énergie d’origine atomique […].

Dès sa création, le CEA est placé sous une double autorité : une direction scientifique, incarnée par un haut-commissaire à l’énergie atomique, et une direction administrative et financière, confiée à un administrateur général délégué du gouvernement. Cette organisation bicéphale traduit la volonté du général de Gaulle de ne pas confier la direction de l’organisme aux seuls scientifiques. La gouvernance est assurée par le Comité de l’énergie atomique, composé de l’administrateur général, du haut-commissaire, de trois personnalités qualifiées pour leurs travaux relatifs à l’énergie atomique ainsi que du président du Comité de coordination des recherches scientifiques intéressant la Défense nationale. Le Comité est placé directement sous l’autorité du président du Gouvernement provisoire, soulignant l’importance accordée par l’État aux enjeux atomiques. En son absence, c’est l’administrateur général qui préside le Comité.

Par le décret du 3 janvier 1946, Raoul Dautry est nommé administrateur général et Frédéric Joliot haut-commissaire. Les trois personnalités qualifiées appelées à siéger au Comité de l’énergie atomique sont Irène Curie, fille de Pierre et Marie Curie et lauréate du prix Nobel de chimie 1935 avec son époux Frédéric Joliot, Francis Perrin, physicien ayant travaillé sur la fission nucléaire avec Joliot au Collège de France et Pierre Auger, physicien spécialiste de la physique atomique et des rayons cosmiques. Enfin, le général Darius Paul Dassault (X1901), frère aîné de l’industriel Marcel Dassault, complète le Comité en qualité de président du Comité de coordination des recherches scientifiques intéressant la Défense nationale.

Pour assister le Comité de l’énergie atomique, un Conseil scientifique est institué afin de définir les programmes d’études et de recherches. Il réunit les quatre commissaires scientifiques du Comité (Joliot, Curie, Perrin et Auger), auxquels s’ajoutent trois personnalités choisies pour leur expertise. Ces experts sont Lew Kowarski, Jules Guéron et Bertrand Goldschmidt, qui ont travaillé au sein des programmes nucléaires américains et anglo-canadiens durant la Seconde Guerre mondiale.

Ancien collaborateur de Joliot au Collège de France, Lew Kowarski poursuivit ses travaux au Royaume-Uni puis au Canada, où il joua un rôle déterminant dans la construction de la pile atomique ZEEP (Zero Energy Experimental Pile) sur le site de Chalk River, premier réacteur nucléaire à diverger (« démarrer ») hors des États-Unis. Jules Guéron suivit un itinéraire comparable, rejoignant le Royaume-Uni puis le Canada, où il mena des travaux de chimie nucléaire au Laboratoire de Montréal puis à Chalk River. Bertrand Goldschmidt partit quant à lui aux États-Unis où il eut, dès 1942, l’opportunité exceptionnelle de travailler sur la chimie du plutonium au Metallurgical Laboratory (Met Lab) de Chicago, aux côtés de Glenn Seaborg, dans le cadre du projet Manhattan. Il demeurera d’ailleurs le seul Français à avoir participé à la composante américaine de ce projet, avant de rejoindre les équipes installées au Canada.

Le Conseil scientifique réunit ainsi plusieurs figures majeures de la science française de l’époque, mais aussi des spécialistes ayant contribué, au sein des programmes alliés, à certaines des avancées les plus importantes du domaine nucléaire durant la guerre.

Quelques figures du CEA en 1946 (assis de gauche à droite : Pierre Auger, Irène Curie, Frédéric Joliot, Francis Perrin, Lew Kowarski ; debout de gauche à droite : Bertrand Goldschmidt, Pierre Biquard, Léon Denivelle, Jean Langevin) © Source

Quelques figures du CEA en 1946 (assis de gauche à droite : Pierre Auger, Irène Curie, Frédéric Joliot, Francis Perrin, Lew Kowarski ; debout de gauche à droite : Bertrand Goldschmidt, Pierre Biquard, Léon Denivelle, Jean Langevin) © Source

