Qu’est-ce qu’a gagné l’OM avec le passage de Mason Greenwood ?
L’article aurait pu tenir en un seul mot : rien. Un avis bien tranché, bien calibré pour susciter des réactions toutes aussi polarisées…
Qu’est-ce qu’a gagné l’OM avec le passage de Mason Greenwood ?
L’article aurait pu tenir en un seul mot : rien. Un avis bien tranché, bien calibré pour susciter des réactions toutes aussi polarisées. Mais puisque le joueur sera évoqué une ultime fois, il est important de mettre des mots sur l’épineux dossier qui aura divisé Marseille durant deux saisons.
Il faut appeler les choses par leur nom : en signant Mason Greenwood à l’été 2024, l’OM n’a pas fait un simple recrutement. L’OM a fait un pari dangereux, qu’aucun autre club de son standing n’a pensé bon de faire à l’époque. Le pari que les buts et les prouesses sur le terrain finiraient par effacer ou recouvrir l’image d’un joueur dont le nom restera associé à l’une des affaires les plus sombres du football anglais récent. Le pari qu’à force de le voir briller au Vélodrome, le public regarderait ailleurs. Que si un trophée venait à garnir l’armoire, l’image de marque ne serait pas si écornée. Et le pari, surtout, qu’une fois ce lessivage d’image accompli par la grâce du ballon rond, le club pourrait revendre au prix fort un actif que tout le monde s’arracherait de nouveau, en présentant l’opération comme un coup de génie sportif et financier.
Deux ans plus tard, force est de constater que ce pari a échoué sur tous les tableaux.
Le problème du calcul de Pablo Longoria, alors président, c’est qu’il traite l’image et les valeurs fondatrices d’un club comme des variables qu’on peut compenser à coups de statistiques et de trophées. Un club qui recrute, défend et affiche fièrement un joueur dont le dossier reste dans un vide judiciaire aussi épais (jamais de procès, jamais de verdict, des poursuites abandonnées sans jamais être requalifiées en non-lieu établissant une innocence) envoie un message qui dépasse largement le terrain : celui d’une institution prête à fermer les yeux sur à peu près n’importe quoi tant que ça fait gagner des matchs. Ce message là, une fois envoyé, ne s’efface pas au rythme des célébrations.
Il a fini par s’inscrire durablement dans l’inconscient collectif des fans de foot. Il suffit de traîner un peu sur les réseaux sociaux, en France comme ailleurs en Europe, pour le constater : dès qu’un joueur se retrouve mêlé à un fait divers ou à une affaire qui écorne son image, la même blague ressurgit presque mécaniquement : “Encore un qui va finir à l’OM”. Ce qui aurait pu rester un dossier isolé, propre à un joueur et une période, est devenu un raccourci moqueur associé au nom même du club. Le sarcasme a ses limites et mérite d’être pris avec les pincettes qui s’imposent, mais il dit quelque chose de la manière dont l’opération a durablement façonné l’image de l’OM aux yeux du football européen : bien plus comme une anecdote regrettable que comme une supposée opportunité de marché bien négociée.
Le plus frappant, c’est le contraste avec ce qu’était l’OM quelques années plus tôt. Le club avait fait figure de pionnier sur l’aspect sociétal : porté par le projet du FC La Castellane, né en 2019 dans les quartiers nord de Marseille, l’OM avait été désigné meilleur club professionnel des UEFA Grassroots Awards 2022–23, récompense saluant son engagement social et communautaire. Un club salué, quelques mois plus tôt, pour l’exemplarité de sa politique sociétale, devenu quelques saisons plus tard le symbole ricané pour son recrutement : le grand écart est saisissant. Et s’il ne s’agit pas d’imputer sa venue au seul Greenwood, il n’a publiquement rien fait pour lever le voile sur les accusations dont il était la cible.
Là où le calcul devient franchement absurde : même la partie strictement sportive du pari ne fonctionne pas. Même si tout n’est pas de la faute de l’ancien international anglais, l’OM n’a rien gagné depuis qu’il est arrivé. Pire, l’OM a sombré l’an dernier. Et Greenwood n’a jamais réellement agi comme un cadre de vestiaire quand le bateau tanguait.
L’idée, c’était de revendre très cher, une fois l’image “rachetée” par les performances. Ou alors, faire courir le plus longtemps possible le joueur sur son contrat. Quitte à ne rien gagner, autant profiter de son utilité et de sa régulière vingtaine de buts par saison.
