LA MEME LUMIERE
Dhāt et Ṣifāt dans le Coran :
LA MEME LUMIERE
Dhāt et Ṣifāt dans le Coran :
quand Dieu pardonne, punit ou rend victorieux,
que dit-Il vraiment ?
Mahdi Naïm

Résumé
Cet article aborde l’une des questions les plus déstabilis-antes de la théologie coranique : si Allah est le fond lumineux inaltérable du réel — si le ẓulm humain ne L’atteint jamais, si Sa proximité est structurelle et irrévocable — que signifient alors les innombrables versets où Il pardonne, punit, accorde la victoire, fait descendre Sa sérénité ? Sont-ils une contradiction dans le texte, ou une couche de sens distincte ? Nous démontrons que le Coran opère simultanément sur deux plans ontologiques irréductibles : le plan de la dhāt (l’essence divine, incommensurable, non-relationnelle) et le plan des ṣifāt (les attributs relationnels, langages d’adresse au sujet humain). Ces deux plans ne se contredisent pas : ils décrivent la même réalité vue depuis deux positions différentes. Nous convoquons la tradition du kalām (Ashʿarisme, Muʿtazilisme), la métaphysique ibn-arabienne, la philosophie du langage religieux (Wittgenstein, Tillich, Ricoeur), la théologie apophétique (Denys l’Aéropagite, Eckhart), la philosophie de la causalité (Hume, Spinoza, Whitehead) et la physique contemporaine (optique, thermodynamique) pour montrer que la tension apparente entre la dhāt immuable et les ṣifāt relationnels est l’un des génies structurels du texte coranique : non pas une contradiction, mais une pédagogie de l’absolu qui parle à chaque être dans la langue de sa propre capacité de réception.
**Mots-clés : **dhāt · ṣifāt · langue d’adresse · théologie apophétique · istiʿdād · Ibn ʿArabī · Kalām · Tillich · Ricoeur · Spinoza · gravité ontologique
Abstract
This article addresses one of the most destabilizing questions in Quranic theology: if Allah is the inalterable luminous ground of reality — if human ẓulm never reaches Him, if His proximity is structural and irrevocable — what then do the countless verses in which He forgives, punishes, grants victory, and sends down His tranquility mean? Are they a contradiction in the text, or a distinct layer of meaning? We demonstrate that the Quran operates simultaneously on two irreducible ontological planes: the plane of dhāt (divine essence, incommensurable, non-relational) and the plane of ṣifāt (relational attributes, languages of address to the human subject). These two planes do not contradict each other: they describe the same reality seen from two different positions. We engage the kalām tradition (Ashʿarism, Muʿtazilism), Ibn ʿArabī’s metaphysics, the philosophy of religious language (Wittgenstein, Tillich, Ricoeur), apophatic theology (Pseudo-Dionysius, Eckhart), the philosophy of causality (Hume, Spinoza, Whitehead), and contemporary physics (optics, thermodynamics) to show that the apparent tension between the immutable dhāt and the relational ṣifāt is one of the structural achievements of the Quranic text: not a contradiction, but a pedagogy of the absolute that speaks to each being in the language of its own receptive capacity.
**Keywords: **dhāt · ṣifāt · language of address · apophatic theology · istiʿdād · Ibn ʿArabī · Kalām · Tillich · Ricoeur · Spinoza · ontological gravity
I. Introduction : Le scandale apparent
Cet article part d’une thèse philologique et ontologique que le Coran lui-même impose si on le lit jusqu’au bout de sa logique : le ẓulm — le terme arabe habituellement traduit par injustice ou mal — est intégralement endogène. Le sujet humain produit lui-même son propre voilement. La formule récurrente ẓalama nafsahu (« il a fait tort à sa propre âme ») traverse plus de quarante sourates et pose un principe structurel : Dieu ne fait pas tort aux hommes, mais les hommes se font tort à eux-mêmes (10:44). Si cette thèse est juste — si le mal ne touche jamais Allah mais retourne toujours sur son auteur — alors Allah est le nūr inaltérable du réel, non-affecté, non-réactif. Et cette lecture entre immédiatement en collision frontale avec une proportion considérable du texte coranique lui-même.
Car le Coran ne parle pas seulement de nūr et de proximité irrévocable. Il dit aussi : Dieu guérit, Dieu afflige, Dieu punit, Dieu pardonne, Dieu aime, Dieu rend victorieux, Dieu fait descendre Sa sérénité, Dieu égare qui Il veut et guide qui Il veut. Ce sont des formulations d’action, de réaction, de relation. Si on les lit littéralement, elles décrivent un Dieu qui intervient dans le cours du monde, qui répond aux actes humains, qui punit le mal et récompense le bien. Ce Dieu-là est réactif. Et un Dieu réactif est, au sens strict, affecté par ce qui se passe.