Les nominations au Comité de l’énergie atomique et au Conseil scientifique s’inscrivent dans la continuité des grandes figures scientifiques d’avant-guerre et consacrent Frédéric Joliot, en raison des liens étroits qu’il entretient avec nombre d’entre elles, comme l’homme fort de ce nouvel organisme. Les premiers pas du CEA sont également marqués par la présence de plusieurs scientifiques proches du Parti communiste français (PCF). Frédéric Joliot et le physicien Jean Langevin en sont membres, alors qu’Irène Curie en partage largement les idées. Cet ancrage politique, très répandu dans les milieux intellectuels français à la Libération, ne suscite d’abord que peu de réserves dans un contexte où l’URSS est encore un allié. Mais cela ne va pas durer…

🛠️ De l’ambition aux premières réalisations

Début 1946, l’organisation du CEA est désormais actée. L’heure est venue d’engager les premiers grands chantiers. Il s’agit à la fois de doter l’organisme des infrastructures indispensables à l’accomplissement de ses missions, de sécuriser l’approvisionnement en matières premières, de construire la première pile atomique française, et plus largement, de poser les fondations permettant la réalisation des ambitions nucléaires tricolores.

Les infrastructures clés

Le général Dassault obtient la mise à disposition du fort de Châtillon, situé en banlieue parisienne sur les communes de Fontenay-aux-Roses et de Châtillon, qui a notamment été le théâtre à la Libération de plusieurs exécutions de responsables du régime de Vichy. Dès 1946, plusieurs laboratoires de chimie et de physique nucléaires y sont installés. Le fort de Châtillon devient ainsi le premier centre de recherche du CEA.

Photo de gauche : entrée du fort de Châtillon (1947) © Source — Photo de droite : ensemble du personnel des laboratoires de Châtillon (1947) © Source

Photo de gauche : entrée du fort de Châtillon (1947) © Source — Photo de droite : ensemble du personnel des laboratoires de Châtillon (1947) © Source

Parallèlement, une partie de la Poudrerie du Bouchet, située à Vert-le-Petit (Essonne) et historiquement dédiée à la fabrication de poudre noire et à la recherche sur les armements, est mise à disposition du CEA. Ce site devient alors le Centre d’étude du Bouchet (CEB) où sont réalisées les premières opérations françaises de traitement de l’uranium (raffinage de l’oxyde d’uranium, production d’uranium métal…) et la fabrication des combustibles des futures piles atomiques françaises. Les premiers kilogrammes d’oxyde d’uranium purifié, obtenus à partir de l’uranium rapatrié du Maroc, sortent de l’usine du Bouchet à partir d’octobre 1947.

Fin 1946, il est également décidé de créer un grand Centre d’études nucléaires (CEN) sur le plateau de Saclay, choisi notamment pour ses importantes surfaces disponibles, sa faible densité de population et sa bonne accessibilité depuis Paris. La construction du CEN de Saclay débute en 1948 et ses installations entrent progressivement en service à partir de 1952. Parmi elles figure le réacteur expérimental EL2 (Eau lourde n° 2), mis en service le 27 octobre 1952 et conçu pour mener des expériences d’irradiation de matériaux et de physique des neutrons, essentielles au développement du programme nucléaire. C’est Jules Guéron qui assure la direction du Centre.

La prospection minière

Dès 1946, le CEA engage une vaste campagne de prospection minière afin de bâtir une filière nationale d’approvisionnement en uranium. L’enjeu est fondamental : il s’agit d’assurer un accès pérenne à cette ressource nécessaire à l’obtention de matière fissile, condition essentielle à l’essor et à l’indépendance du programme nucléaire français.

