UMEZMA — L’adaptation interactive du manga La main gauche de Dieu, la main droite du diable de…
Aujourd’hui, je vous parle d’Umezma, un CD-ROM interactif de 1996 qui adapte la première partie du manga La main gauche de Dieu, la main…
UMEZMA — L’adaptation interactive du manga La main gauche de Dieu, la main droite du diable de Kazuo Umezz
Aujourd’hui, je vous parle d’Umezma, un CD-ROM interactif de 1996 qui adapte la première partie du manga La main gauche de Dieu, la main droite du diable (Kami no Hidarite, Akuma no Migite) de Kazuo Umezz.


voilà de quoi nous mettre tout de suite dans l’ambiance !



l’écran-titre et deux images du jeu ; j’en profite pour vous dire que j’ai une nouvelle fois choisi d’écrire Umezz et pas Umezu, selon les souhaits de l’auteur
Dans les années 1990, avec la démocratisation du CD-ROM, tout un éventail de logiciels plus ou moins interactifs ou encyclopédiques ont vu le jour. La plupart sont depuis tombés dans l’oubli et c’est un plaisir de les redécouvrir 30 ans après leurs sorties. Le CD est entre temps devenu obsolète et lire des mangas sur un écran n’a plus rien d’étonnant. Pourtant, en 1996, insérer un CD comme Umezma dans son ordinateur et pouvoir profiter ainsi de son manga préféré devait avoir quelque chose de définitivement moderne. Le disque devenait alors un support magique : dans nos mains, derrière les reflets arc-en-ciel, se trouvait un livre dont on ne pouvait toucher les pages. Cette abstraction n’était cependant que matérielle, car une fois dans son lecteur, le CD révélait tout son potentiel et offrait une version augmentée, parfois colorisée et agrémentée de vidéos.
Le cas Umezma a cela de particulier qu’il ne se contente pas de mettre en scène les cases de La main gauche de Dieu, la main droite du diable façon roman-photo. Il va bien plus loin ! Non seulement chaque vignette a été animée, mais en plus des phases d’exploration ont été ajoutées. Elles nous plongent encore plus profondément dans l’horreur de l’histoire, et, surtout, elles transforment le manga en expérience ludique… Ou, oserais-je le dire, en jeu vidéo ?


Certes, l’on passe davantage de temps à regarder passivement Umezma, cependant ces phases interactives (qui se jouent à la Myst) sont bien présentes et contiennent même quelques énigmes. Elles ont été créées dans l’intention d’être amusantes, même si l’équipe de Tin-Tak (le développeur) offre la possibilité de les zapper (du moins selon le fichier TXT de conseils présent sur le CD, j’ai oublié d’essayer).


deux exemples de phases de gameplay (sachez que peu m’importe dans quelle catégorie l’on classe Umezma)
Avant d’aller plus loin, prenons quelques instants pour resituer La main gauche de Dieu, la main droite du diable et essayer de comprendre d’où sort cette adaptation. Comme j’ai déjà consacré un texte à L’école emportée de Kazuo Umezz, je ne vais pas revenir en détail sur les origines de l’auteur (bien que j’ai toujours pour idée, un jour, de détailler sa période Shôjo Friend, mais c’est une autre histoire). Pour cette fois, il suffit de savoir qu’il est considéré comme le roi du manga d’horreur, domaine sur lequel il a régné pendant des décennies. La main gauche de Dieu, la main droite du diable sort entre 1986 et 1989 dans le magazine Big Comic Spirits de Shôgakukan et est souvent décrit comme l’une de ses œuvres les plus extrêmes et gore. Elle est précédée et suivie par deux autres gros morceaux de sa bibliographie, parus dans le même journal, avec Je suis Shingo (1982–1986) et Fourteen (1990–1995), qui marquera la fin de sa carrière (avant un retour providentiel en 2022 avec Zoku-Shingo).
Je tiens à souligner que La main gauche de Dieu, la main droite du diable est disponible en français chez Lézard noir ! N’est-ce pas formidable ?