La question que cet article pose est la suivante : ce Dieu réactif et ce Dieu nūr immuable sont-ils deux Dieux différents dans un même texte — signe d’une tension interne irrésolue ? Ou le Coran opère-t-il simultanément sur deux niveaux de discours qui décrivent la même réalité depuis deux positions ? Notre thèse est que la deuxième réponse est la juste, et que la distinction technique entre dhāt (l’essence) et ṣifāt (les attributs) — élaborée par la tradition théologique islamique mais rarement poussée jusqu’à ses implications les plus radicales — est la clé de voute de cette résolution.
La clé de cette résolution se trouve dans une lecture philologique précise de ce que le Coran dit sur la nature divine. Deux registres coexistent dans le texte sans jamais se confondre. Le premier est celui de l’essence divine (dhāt) : Allāhu nūru al-samāwāti wa-l-arḍ (24:35) — Dieu est la lumière des cieux et de la terre. Pas une source de lumière. La lumière elle-même, dans une phrase nominale d’identité sans copule. Wa naḥnu aqrabu ilayhi min ḥabl al-warīd (50:16) — Nous sommes plus proches de lui que sa veine jugulaire. Une proximité structurelle, non-conditionnelle, non-révocable. Le deuxième registre est celui des attributs relationnels (ṣifāt) : al-ghafūr (le Pardonneur), al-raḥīm (le Miséricordieux), al-muntaqim (le Vengeur). Ces attributs décrivent ce qu’Allah est pour le sujet humain, dans la relation, selon la configuration intérieure de ce sujet. La distinction technique entre ces deux registres — dhāt et ṣifāt — est la clé de voute qui permet de tenir ensemble, sans contradiction, la lumière immuable et le Dieu qui pardonne et qui punit.
Pour construire cette démonstration, nous procéderons en sept temps. Nous établirons d’abord la distinction technique dhāt/ṣifāt dans la tradition du kalām (section II). Nous analyserons ensuite la notion d’istiʿdād — la capacité de réception du sujet — comme variable qui explique la diversité des réponses divines (section III). La section IV développera la philosophie coranique du langage religieux comme pédagogie de l’absolu. La section V lira la « punition divine » comme gravité ontologique plutot que sanction intentionnelle. La section VI convoquera la philosophie occidentale du langage religieux et de la causalité. La section VII proposera une synthèse à travers l’image de la lumière et de ses effets différenciés. Une conclusion dégagera les implications de cette lecture pour la spiritualité pratiquée.
II. Dhāt et Ṣifāt : la distinction technique et ses enjeux
2.1. La distinction dans la tradition du kalām
La théologie scolastique islamique — le kalām — a développé dès le IIe siècle de l’hégire une réflexion rigoureuse sur la relation entre l’essence divine et Ses attributs. Cette réflexion est née d’une nécessité : comment penser ensemble l’unité absolue de Dieu (al-tawḥīd) et la multiplicité des attributs que le Coran Lui attribue ? Si Dieu est un, comment peut-Il être simultanément connaissant (ʿallām), puissant (qadīr), voulant (murīd), parlant (mutakallim), vivant (ḥayy) ? Ces attributs sont-ils distincts de Son essence, identiques à elle, ou d’un autre statut encore ?
Deux grandes écoles se sont affrontes sur ce point. Les Muʿtazilites ont soutenu que les attributs ne sont pas distincts de l’essence : dire que Dieu est connaissant, c’est dire que Dieu est Son propre savoir, pas qu’Il a un attribut de savoir ajouté à Son essence. Cette position préserve l’unité radicale mais vide les attributs de contenu propre. Les Ashʿarites, au contraire, ont soutenu la réalité des attributs comme modes d’être distincts de l’essence mais non séparés d’elle — une position subtile qui leur a valu la célèbre formule bilā kayf : les attributs sont réels, sans qu’on puisse demander comment.
Ce qui nous intéresse ici n’est pas de trancher ce débat médiéval, mais d’en tirer une distinction que les deux écoles partagent implicitement : il y a une différence de nature entre les attributs essentiels (al-ṣifāt al-dhātiyya) — qui décrivent ce que Dieu est indépendamment de toute création, de toute relation, de tout monde — et les attributs actifs ou relationnels (al-ṣifāt al-fiʿliyya) — qui décrivent ce que Dieu « fait » en relation avec Sa création. Les premiers étaient vrais avant la création. Les seconds n’ont de sens qu’en relation à quelque chose qui existe en dehors de Dieu.