[🤯 Vous avez dit matière fissile ? La matière fissile désigne les nucléides (noyaux) capables de subir une fission quelle que soit l’énergie des neutrons incidents, y compris des neutrons de faible énergie, appelés neutrons thermiques (≈ 0,025 électronvolt). Elle constitue l’ingrédient essentiel du fonctionnement des réacteurs nucléaires et de la fabrication des armes atomiques. Au début des années 1950, les isotopes fissiles connus sont : l’uranium 235 (caractère fissile démontré en 1939), le plutonium 239 (en 1941), l’uranium 233 (en 1942) et le plutonium 241 (vers 1944-45). Parmi eux, l’uranium 235 et le plutonium 239 sont apparus comme les plus adaptés aux usages civils (production d’énergie dans les réacteurs nucléaires) et militaires (bombes atomiques). L’uranium 235 est le seul isotope fissile présent dans la nature. Sa concentration dans l’uranium naturel (tel qu’on le trouve dans du minerai de pechblende par exemple) est toutefois très faible : seulement 0,72 %. Pour de nombreuses applications, il est nécessaire d’enrichir l’uranium, c’est-à-dire d’augmenter artificiellement sa teneur en uranium 235, typiquement à 3 à 5 % pour les réacteurs nucléaires à eau légère et à plus de 90 % pour les bombes atomiques. Le plutonium 239, lui, n’existe pas à l’état naturel : c’est un isotope artificiel qui peut être produit dans un réacteur nucléaire par capture neutronique de l’uranium 238 (U238 + neutron ➡️ Np239 ➡️ Pu239). L’uranium 238, qui constitue 99,2745 % de l’uranium naturel, est également qualifié d’isotope fertile car, après capture neutronique et désintégrations successives, il se transforme en un isotope fissile, le plutonium 239. En résumé, deux filières principales se dessinent : celle de l’uranium 235 nécessitant la mise en œuvre d’un procédé d’enrichissement et celle du plutonium 239 nécessitant la construction de réacteurs nucléaires et d’usines de traitement pour réaliser son extraction. La France choisira dans un premier temps la filière du plutonium, l’enrichissement de l’uranium semblant à ce moment-là hors de portée. 🤯]

Le CEA mobilise ainsi géologues, ingénieurs, prospecteurs pour conduire des recherches sur le territoire métropolitain, en particulier au sein des grands socles granitiques qui sont propices à la minéralisation uranifère comme le Massif central et le Massif armoricain. Les premiers résultats ne tardent pas à venir. Le 28 novembre 1948, un important gisement uranifère est identifié dans le bassin de La Crouzille dans le Limousin (Haute-Vienne). Exploité dès 1949, ce bassin deviendra durant plusieurs décennies la principale source de production d’uranium du territoire métropolitain. La découverte, en 1950, du bassin du Forez (Loire) confirme à son tour le potentiel minier du Massif central et permet au programme nucléaire français de disposer, dès ses premières phases de développement, de ressources nationales significatives en uranium.

Emplacement des sites miniers d’uranium exploités en France métropolitaine (base de données MIMAUSA de l’ASNR qui regroupe les informations des 250 sites recensés) © Source

Emplacement des sites miniers d’uranium exploités en France métropolitaine (base de données MIMAUSA de l’ASNR qui regroupe les informations des 250 sites recensés) © Source

Consciente du caractère limité des ressources disponibles en métropole, la France étend rapidement ses campagnes de prospection à l’ensemble de son empire colonial. Les premières découvertes significatives interviennent au Gabon avec le gisement de Mounana, identifié au milieu des années 1950 et exploité industriellement à partir de 1961. Elles se poursuivent au Niger avec les importants gisements d’Arlit et d’Akokan, découverts au milieu des années 1960 et mis en exploitation dès 1971. L’articulation progressive des filières d’approvisionnement métropolitaine puis africaine permet ainsi d’assurer les besoins en uranium du programme nucléaire français jusqu’aux années 1970.

La première pile atomique

Parmi les grands chantiers engagés, l’un s’impose comme central : la réalisation de la première pile atomique française. Celle-ci doit démontrer la capacité des scientifiques français à initier puis à maintenir une réaction en chaîne contrôlée, tout en validant les choix technologiques retenus. Elle constitue également un outil essentiel pour la formation des personnels (pilotage, instrumentation, mesures), l’acquisition de données expérimentales, l’étude de problématiques en vue de la construction de piles de plus grande puissance ou encore la production de radionucléides pour des applications médicales ou industrielles.