les quatre tomes en français



des images des volumes 3 et 4 sont disponibles sur le site du Lézard noir, je vous les mets ici
Clairement, dans ce manga, Kazuo Umezz repousse très loin les limites du genre et sa lecture reste déconseillée aux âmes sensibles. À la fin des années 1980, le mangaka entame sa cinquantaine, jouit déjà d’une trentaine d’année de carrière et n’a pourtant plus rien à prouver dans le registre horrifique. Cela ne l’empêche absolument pas de dessiner des monstres affreux et des corps malmenés et meurtris. La première partie, appelée Les ciseaux rouillés, donne le ton et c’est cette histoire qui est reprise à l’identique dans Umezma !
L’on y suit Sô, un jeune garçon, et sa grande sœur Izumi, qui vont être entraînés par des amies de cette dernière à visiter un très étrange sous-sol en pleine nuit de tempête. Là-bas, Izumi va ramasser des ciseaux rouillés, que Sô avait auparavant vu en rêve percer les yeux de sa sœur depuis l’intérieur (je vous avais prévenus). Une malédiction va dès lors poursuivre les enfants et Sô va devoir découvrir les origines de l’horrible objet, s’il veut sauver sa sœur, dont le corps semble dangereusement connecté au fameux sous-sol. Attention : les émétophobes feront mieux de s’abstenir. Je ne vais pas dévoiler le reste de l’intrigue, ni l’analyser, malgré les nombreux éléments symboliques qui s’y trouvent et qui vous resteront à découvrir si cela vous a donné envie.
Bien que la partie des Ciseaux rouillés ne soit que le début de l’histoire (et corresponde au tome 1 sur 4 en français), elle possède une fin et peut se lire indépendamment du reste, ce qui explique peut-être le choix de Shôgakukan d’une adaptation sur CD-ROM. Car, effectivement, l’on peut se demander pourquoi avoir pris le manga le plus extrême de l’auteur, d’autant que rien n’est censuré ? Un Je suis Shingo aurait semblé plus approprié par exemple du point de vue des thématiques (l’ordinateur y tient une place primordiale), ou alors un Fourteen qui venait de se terminer, pour en assurer la promotion ? Ont-ils été considérés comme trop longs, là où Les ciseaux rouillés avait le potentiel de tenir sur un CD ?
Dans tous les cas, Shôgakukan ne se contente pas d’Umezma et sort dans sa “collection” MANGAROM plusieurs autres titres de son catalogue aux environs de 1996. Il y a The Cockpit (1975–1978) de Leiji Matsumoto, Les fleurs rouges (1975) de Yoshiharu Tsuge (ce qui en fait la seconde adaptation de l’auteur ?) et Ushio to Tora (1990–1996) de Kazuhiro Fujita.



les jaquettes des titres susnommés, l’on voit bien le MANGAROM à chaque fois
Pour ce que j’ai pu en voir, concernant The Cockpit (dont une démo est présente dans Umezma) et Les fleurs rouges, il s’agit d’adaptations plus statiques, qui se “contentent” de reprendre les cases fixes des mangas et les faire défiler. Cela reste à vérifier et je n’ai pas vu d’images d’Ushio to Tora.



des images de la démo de The Cockpit
Il semblerait qu’il y ait également eu une adaptation de Kôji en (1985) de Kôji Aihara et Neko ROM, une collection d’illustrations de chats de Makoto Muramatsu (en deux volumes). Je n’en sais pas plus, donc tout cela est à prendre avec des pincettes.


que de mystères !
Pour finir avec cette longue introduction, je me dois de préciser que faire tourner Umezma a été pour moi une aventure en soi. Pour tout vous dire, j’ai passé plus de temps à tenter d’accéder au CD-ROM plutôt qu’à en apprécier le contenu. Si les jeux sur CD-ROM des années 1990 sont oubliés, c’est aussi car ils sont difficiles d’accès. S’ils refusent de se lancer en natif sur des PC actuels, nous voilà bien embêtés, quand l’on ne maîtrise pas les arcanes des anciennes interfaces. Il aura fallu que je passe par une machine virtuelle, sur laquelle j’ai installé MS-DOS, puis un lecteur (merci aux gens qui font des tutos !), et ensuite Windows 95 (pour une raison inexplicable, je suis partie sur 95 alors que 3.1 suffisait). Devant des messages d’erreur illisibles, j’ai du me résoudre à passer par un Windows 95 en japonais et cette fois, c’est QuickTime qui posait problème. Heureusement, tout est bien qui finit bien, après avoir réinstallé une énième fois le programme et lancé le jeu depuis D:, cela a fonctionné !