2.2. Les ṣifāt dhātiyya : ce qu’Il est avant toute relation
Les attributs essentiels dans la tradition du kalām incluent typiquement : al-wujūd (l’existence), al-qidam (l’éternité a parte ante), al-baqāʾ (la permanence), al-mukhālafa lil-ḥawādith (la dissemblance à tout ce qui est contingent), al-qiyām bi-l-nafs (la subsistance par Soi). Ces attributs décrivent ce que Dieu est en lui-même, indépendamment de tout ce qui n’est pas Lui. Ils seraient vrais même si aucune créature n’existait. Ils ne changent pas. Ils ne réagissent pas. Ils sont.
C’est dans cette catégorie que nous plaçons, dans notre lecture, les désignations coraniques du nūr, du ḥaqq, du ḥayy al-qayyyūm. Ce sont des énoncés d’essence, pas de relation. Allāhu nūru al-samāwāti wa-l-arḍ n’est pas un attribut relationnel : c’est une affirmation de ce qu’Il est dans Sa nature propre. La lumière ne change pas selon que des yeux la regardent ou non. Elle est. Et si des yeux existent et se ferment, la lumière ne s’éteint pas. Ce sont les yeux qui se ferment.
2.3. Les ṣifāt fiʿliyya : ce qu’Il est dans la relation
Les attributs actifs ou relationnels constituent la deuxième catégorie. Ils incluent : al-khāliq (le Créateur), al-rāziq (le Pour-voyeur), al-muḥyī (Celui qui vivifie), al-mumīt (Celui qui fait mourir), al-ghafūr (le Pardonneur), al-muntaqim (le Vengeur), al-ḥakīm (le Sage dans ses dispositions). Ces attributs n’auraient pas de sens en l’absence de création. Dieu n’est Créateur que parce qu’Il crée. Il n’est Pardonneur que parce qu’il y a quelque chose à pardonner. Ils décrivent la réalité divine telle qu’elle se manifeste dans la relation à une création.
Ce que la tradition du kalām n’a pas toujours tiré jusqu’à son terme, et que cet article propose d’articuler : les ṣifāt fiʿliyya ne décrivent pas des actes de Dieu au sens où un acteur humain accomplit des actes discrets, intentionnels, ponctuels. Ils décrivent des effets du nūr essentiel sur des sujets à des états différents. Autrement dit : la désignation « Dieu pardonne » ne décrit pas un acte discret de Dieu au moment de la repentance du sujet. Elle décrit ce que le sujet perçoit du nūr immuable quand il se désob-scurcit. Le pardon n’est pas apparu : la capacité du sujet à le recevoir est apparue.
2.4. La contribution d’Ibn ʿArabī : les noms comme visages du réel
Ibn ʿArabī a poussé cette distinction à son niveau le plus radical dans les Fuṣūṣ al-ḥikam et les Futūḥāt al-makkiyya. Pour lui, les Noms divins (al-asmāʾ al-ḥusnā) ne sont pas des étiquettes apposées sur une réalité pré-existante : ils sont les « visages » du réel tels que les créatures les perçoivent. Chaque nom est une modalité de réception du nūr divin par une créature particulière. Al-ghafūr est le nom que perçoit le sujet pécheur qui se retourne. Al-muntaqim est le nom que perçoit la réalité obstruée qui se referme sur elle-même. Al-rahīm est le nom que perçoit tout ce qui existe dans sa nécessité d’être maintenu dans l’existence.
Ibn ʿArabī formule ce principe dans le Fuṣṣ al-ḥikam avec une précision saisissante : « Les noms appartiennent à la créature autant qu’à Dieu. Ils sont le lien entre les deux. » Ce n’est pas que Dieu est tantot pardonneur et tantot vengeur selon Son humeur. C’est que l’être divin, parce qu’il est infini, répond à chaque configuration du réel avec précision. La précision de cette réponse — le fait qu’elle soit toujours exactement adéquate à l’état du sujet — n’est pas un signe de réactivité contingente. C’est un signe de la plénitude infinie du nūr.