Lors de sa première réunion, le 27 février 1946, le Conseil scientifique décide de retenir une pile de très faible puissance, fonctionnant à l’uranium naturel sous forme d’oxyde et modérée à l’eau lourde. Ce choix repose sur plusieurs considérations. D’un point de vue neutronique, l’eau lourde présente une très faible section efficace d’absorption des neutrons, ce qui permet l’utilisation d’une quantité limitée de matière fissile par rapport aux piles modérées au graphite. Ce choix permet en outre l’utilisation directe de l’oxyde d’uranium raffiné au Bouchet, sans qu’il soit nécessaire de le transformer en uranium métal. Il offre également une plus grande tolérance quant à la pureté des matériaux, là où les piles au graphite exigent de très hauts niveaux de pureté. Enfin, Lew Kowarski vient tout juste de superviser la construction d’une pile de ce type au Canada (ZEEP), mise en service en septembre 1945 et réalisée en moins de 11 mois. Kowarski est naturellement désigné directeur de ce projet de pile.

Il subsiste cependant une contrainte majeure. Début 1946, la France ne dispose pas encore de ressources en uranium (découverte du premier gisement fin 1948) et le marché mondial est entièrement contrôlé par les gouvernements américain et britannique, un héritage de la guerre. La France dispose toutefois d’un atout décisif : les huit tonnes d’uranium acquises par Joliot avant-guerre puis dissimulées au Maroc en juin 1940 (👉 *Des bagages radioactifs). Ainsi, en avril 1946, le général Dassault monte une opération sécrète visant à rapatrier ce stock. L’opération est un succès et permet au programme nucléaire français de gagner de précieuses années. À ces huit tonnes s’ajoutent trois tonnes supplémentaires retrouvées, à la Libération, dans un wagon en gare du Havre. S’agissant de l’eau lourde, la France parvient à sécuriser son approvisionnement dès 1945 auprès du gouvernement norvégien et de la société Norsk Hydro, dans la continuité de l’accord d’exclusivité conclu en mars 1940 (👉 [L’odyssée du modérateur](https://medium.com/une-br%C3%A8ve-histoire-de-latome/des-bagages-radioactifs-2-b5d16d068c9a)*).

Toutes les conditions sont désormais réunies pour mener le projet à son terme. Construite sur le site de Fontenay-aux-Roses et baptisée Zoé (acronyme de Zéro énergie, Oxyde d’uranium, Eau lourde), la première pile atomique française diverge le 15 décembre 1948. Ce succès scientifique et technique intervient seulement trois semaines après la découverte du gisement uranifère du bassin de La Crouzille. Cocorico.

Photo de gauche : vue de la pile Zoé (1948) © Source — Photo de droite : visite du président de la République Vincent Auriol (1) accompagné de Frédéric Joliot (2) et Lew Kowarski (3) lors de l’inauguration de la pile Zoé le 21 décembre 1948 © Source

Photo de gauche : vue de la pile Zoé (1948) © Source — Photo de droite : visite du président de la République Vincent Auriol (1) accompagné de Frédéric Joliot (2) et Lew Kowarski (3) lors de l’inauguration de la pile Zoé le 21 décembre 1948 © Source

Le succès de Zoé ouvre immédiatement de nouvelles perspectives. Dès septembre 1949, Bertrand Goldschmidt, alors chef du service de chimie industrielle, et les équipes de l’usine du Bouchet entreprennent les premiers travaux d’extraction du plutonium à partir d’un barreau d’uranium irradié neuf mois dans la pile Zoé. Le 20 novembre 1949, ils réussissent à isoler le premier milligramme de plutonium et prouvent ainsi la capacité des équipes à maîtriser les procédés chimiques de séparation du plutonium, ce qui constitue une étape scientifique majeure dans la maîtrise du cycle du combustible nucléaire. Il faut toutefois souligner que la pile Zoé n’a pas été conçue à des fins plutonigènes, c’est-à-dire pour produire du plutonium en quantités significatives. Sa très faible puissance limitait en effet la production de plutonium à des niveaux infimes, incompatibles avec toute perspective industrielle ou militaire. Ce choix de conception répond davantage à des objectifs scientifiques et expérimentaux qu’à une volonté de production industrielle de plutonium.