Sur les 39 millions d’euros annoncés pour son départ vers Fenerbahçe, techniquement la plus grosse vente de l’histoire de l’OM, Manchester United et Getafe récupèrent environ 40 % au titre de clauses de revente conservée depuis le transfert initial. Il ne reste donc à l’OM qu’une somme tournant autour de 24 millions, à comparer aux quelques 35 millions dépensés au fil des années pour l’acquisition des 60% du joueur. Autrement dit : même en ayant pris le risque d’image dans son intégralité, le club ne dégage pas de plus-value. L’argent est certes le bienvenu dans la situation financière de l’OM, mais le pari était censé se justifier, a minima, par un retour financier. Il n’en est rien.
Sur le plan strictement sportif de la saison à venir, secondaire pour une partie de l’opinion, l’opération est aussi un manque à gagner : le club perd son meilleur buteur sans qu’aucune des dimensions sportives, financières et médiatique n’ait finalement tourné en sa faveur.
Il y a aussi ce que le club n’a jamais fait, et qui pèse au moins autant que ce qu’il a fait. À aucun moment l’OM n’a publiquement mis Greenwood face aux accusations qui le concernaient, ni cherché à clarifier sa position sur le sujet autrement que par le silence et les performances. Et à aucun moment non plus le club n’a tendu la main à cette frange de supporters (difficile à quantifier) pour qui la situation posait un vrai problème de conscience. Pas un mot d’explication, pas un espace de dialogue, rien qui ressemble à une prise en compte de ce malaise. Seulement une communication de club, lisse, qui traitait le sujet comme s’il n’existait pas, ou comme s’il suffisait de l’ignorer pour qu’il cesse d’exister.
Il y a la responsabilité du club. Et puis il y a celle des fans, qu’on préfère souvent ne pas regarder en face.
Parce qu’un joueur ne devient pas un chouchou de tribune tout seul. Il le devient parce qu’on scande son nom au Vélodrome, parce qu’on porte son maillot, parce qu’on célèbre chacun de ses buts comme si de rien n’était. Pendant deux ans, une bonne partie du Vélodrome a fait ce choix. Pas nécessairement en parfaite connaissance de cause pour tout le monde, mais le dossier n’était un secret pour personne. Et crier le nom d’un joueur, encore et encore, ce n’est jamais complètement neutre. Ce n’est pas une prise de position sur sa culpabilité, mais c’est, d’une certaine manière, accepter de mettre le dossier de côté le temps d’un match. Une forme de caution tacite, même quand on se convainc du contraire. Encore plus quand le fléau du joueurisme s’accoquine avec les raccourcis qu’on se fait sur la vie privée d’un joueur : la famille s’est agrandie depuis, aucune frasque publique n’est venue rallumer le sujet, alors on en conclut vite que tout va bien, et puis qui sommes-nous pour aller y regarder de plus près ?
C’est là que tout devient inconfortable, et je crois qu’il faut avoir l’honnêteté de le dire : soutenir son club n’a jamais voulu dire soutenir aveuglément chaque choix qu’il fait, ni chaque joueur qu’il recrute. On peut aimer l’OM et refuser d’applaudir un but de Greenwood. On peut continuer à suivre l’équipe et ressentir un malaise réel à chaque fois que son nom apparaît sur une feuille de match. Ces deux positions ne sont pas contradictoires, elles sont même probablement plus honnêtes que l’enthousiasme sans réserve qu’on a vu certains soirs.
Et pour celles et ceux qui se sont sentis personnellement touchés par cette affaire, parce qu’elle résonne avec un vécu, une proximité, une sensibilité particulière au sujet des violences faites aux femmes, il n’y a pas de posture “correcte” à adopter. Continuer à aller au stade, s’en détourner un temps, exprimer son malaise publiquement ou le garder pour soi : ce sont des réponses légitimes, et aucune n’a à se justifier devant les autres. Le club a fait le choix de recruter, de défendre, puis de vendre ce joueur. Le supporter, lui, garde au moins celui de décider ce qu’il accepte de cautionner en tribune, et ce qu’il refuse d’applaudir.
Alors, qu’a gagné l’OM avec le transfert de Mason Greenwood ? Rien, ou presque. Le club a misé sur l’idée que le talent pur suffirait à faire oublier le reste, et que ce lessivage d’image se monnaierait ensuite au prix fort. Le résultat est là, sans ambiguïté : une image club écornée et difficilement réparable, au point de devenir une blague récurrente bien au-delà de nos frontières, une plus-value financière nulle, et la perte d’un attaquant au sommet de son art, mais qu’aucun club de haut standing ou presque ne veut. Sportivement, financièrement, moralement : l’OM a perdu sur les trois tableaux.

메타데이터
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