III. L’istiʿdād : la capacité de réception comme variable déterminante
3.1. La notion d’istiʿdād dans la tradition soufie
La notion d’istiʿdād — la prédisposition, la capacité de réception, l’aptitude à recevoir — est l’une des concepts les plus importants de la métaphysique soufie et l’un des moins connus en dehors de cette tradition. Elle est centrale chez Ibn ʿArabī, chez al-Qūnawī (son disciple et beau-fils), et dans la tradition ishrāqīyya. L’istiʿdād désigne la configuration interne du sujet — sa structure psycho-ontologique, son degré de voilement ou de dévoilement, sa capacité à recevoir et à réflechir le nūr — qui détermine ce qu’il perçoit de la réalité divine.
Ibn ʿArabī formule ce principe avec une précision saisissante : yakshifu nafsahu li-kulli insān ʿalā qadr istiʿdādih — « Il se révèle à chaque être selon sa capacité de réception. » Cette formule est l’application directe de la notion d’istiʿdād. Dieu ne change pas selon le sujet. C’est le sujet qui change, et cette variation du sujet produit une variation dans ce qu’il perçoit du nūr. L’istiʿdād est donc la variable indépendante : c’est elle qui détermine la couleur de l’expérience divine, pas un acte discret de Dieu.
Cette notion a une conséquence anthropologique considérable : elle déplace entièrement le centre de gravité de la vie spirituelle. Ce n’est pas l’action de Dieu qui varie : c’est la disposition du sujet qui varie. Ce n’est pas Dieu qui pardonne quand on se repent : c’est la tawba qui modifie l’istiʿdād du sujet, qui peut alors recevoir ce qui était toujours disponible. Toute la vie spirituelle est, dans ce cadre, un travail sur l’istiʿdād — un polissage progressif de la capacité de réception.
3.2. L’istiʿdād et la théologie des 99 noms
Les 99 noms (al-asmāʾ al-ḥusnā) que le Coran et la tradition prophetique attribuent à Allah peuvent être lus, dans ce cadre, comme un catalogue des configurations possibles de la réception du nūr. Chaque nom décrit non pas un attribut discret de Dieu, mais une modalité d’expérience du nūr à travers une istiʿdād particulière. Al-ghafūr correspond à l’istiʿdād du sujet qui s’est voilé et qui commence à se dévoiler. Al-muntaqim correspond à l’istiʿdād d’une réalité qui s’obstrue elle-même contre le flux du réel. Al-jabbār — le Contraignant — correspond à l’expérience d’un sujet qui résiste à ce qui le dépasse et qui le rencontre comme puissance irrésistible.
Ce qui est remarquable dans cette lecture, c’est qu’elle ne vide pas les noms de leur contenu. Al-ghafūr est réel. Al-muntaqim est réel. Ils décrivent des expériences réelles du nūr divin. Mais ils les décrivent depuis la position du sujet qui les vit, pas depuis la position de Dieu en Lui-même. C’est un peu comme les couleurs : le rouge est réel. Mais il n’est pas une propriété intrinsèque de l’objet — il est la réponse du système perceptif humain à une certaine fréquence d’onde électromagnétique. La fréquence est réelle. La couleur est réelle. Mais ce sont deux niveaux de description différents.
IV. La langue d’adresse : phénoménologie d’un texte qui parle à chacun
4.1. Wittgenstein : les jeux de langage et les limites de l’ontologie
Ludwig Wittgenstein, dans les Investigations philosophiques et dans De la certitude, a développé une analyse du langage religieux qui est d’une pertinence directe pour notre propos. Wittgenstein refuse de traiter les énoncés religieux comme des énoncés descriptifs ordinaires que l’on pourrait évaluer en termes de vrai/faux. Ils appartiennent à un jeu de langage spécifique — un Sprachspiel — dont la logique interne est différente de celle de la description factuelle. Dire « Dieu pardonne » n’est pas émettre une hypothèse empirique sur un événement dans le monde : c’est accomplir un acte dans un cadre de pratique de vie spécifique.
Cette analyse wittgensteinienne permet de situer précisément le statut des ṣifāt relationnels dans le texte coranique. Quand le Coran dit « Allāh yuḥibbu al-muqsiṭīn » (Dieu aime les équitables), ce n’est pas une énoncé métaphysique sur l’état intérieur de Dieu. C’est un énoncé performatif dans le jeu de langage de la formation spirituelle : il oriente l’action du sujet, il structure sa relation au monde, il lui donne un cadre de valeur. La question « est-ce que Dieu aime vraiment ? » est, dans ce cadre, mal formée. Ce n’est pas la bonne question à poser à cet énoncé.