🧭 La structuration du programme nucléaire

Si les années 1948 et 1949 sont marquées par une dynamique particulièrement favorable pour le CEA, la suivante s’ouvre dans un climat de profondes turbulences. Le 19 mars 1950, le Conseil mondial de la paix, organisation fondée en 1949 avec le soutien des Partis communistes et de l’URSS et présidée par Frédéric Joliot depuis sa création, lance l’Appel de Stockholm. Ce manifeste réclame l’interdiction totale de l’arme atomique et la mise en place d’un contrôle international strict destiné à garantir cette interdiction. Il s’inscrit dans un contexte international particulièrement tendu, marqué à la fois par le traumatisme encore récent (1945) des bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki et par l’explosion de la première bombe atomique soviétique (1949) qui vient bouleverser les équilibres stratégiques mondiaux. Cet Appel provoque un profond malaise au sommet de l’État français, son premier signataire n’étant autre que Frédéric Joliot, alors haut-commissaire du CEA. Parmi les signataires figure également un jeune étudiant de 17 ans, encore inconnu du grand public, qui n’est autre que Jacques Chirac.

Jusqu’alors, l’engagement de Joliot au PCF et ses critiques envers l’Alliance atlantique (OTAN) demeuraient largement éclipsés par son immense prestige scientifique. Mais la signature de l’Appel de Stockholm marque un véritable tournant. Dans ce contexte de début de Guerre froide, cette prise de position publique contre l’arme atomique est perçue par le gouvernement comme incompatible avec la fonction de haut-commissaire à l’énergie atomique. Le 28 avril 1950, le président du Conseil (équivalent du Premier ministre sous la IVe République) Georges Bidault révoque Frédéric Joliot de son poste. Il est remplacé par Francis Perrin, qui adopte une ligne plus consensuelle sur le plan politique. Cet épisode marque l’éviction progressive des scientifiques communistes du secteur nucléaire et la reprise en main par l’État d’un domaine considéré comme stratégique.

Manifestation en mai 1950 pour la réintégration de Frédéric Joliot au CEA © Source

Manifestation en mai 1950 pour la réintégration de Frédéric Joliot au CEA © Source

Ce n’est toutefois pas le seul bouleversement à la tête du CEA au début des années 1950. Le 21 août 1951, Raoul Dautry, administrateur général depuis sa création, s’éteint. Lors de la séance du Comité de l’énergie atomique du 8 novembre 1951, Félix Gaillard, alors secrétaire d’État à la présidence du Conseil chargé du CEA, propose la nomination de l’ingénieur Pierre Guillaumat (X1928) pour succéder à Raoul Dautry. Cette nomination est officialisée le même jour par décret et publiée au Journal officiel du 9 novembre 1951. Convaincu que le CEA doit rapidement passer du stade de la recherche à celui des applications industrielles, Gaillard propose lors de ce Comité un ambitieux plan de développement de l’énergie atomique. Couvrant la période 1952-1957, ce plan prévoit :

  • l’intensification de la prospection minière afin d’assurer des ressources suffisantes en uranium naturel pour répondre aux besoins croissants du programme nucléaire français ;
  • la construction de deux réacteurs nucléaires dits « primaires », destinés à la production de plutonium (réacteurs plutonigènes), les futurs réacteurs G1 et G2 ;
  • la création d’une usine de traitement des combustibles irradiés dédiée à l’extraction du plutonium, la future usine UP1 ;
  • l’étude puis les premières réalisations de réacteurs nucléaires dits « secondaires », fonctionnant au plutonium et destinés à produire de l’énergie à des fins industrielles.

La France privilégie ainsi la voie du plutonium, l’enrichissement de l’uranium apparaissant hors de portée en raison de son coût, des volumes d’uranium nécessaires et des connaissances scientifiques françaises encore insuffisantes dans ce domaine.

Le plan de développement de l’énergie atomique, plus connu sous le nom de plan quinquennal ou de plan Gaillard, est institué par la loi n° 52-881 du 24 juillet 1952, qui ouvre des autorisations de programme à hauteur de 37,7 milliards de francs. Ce plan fixe pour la première fois un cadre programmatique global au développement du nucléaire français, instaurant une logique de planification qui sera durablement reconduite. Le seul parti à s’y opposer est le PCF qui conteste son caractère strictement pacifique, bien que le plan soit présenté comme tel.