ENFIN !
Passons à Umezma ! Il va sans dire que le jeu n’a jamais été traduit. Néanmoins, il peut aisément se suivre en ayant lu le manga ! L’on peut même prendre son tome pour suivre les dialogues en parallèle pendant le jeu, tant la fidélité est de mise.


à gauche, le menu qui permet de lancer une partie, la reprendre ou accéder à différentes vidéos ; à droite le début du jeu
Comme je le disais plus tôt, Umezma ne se contente pas de reprendre tel quel le découpage d’origine, tout a été colorisé (avec plus ou moins de bonheur) et animé (à hauteur des moyens du bord bien sûr). Je vous ai fait quelques gifs pour comparer par rapport au manga et mieux se rendre compte de la chose :


vous excuserez la qualité des photos du manga, mais je ne voulais pas défoncer mon cher exemplaire
En fait, plutôt qu’une animation classique, l’on pourrait davantage apparenter le rendu à un dérivé de la gekimation, comme utilisée pour l’adaptation de Cat Eyed Boy (de Kazuo Umezz) en 1976 (bon, en moins cool quand même). Tin-Tak a d’ailleurs eu l’idée de modéliser en 3D certains éléments du manga, comme les ciseaux, les décors ou les squelettes, comme ci-dessous :


Et très bien leur en a pris ! Aujourd’hui, le rendu visuel accuse son âge, bien entendu, mais cela lui offre un certain charme d’époque. J’ai particulièrement apprécié la 3D du masque porté par la personne dont je tairai l’identité pour ne pas spoiler.



c’est aussi flippant que le manga comme ça !
Umezma s’offre même quelques effets de mise en scène bien sentis, comme ici par exemple :



Cela dit, le manga garde ma préférence, mais c’est tout de même à féliciter ! Avec, en plus, les effets sonores et la musique, il y a de quoi avoir peur.


Ou être dégoûté :


ils ont ajouté tellement de poils, les coquins
Comme l’on peut le voir ici, le mélange 2D — 3D n’est pas toujours du meilleur effet :


Mais il permet de mieux enchaîner avec le plus intéressant : les phases d’exploration.



Celles-ci sont une succession d’écrans fixes modélisés en 3D, dans lesquels l’on se promène via une croix directionnelle que l’on voit en bas à droite. Les lieux sont petits et limités et des cartes sont à disposition à la racine du CD en format PNG. Pas de quoi se perdre donc. Par contre, c’est un bonheur de pouvoir plonger dans les décors du manga, qui ne sont souvent qu’à peine esquissés. Un vrai soin a été apporté à leur cohérence et l’on se prend très facilement au jeu d’essayer de deviner quels endroits les créateurs auront eu l’idée de détailler. Comme visible ci-dessus, c’est d’abord la chambre des enfants qu’il est possible de visiter. Les tiroirs se fouillent, bien que cela ne serve à rien (à ma connaissance). C’est en ouvrant les rideaux que l’on retourne à la phase narrative. Durant celle-ci, il n’y a pas d’interactions, tout s’enchaîne ! J’avais activé le mode auto, je suppose que sans lui, il faut appuyer pour faire avancer les bulles.