4.2. Tillich : le symbole religieux et la participation
Paul Tillich, théologien protéstant gérman-américain, a développé dans sa Théologie systématique et dans Dynamique de la foi une théorie du symbole religieux qui converge remarquablement avec la notion d’istiʿdād. Pour Tillich, le langage religieux est nécessairement symbolique : il pointe vers quelque chose qui dépasse tout langage, tout concept, toute représentation. Mais à la différence du signe arbitraire, le symbole participe de la réalité qu’il désigne. Dire « Dieu est amour » ou « Dieu punit », ce n’est pas métaphore vide : c’est une participation symbolique à une réalité qui excède ces formulations.
Tillich distingue par ailleurs entre le Dieu de la religion populaire — l’Highest Being, l’étant suprême qui agit, récompense, punit — et ce qu’il appelle le Ground of Being, le fond de l’être, qui est Dieu « au-delà de Dieu ». Cette distinction tillichienne est exactement ce que nous avons décrit comme la distinction entre les ṣifāt fiʿliyya (le Dieu relationnel de la religion populaire et du kalām) et la dhāt (le Grund de l’être, ce que le verset 24:35 désigne comme nūr). Le Dieu qui punit et le Dieu qui pardonne sont au niveau du Ground vu depuis la créature. Le Ground lui-même est au-delà des deux.
4.3. Ricoeur : la narrativité comme pédagogie
Paul Ricoeur a apporté une contribution décisive à la compréhension du langage religieux dans La Symbolique du mal et dans Temps et récit. Pour Ricoeur, le récit — y compris le récit religieux — n’est pas un véhicule secondaire de vérités que la philosophie exprimerait mieux directement. Le récit a une fonction irréductible : il structure le temps humain, il rend intelligible l’expérience vécue, il donne une forme narrative à ce qui serait autrement une pure et intenable contingence.
Dans ce cadre ricoeurien, les récits coraniques du Dieu qui punit Pharaon, qui récompense les fidèles, qui éprouve Abraham, ne sont pas des reportages sur des événements discrets dans lesquels Dieu est un acteur parmi d’autres. Ce sont des récits qui structurent la compréhension que le sujet humain a de sa propre histoire. Ils lui donnent un cadre de sens dans lequel ce qui lui arrive n’est pas bruit aléatoire mais tissu signifiant. Le « Dieu qui punit » ou le « Dieu qui guide » accomplit, dans la structure narrative du Coran, la même fonction que le destin dans la tragédie grecque : non pas une explication causale, mais un cadre de lecture du réel.
V. La « punition divine » comme gravité ontologique
5.1. Pharaon : une relecture
Le cas de Pharaon est l’exemple le plus dramatique du corpus coranique de l’intervention divine punitive. Dieu le noie dans la mer. Dieu a dur-ci son cœur. Dieu a fait de son histoire un signe pour les générations suivantes. Ces formulations semblent décrire une intervention directe, volontaire, ponctuelle de Dieu dans le cours de l’histoire.
Mais si on les lit à travers la thèse de l’endogenéité du ẓulm que nous avons ‘etablie, une autre lecture émerge. Pharaon est, dans le Coran, l’archetype du ẓulm absolu : il ne se borne pas à faire tort à son âme, il érige le ẓulm en système, en théologie (« Je suis votre seigneur le plus haut », 79:24), en principe politique. Il n’est plus un sujet qui se voile à lui-même : il est une collectivité entière, un système de pouvoir, une civilisation qui a construit son existence sur la négation du réel. Et quand une structure s’édife sur la négation du réel, le réel, à un moment, reprend ses droits.
La mer n’est pas une arme que Dieu a choisie pour punir Pharaon. La mer est la structure du réel qui reprend sa logique après que Pharaon a cru pouvoir la traverser. Ce que le Coran appelle la « punition divine » est, dans ce cadre, la gravité ontologique du ẓulm : un système qui se construit sur la négation du réel accumule une dette contre le réel, et cette dette finit par se régler. Non pas par un acte discret de Dieu, mais parce que le réel est ce qu’il est. Et le réel, c’est le nūr.
5.2. Spinoza : Deus sive Natura et la nécessité du réel
Baruch Spinoza a construit dans l’Éthique (1677) une métaphysique qui, bien qu’elle soit aux antipodes théologiques du Coran sur plusieurs points, offre un outil conceptuel précieux pour penser ce que nous appelons la gravité ontologique du ẓulm. Pour Spinoza, Dieu et la Nature sont une seule et même substance infinie (Deus sive Natura). Les lois de la nature ne sont pas des règles imposées de l’extérieur : elles sont l’expression nécessaire de ce que Dieu/Nature est. Et ce qui contrevient à ces lois ne se heurte pas à une volonté punitive : il se heurte à la nécessité de la substance elle-même.