Lors de l’examen du projet de loi par le Conseil de la République (équivalent du Sénat sous la IVe République) le 10 juillet 1952, le sénateur communiste Arthur Ramette dépose d’ailleurs un amendement visant à interdire l’utilisation des crédits alloués au plan à des fins de fabrication d’armes atomiques. Cet amendement est largement rejeté. Répondant à l’intervention particulièrement virulente du sénateur Ramette, Félix Gaillard déclare :

Nous demandons une somme de l’ordre de 40 milliards […]. Or chacun sait, et M. Ramette ne l’ignore certainement pas, que les investissements initiaux pour qu’une première bombe atomique puisse être construite, représentent une dépense de l’ordre de 400 à 500 milliards de francs. Le simple volume des crédits qui sont demandés aujourd’hui suffit à démontrer, et il n’y a pas besoin d’être grand savant pour le savoir, que la France, qui a déclaré unilatéralement il y a cinq ans à l’assemblée des Nations Unies qu’elle ne ferait pas de bombe atomique — mais qui n’a pris aucun engagement contractuel — démontre, par les proportions mêmes de ce programme, qu’elle n’a pas davantage l’intention d’en faire maintenant. Et je peux dire que cette déclaration, qui continue à être valable puisque la France n’a pas actuellement les moyens de se lancer dans la fabrication d’armes atomiques, cette déclaration pourra être annulée d’un jour à l’autre, si le Gouvernement le juge utile. Je ne vois pas pourquoi, alors que de part et d’autre du rideau de fer, on fabrique des armes atomiques, la France, par principe, se refuserait jusqu’au droit et à l’éventualité d’en fabriquer plus tard.

Les échanges en séance donnent lieu à de nombreuses joutes verbales. Non sans ironie, le sénateur Georges Laffargue déclare, sous les applaudissements du centre et de la droite :

Cette Assemblée aurait voté ce projet à l’unanimité, j’en suis persuadé, si des vérités ne nous avaient été révélées par la savante dialectique de M. Ramette. En vérité, nous devons reconnaître qu’il existe deux sortes d’uranium à travers le monde : il y a l’uranium occidental, qui donne un plutonium à caractère fasciste et guerrier, et l’uranium oriental qui, lui, donne un plutonium à caractère absolument pacifique et démocratique.

Qu’il soit à ce stade strictement civil, comme l’assure Félix Gaillard, ou porteur d’ambitions militaires, comme le soupçonne le Parti communiste, ce premier plan de développement de l’énergie atomique vise à produire à moyen terme des quantités significatives de matière fissile, facilitant de facto tout engagement ultérieur dans un éventuel programme nucléaire militaire. Gaillard rappelle d’ailleurs qu’il serait absurde que la France renonce, par principe, à la possibilité de fabriquer ultérieurement l’arme atomique.

La question de l’objectif initial du programme nucléaire français (civil, militaire ou dual) a alimenté débats et controverses parmi les historiens. Longtemps limitée par le poids du secret, l’historiographie du programme nucléaire s’est progressivement enrichie pour atteindre une véritable maturité à partir des années 1980, à mesure que les archives se sont ouvertes et que de nouvelles générations de chercheurs se sont emparées du sujet. L’étude de cette historiographie est particulièrement éclairante. Au-delà du simple récit des événements, elle donne à voir les subtilités qui entourent la genèse du programme nucléaire français (pour les lecteurs les plus téméraires 👉 Une historiographie riche d’enseignements (à paraître prochainement).

🚀 Épilogue

À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte de reconstruction nationale et de relance économique, la France reprend l’aventure atomique brutalement interrompue en 1940. La création du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), en 1945, en marque le véritable point de départ.

À peine sept ans plus tard, les fondations du programme nucléaire français sont désormais posées. La France dispose désormais d’une filière d’approvisionnement en uranium, a fait diverger sa première pile atomique, maîtrise les procédés chimiques de séparation du plutonium et s’est dotée d’infrastructures clés avec les centres de Fontenay-aux-Roses, du Bouchet et de Saclay. Ce qui relevait encore, au lendemain de la guerre, d’une ambition est devenu une réalité tangible.