Très rapidement, l’on se retrouve à nouveau à devoir avancer par nous-mêmes, pendant que Sô, Izumi et ses amies se rendent au bord de la rivière de nuit. L’occasion de découvrir la rue et la forêt adjacente, jusqu’à rejoindre l’infâme sous-sol emporté par le courant.



il est également possible d’accomplir des petites actions sans impact durant ces phases, par exemple dans celle-ci, en fouinant, l’on peut trouver le cadavre du facteur et récupérer une lettre qui nous est adressée, cela ne sert à rien mais on est content !
Et au petit matin, l’on peut se promener dans le bureau des enfants qui regorge des petits clins d’oeil :



au milieu, un poster de Fourteen, un autre manga de Kazuo Umezz, il y a aussi une affiche de Cat Eyed Boy ailleurs dans le jeu, mais je j’ai pas retrouvé le screenshot que je pensais avoir pris
Quelques autres rendus 3D (si vous avez lu le manga, oui, la scène du vomi en classe est dans le jeu telle quelle) :



La séquence la plus “jeu vidéo” est la visite de l’appartement du professeur : comme dans le manga, il faut y cacher différents objets à des endroits bien précis.



un des personnages nous dit exactement où cacher quoi, donc ce n’est pas trop compliqué
Autre astuce visuelle, le jeu va parfois utiliser le négatif d’une image pour signifier la souffrance du personnage (vu les événements horribles, ce n’est pas un mal d’atténuer un peu tout le sang).


ce passage est affreux et, oui, il y a aussi les ciseaux dans les fesses à la fin
Étonnamment, certains monstres sont restés avec un rendu 2D :

Le clou du spectacle se trouve dans la dernière partie du jeu, qui nous permet de visiter une version XXL du sous-sol. L’on sent toute l’affection des créateurs pour le manga, car ils y ont ajouté plein des pièces allégoriques et une dimension psychédélique assez folle !









et encore, je n’ai pas tout pris en capture !
Là où dans le manga, cela ne prenait (en gros) que deux pages :

Umezma garde la même fin que le manga, à une petite différence près. Sans trop spoiler, un personnage dont l’apparence reste cachée (et est révélée bien après le tome 1) apparaît ici dans toute sa monstruosité.



il est mignon
Tout est bien qui finit bien ?



à droite, l’entièreté du staff !
Si vous n’avez pas une machine virtuelle qui tourne un peu au ralenti (expérience vécue), Umezma dure environ deux heures et s’avère être un bon complément au manga, même s’il ne le détrône pas (normal, l’on parle de Kazuo Umezz le roi de l’horreur quand même). C’est en tout cas une sacrée curiosité, effacée par les années. Le succès ne semble pas avoir été au rendez-vous, car Shôgakukan ne continuera pas son exploration des mangas interactifs façon Mangarom (que je sache ?).
Toujours sur le CD, en bonus, des petits témoignages de l’équipe sont à regarder et je vous les ai rassemblés ici. Je ne vous cache pas que c’est avec une certaine émotion que j’ai découvert cette vidéo capsule de Kazuo Umezz, fidèle à son inimitable enthousiasme, les yeux brillants et rieurs. Cela fait bientôt deux ans qu’il nous a quitté, mais sa bonne humeur continue de nous réchauffer le cœur.
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Rest in peace, Kazuo Umezz ! Le manga a également été adapté en film, dont je ne peux rien vous dire car je ne l’ai pas vu.



hey, pour les gens qui lisent mes commentaires, regardez, j’ai retrouvé l’image de Cat Eyed Boy à droite !
Les screenshots du jeu ont été pris par moi, la photo du CD au début a été trouvée sur Mercari, les gifs sont tirés de cette vidéo du jeu (la seule au monde ?) que j’ai découverte grâce au partage de la chaîne par Mr Pwasson sur le serveur discord de Zeph & Ramo, merci à lui, merci à eux ! Cette chaîne youtube est remplie de trésors et une nouvelle preuve qu’il reste tant de titres que l’on ne connaît plus ! Il y a une vidéo du CD tiré des Fleurs rouges de Yoshiharu Tsuge si cela vous intéresse.



Je ne sais pas pourquoi ils ont choisi le titre Umezma, plutôt que celui du manga comme pour les autres Mangarom. Il s’agit peut-être d’un jeu de mots sur Umezu + Ma de manga ou du Ma (魔) de diable en japonais.

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- 2026-07-10 04:31:59