Traduit dans notre cadre : quand le ẓulm — individuel ou collectif — s’édife contre la structure du réel, il ne se heurte pas à un Dieu qui décide de le punir. Il se heurte à la nécessité du nūr, qui est ce qu’il est. La « punition » n’est pas une décision : c’est une conséquence structurelle. Spinoza n’est évidemment pas une source islamique. Mais sa distinction entre Dieu comme substance nécessaire et Dieu comme acteur volontaire et contingent aide à formuler ce que la tradition soufie a dit autrement.
5.3. Whitehead : Dieu et le processus, la persuasion plutot que la contrainte
Alfred North Whitehead, dans Process and Reality (1929) et dans Adventures of Ideas, a développé une philosophie du processus dans laquelle Dieu n’est pas un acteur omnipotent qui contrôle le cours des événements mais une « persuasion » permanente à l’intérieur du processus réel. Dieu, pour Whitehead, est ce qu’il appelle le « pôle primórdial » : il offre à chaque entité actuelle une « aim » (un objectif, une orientation vers le meilleur possible dans sa configuration donnée), sans forcer l’entité à le réaliser. La liberté de l’entité est réelle. Et quand elle s’éloigne de l’aim, ce n’est pas Dieu qui punit : c’est la structure du processus lui-même qui en porte les conséquences.
Cette notion white-headienne de Dieu comme persuasion plutôt que contrainte est remarquablement proche de la structure coranique que nous décrivons. Le nūr ne force pas. Il illumine. Il offre. Et le sujet reçoit ou se ferme. Ce que Whitehead appelle l’« aim » est ce que la tradition soufie appelle la fiṭra : l’orientation originaire du sujet vers le nūr, qui reste disponible même quand le sujet s’en détourne. La différence est que Whitehead fait de Dieu un agent cosmique, tandis que le Coran maintient la transcendance de la dhāt. Mais la structure de la relation entre Dieu et le monde — persuasion, not : contrainte ; orientation, not : détermination — est convergente.
VI. La philosophie occidentale du langage religieux
6.1. Apophétisme : Denys l’Aéropagite et le silence de l’essence
La tradition apophétique ou théologie négative — la théologie qui procède par négations plutôt que par affirmations — a été portée à son sommet par Pseudo-Denys l’Aéropagite (Ve-VIe s.) dans La Théologie mystique et Les Noms divins. Pour Denys, tout ce qu’on affirme de Dieu doit être immédiatement nié : Dieu est Bien, mais pas comme les biens que nous connaissons. Il est Lumiere, mais pas comme la lumière sensible. Il est Être, mais au-delà de tout être que nous pouvons concevoir. Le langage positif n’est qu’une étape : il doit être dépassé dans un silence qui est plus proche de la vérité divine que toute parole.
Cette structure apophétique est exactement ce que la distinction dhāt/ṣifāt accomplit dans la théologie coranique. Les ṣifāt affirment : Dieu pardonne, punit, aime, guide. La dhāt nie : Dieu n’est pas affecté par le ẓulm, Sa proximité est irrévocable, le nūr ne réagit pas. La lecture intégrale du texte coranique exige les deux niveaux. La tradition jurisprudentielle s’est arrêtée aux ṣifāt. La tradition mystique a voulu aller directement à la dhāt, parfois en niant les ṣifāt. La lecture que nous proposons tient les deux comme niveaux nécessaires d’un texte qui parle à des sujets à des niveaux d’istiʿdād différents.
6.2. Hume : la causalité comme habitude et ses limites
David Hume, dans son Enquête sur l’entendement humain et dans les Dialogues sur la religion naturelle, a soumis la notion de causalité divine à une critique dévastatrice. Pour Hume, la causalité — y compris la causalité divine — n’est pas une relation nécessaire que nous pouvons observer : c’est une habitude de l’esprit qui infere une connexion nécessaire entre des événements régulièrement conjoints. Quand nous disons « Dieu a puni Pharaon », nous projetons un schème causal humain — agent, intention, acte, effet — sur une situation où ce schème est philosophiquement injustifié.
La critique humienne n’invalide pas le discours religieux. Elle le déplace : elle montre que ce discours ne peut pas être un discours causal ordinaire. Et c’est exactement la position que nous défendons : les énoncés coraniques du type « Dieu punit » ne sont pas des énoncés causaux ordinaires. Ils sont des énoncés qui décrivent, depuis la position du sujet humain, des expériences de la structure nécessaire du réel. La mer qui noie Pharaon n’est pas un acte discret de Dieu : c’est la nécessité du réel qui se réalise. Attribuer cela à Dieu, c’est reconnatre que le réel, c’est Dieu — mais non pas que Dieu est un agent particulier qui a décidé ce matin de noyer Pharaon.