La loi du 24 juillet 1952 instituant le premier plan de développement de l’énergie atomique vient alors donner une cohérence d’ensemble à ces premières réalisations et inscrire l’effort nucléaire français dans une perspective de long terme. Les années qui suivent verront le programme nucléaire changer d’échelle et prendre une tout autre dimension, ouvrant un nouveau chapitre de l’aventure atomique française.

Ce jour-là, des atomes ont écrit l’histoire.

📰 Au prochain numéro

Les fondations du programme nucléaire français sont désormais posées. Dans l’ombre des déclarations officielles, la France finira-t-elle par se doter de l’arme atomique ? Pour ceux qui n’ont pas suivi l’actualité depuis février 1960, le suspense est total… 👉 Un rongeur détonnant (à paraître prochainement)

💡 Sources (redde Caesari quae sunt Caesaris)

➡️ Herbert L. Anderson, Eugene T. Booth, John R. Dunning, Enrico Fermi, Gynther N. Glasoe, Francis G. Slack, The Fission of Uranium, Physical Review, Volume 55, 1939. ➡️ Ordonnance n° 45-2563 du 18 octobre 1945 instituant un commissariat à l’énergie atomique, publiée au Journal officiel le 31 octobre 1945. ➡️ *Décret du 3 janvier 1946 portant nomination du haut commissaire à l’énergie atomique et de membres du comité à l’énergie atomique, publié au Journal officiel le 4 janvier 1946. ➡️ Joseph W. Kennedy, Glenn T. Seaborg, Emilio Segrè, Arthur C. Wahl, [Properties of 94(239)](http://Properties of 94(239), Physical Review), Physical Review, Volume 70, received 1941, published 1946. ➡️ Glenn T. Seaborg, John W. Gofman, Raymond W. Stoughton, Nuclear Properties of U233: A New Fissionable Isotope of Uranium, Physical Review, Volume 71, received 1942, published 1947. ➡️ [Décret n° 51-7 du 3 janvier 1951 portant modification de l’ordonnance du 18 octobre 1945 instituant un commissariat à l’énergie atomique](https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000000317884), publié au Journal officiel le 4 janvier 1951. ➡️ [Décret du 8 novembre 1951 portant nomination de l’administrateur général délégué du Gouvernement près le commissariat à l’énergie atomique](https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000000675502), publié au Journal officiel le 9 novembre 1951. ➡️ [Compte rendu in extenso des débats parlementaires de la séance du 10 juillet 1952](https://www.senat.fr/comptes-rendus-seances/4eme/pdf/1952/07/S19520710_1583_1650.pdf), publié au Journal officiel le 11 juillet 1952. ➡️ [Loi n° 52-881 du 24 juillet 1952 de programme pour la réalisation du plan de développement de l’énergie atomique (1952-1957)](https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000000512194), publiée au Journal officiel le 25 juillet 1952. ➡️ Bertrand Goldschmidt, Pionniers de l’atome, Stock, 1987. ➡️ Maurice Vaïsse, Le choix atomique de la France (1945-1958), Vingtième Siècle n° 36, 1992. ➡️ Dominique Mongin, La bombe atomique française, 1945-1958, Bruylant Bruxelles, 1997. ➡️ Bernard Bonin, Réacteurs nucléaires expérimentaux, Monographie de la Direction de l’énergie nucléaire, Commissariat à l’énergie atomique, 2012. ➡️ Jean Guisnel et Bruno Tertrais, Le Président et la Bombe, Odile Jacob, 2016. ➡️ Céline Jurgensen, Dominique Mongin, Résistance et Dissuasion — Des origines du programme nucléaire français à nos jours, Odile Jacob, 2018. ➡️ [La Direction des Applications Militaires (CEA/DAM) au cœur de la dissuasion nucléaire française — De l’ère des pionniers au programme Simulation](https://www.cea.fr/presse/Documents/actualites/direction-applications-militaires-cea-dissuasion-nucleaire-france.pdf), Commissariat à l’énergie atomique, 2025.

Historien spécialiste de la dissuasion nucléaire, Dominique Mongin retrace dans La bombe atomique française* la genèse du programme nucléaire. Pédagogique et accessible, cet ouvrage met habilement en perspective enjeux scientifiques, décisions politiques et bouleversements géopolitiques.


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