6.3. La physique comme analogie : la même lumière, des effets différents
Il existe en physique contemporaine un phenomène qui offre une analogie saisissante pour ce que nous décrivons. La lumière blanche — qui contient en elle toutes les fréquences — produit des effets radicalement différents selon la matière qu’elle rencontre. Elle est réfléchie par un miroir poli, absorbée par une surface noire, réfractée par un prisme, diffractée par un réseau. La lumière ne change pas. C’est la configuration de la matière qui change, et ces effets sont la signature de cette configuration.
De même, le nūr coranique ne change pas. Il est ce qu’il est. Mais selon la configuration du sujet — selon son istiʿdād, selon le degré de polissage de son qalb, selon l’épaisseur du rān qui le recouvre — il produit des expériences radicalement différentes. Un qalb poli le perçoit comme rahmah — miséricorde, douceur, soutien. Un qalb fermé, méconnaissable à lui-même, le perçoit comme nécessité irrésistible qui se referme — ce que le Coran appelle al-jabbār ou al-muntaqim. La même lumière. Des prismes différents. Des expériences différentes. Un seul nūr.
La thermodynamique offre une deuxième analogie : un système en déséquilibre avec son environnement converge nécessairement vers l’équilibre. Ce n’est pas l’environnement qui « décide » de ramener le système à l’équilibre : c’est la structure nécessaire du réel physique. Le ẓulm — qui est par définition un système en déséquilibre avec le réel — tend nécessairement à être rééquilibré par la structure du réel lui-même. Ce rééquilibrage — qui peut être douloureux, voire destructeur pour le système qui résiste — c’est ce que le Coran appelle la « punition divine ». Non pas un acte. Une nécessité.
VII. Synthèse : la même lumière, toujours
7.1. Le tableau des correspondances
Nous pouvons maintenant proposer un tableau de correspondances entre les niveaux de description que nous avons distingués. Ce tableau ne vise pas à réduire la richesse du texte coranique à un schéma : il vise à montrer que les différents registres du texte sont cohérents entre eux dès lors qu’on les situe au bon niveau d’analyse.
Au niveau de la dhāt : nūr, ḥaqq, ḥayy al-qayyūm. Dieu immuable, non-réactif, fond inaltérable. Plus proche que la veine jugulaire. Wajh dans chaque direction. Ce niveau ne change pas, n’est pas affecté, ne récompense ni ne punit au sens actif du terme.
Au niveau des ṣifāt et de l’istiʿdād : ghafūr, raḥīm, muntaqim, jabbār, hakīm. Ces noms décrivent l’expérience du nūr par des sujets à des configurations différentes. Le même nūr est perçu comme ghafūr par le sujet qui se dévoile, comme muntaqim par la réalité qui se referme sur elle-même, comme raḥīm par tout ce qui existe en cherchant à se maintenir dans l’être.
Au niveau narratif et pédagogique : les récits de punition, de récompense, de guidance, de misg-uidance. Ces récits accomplissent une fonction de formation du sujet : ils lui donnent un cadre de sens dans lequel sa propre expérience devient lisible. Ils ne décrivent pas des actes discrets de Dieu : ils des-crivent, en langage narratif, la structure nécessaire du réel que les sujets humains vivent comme histoire.
7.2. Le génie pédagogique du texte : parler à chacun dans sa langue
Ce qui émerge de toute cette analyse est que la présence simultanée, dans le Coran, du Dieu nūr immuable et du Dieu qui punit et pardonne n’est pas une contradiction. C’est une architecture pédagogique d’une sophistication exceptionnelle. Un texte qui ne dirait que la dhāt — nūr pur, immuable, non-réactif — serait philosophiquement exact mais psych-ologiquement inopérant pour la grande majorité des sujets humains. Il ne traverserait pas. Il ne changerait rien.
Le sujet qui a besoin d’un pardon réel, tangible, narratif pour se relever d’une faute — ce sujet a besoin d’entendre « Dieu pardonne », pas « le nūr est immuable et ton istiʿdād a changé ». Le second énoncé est plus précis ontologiquement. Le premier est plus efficace psychologiquement. Et l’efficacité psychologique — c’est-à-dire la capacité à transformer le sujet — est l’objectif réel du texte coranique. Ibn ʿArabī le dit : la révélation divine parle toujours à chaque être selon son niveau d’istiʿdād. Ce n’est pas un mensonge pédagogique. C’est la plénitude d’un texte qui est simultanément exact à tous les niveaux.
7.3. Le danger de la lecture partielle
Mais cette architecture exige une mise en garde. Rester au niveau des ṣifāt sans jamais accéder à la dhāt, c’est construire une théologie du Dieu-gendarme : un Dieu qui surveille, qui évalue, qui punit et récompense de manière externe. Cette lecture n’est pas fausse au niveau où elle opère. Mais elle a des effets anthropologiques désastreux. Elle produit des sujets qui ne travaillent jamais sur leur istiʿdād intérieur mais qui manipulent les formes extérieures de la conformité pour éviter la punition et mériter la récompense. Elle produit, en termes jungiens, des personas religieuses sans travail de l’ombre.
Inversement, aller directement à la dhāt sans passer par les ṣifāt — comme l’ont tenté certains courants du soufisme philosophique — risque de désancrer le sujet de sa réalité incarnee et relationnelle. Un sujet qui dit « tout est nūr, donc rien ne compte » a mal compris la structure : le nūr est immuable, mais l’istiʿdād du sujet, lui, est réel et variable. Et c’est sur lui que porte tout le travail.
La lecture intégrale exige les deux niveaux en tension productive : savoir que le nūr est immuable et que le pardon est toujours disponible — et savoir que c’est sur la configuration intérieure du sujet que porte le travail spirituel. La grâce est inconditionnelle. L’effort est réel. Ces deux énoncés ne se contredisent pas : ils sont les deux faces du même système.
VIII. Conclusion : Ce que le Coran fait quand il « parle de Dieu »
Nous avons parcouru un arc considérable : du kalām médiéval à Whitehead, de Pseudo-Denys à Hume, d’Ibn ʿArabī à Wittgenstein. Ce parcours n’est pas érudit-ion pour l’érudition. Il démontre une thèse : la tension apparente entre le Dieu nūr immuable et le Dieu qui pardonne, punit et rend victorieux est une tension productive, non une contradiction. Elle est l’expression d’un texte qui opère simultanément à plusieurs niveaux ontologiques avec une cohérence interne rigoureuse.
Le Coran, quand il « parle de Dieu », fait plusieurs choses en même temps. Il décrit la nature de la réalité fondamentale (le nūr, la dhāt). Il décrit les modalités d’expérience de cette réalité par des sujets à des configurations diverses (les ṣifāt, l’istiʿdād). Il structure narrativement l’histoire humaine pour la rendre lisible et transformatrice (les récits de punition, de guidance, de récompense). Et il parle à chaque sujet dans la langue de sa capacité de réception, en lui offrant précisément ce dont il a besoin pour progresser dans son propre processus d’individuation.
Ce que tout cela implique pour la pratique spirituelle est simple et exigeant : la question n’est pas « qu’est-ce que Dieu va faire ». La question est « quelle est ma configuration intérieure en ce moment ». Pas : est-ce que je mérite le pardon. Mais : est-ce que mon qalb est suffisamment dévoilé pour recevoir ce qui a toujours été disponible. Pas : est-ce que Dieu va me punir. Mais : est-ce que ma construction intérieure est en déséquilibre suffisant avec la structure du réel pour que le réel la rééquilibre contre ma volonté.
La même lumière. Toujours. C’est le prisme qui varie.
Notes
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Sur la distinction dhāt/ṣifāt dans le kalām, voir Gimaret, D. (1988). La doctrine d’al-Ashʿarī. Paris : Cerf. Et Wolfson, H.A. (1976). The Philosophy of the Kalam. Cambridge : Harvard University Press.
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Sur le débat Muʿtazilite/Ashʿarite sur les attributs, voir van Ess, J. (1991–1997). Theologie und Gesellschaft im 2. und 3. Jahrhundert Hidschra. 6 vol. Berlin : De Gruyter.
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Ibn ʿArabī. Fuṣūṣ al-ḥikam. Éd. ʿAffīfī. Beyrouth, 1946, p. 48–52 (sur les noms comme visages du réel). Et Chittick, W.C. (1989). The Sufi Path of Knowledge. Albany : SUNY Press, p. 33–45.
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Sur la notion d’istiʿdād chez Ibn ʿArabī, voir al-Qūnawī, S. (1982). Al-Fukūk. Éd. Ashtiyani, J. Mashhad : Intishārāt-i Dānishgāh-i Mashhad. Et Chittick, W.C. (1998). The Self-Disclosure of God. Albany : SUNY Press.
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Bibliographie
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