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SURVIVRE DANS UNE CITÉ DE LA RÉGION PARISIENNE EN ÉTANT JEUNE

PARTIE I

Saint-Michel · 2022-07-25 21:52 · 0 claps · 19.5 min read
#cité #quartier #banlieue #violence #ghetto
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SURVIVRE DANS UNE CITÉ DE LA RÉGION PARISIENNE EN ÉTANT JEUNE

PARTIE I

LES ANNÉES 2000 — LES FLAMMES DE L’ULTRA VIOLENCE

1 — PAS LE BIENVENU.

Lorsque j’entre pour la première fois dans cet ascenseur métallique défoncé avec les boutons d’étages cramés au briquet, un drôle de sentiment m’envahit. Je fixe le plafond avec le seul néon de l’ascenseur mais je ne comprends pas encore à quel point les années qui viennent vont être difficiles pour moi. C’était peu de temps avant le 11 septembre 2001. Je débarque alors dans une cité de la banlieue nord de Paris. Le décor se constitue essentiellement de grands bâtiments construits sous l’ère pompidolienne. La cité est imbriquée dans un ensemble gigantesque de près d’une centaine de bâtiments coincé entre deux stations de RER. Il y a un terrain de foot et de basket, un groupe scolaire avec plusieurs gymnases et un supermarché au milieu d’un centre commercial. Ça sent l’ennui et pourtant il n’y pas une seule journée où il ne se passe pas quelque chose. Les premiers jours je constate que les soirées sont rythmées par les gyrophares, pas une seule soirée sans que ne vienne la police, les pompiers ou le SAMU et ça rien que dans ma rue. Pour monter à mon étage je ne peux pas toujours prendre l’ascenseur parce qu’à l’intérieur il y a parfois d’énormes flaques d’urine avec cette odeur pestilentielle qui la caractérise tant.

Plafond de l’ascenseur dans la cage d’escalier. Photo : tous droits réservés ©

Plafond de l’ascenseur dans la cage d’escalier. Photo : tous droits réservés ©

Quelques jours plus tard, je découvre mes voisins, ils font des fêtes très animées les samedis soir. Ils écoutent à plein volume des tubes de la France des années 90, sans se soucier de savoir si ça dérange quelqu’un. Ils crient et hurlent, ils sont entre eux rassemblés dans cette cage d’escalier qui semble leur être dédiée, ils sont seuls au milieu de la cité. Je sens que ma présence représente un danger pour le fragile équilibre qu’ils ont réussi à se constituer. À leurs yeux, je suis différent car normal et ça dérange parce qu’ici l’anormalité semble être la norme. Lorsque je croise quelqu’un dans l’escalier ou dans l’ascenseur, on ne me dit pas bonjour, comme pour me signifier que je ne suis pas le bienvenu. Ici, tout le monde est hostile. Un soir on me jette une bouteille en verre du sixième étage avant que je ne rentre dans la cage d’escalier. Ce sera un des premiers contacts avec le voisinage. Aujourd’hui encore, je regarde toujours en l’air de manière mécanique lorsque je longe un bâtiment, un réflexe que j’ai acquis à force de répétition. Il y a une certaine forme de folie qui est palpable mais que je ne comprends pas encore très bien. Les rapports de voisinage sont cloisonnés et scellés. En partant de la cité après y avoir vécu près de quinze ans, je ne connais toujours pas le prénom de mon voisin de palier qui doit avoir pourtant le même âge que moi.

2 — FURTIVITÉ ET RENONCEMENT À LA LIBERTÉ.

À cette époque j’ai quinze ans et ma première copine me demande pourquoi je ne l’ai jamais invitée chez moi. J’ai peur qu’en venant, elle se fasse harceler ou agresser. Elle est juive et en discutant avec elle, je me rends compte qu’elle est incapable de s’imaginer l’univers dans lequel j’ai atterri. Ma copine habite dans un pavillon qui ne se trouve qu’à un arrêt de bus mais c’est déjà un autre monde. Pourtant, elle insiste, alors je lui dis de venir un jour de cours en fin de matinée parce qu’à ce moment-là, la cité est complètement déserte. Je viens la chercher à l’arrêt de bus et je la raccompagne deux heures plus tard. Vivre en cité ça fait fantasmer, le côté cool véhiculé par les clips de rap cache une tout autre réalité. C’est un univers qui rend fou. Tout le monde pense qu’on reconnaît un mec de « cité » au style vestimentaire où à l’allure. En réalité on reconnaît un mec de cité au fait qu’il veuille à tout prix s’en échapper, par n’importe quel moyen. Le rêve d’un mec de cité c’est de s’enfuir de la cité dès que possible. Contrairement à ceux qui y vivent depuis toujours, j’ai eu la chance de ne pas y être né. Cette arrivée en cours de route me permet d’avoir du recul et de comprendre seul contre tous que cet environnement est invivable.

Vu de la Tour Eiffel depuis la banlieue nord de Paris. Photo : tous droits réservés ©

Vu de la Tour Eiffel depuis la banlieue nord de Paris. Photo : tous droits réservés ©

J’apprends à m’adapter assez vite. J’installe de la distance, je ne laisse passer aucune familiarité, c’est une manière de me protéger. Quand on essaie de m’alpaguer, je coupe court à tout début de conversation. Lorsque je sors, c’est pour une raison précise, c’est pour aller d’un point A à un point B. Hors de question de m’asseoir sur un banc pour profiter du beau temps. Rester trop longtemps dehors sans raison ça peut très vite m’attirer des ennuis. Je dois toujours donner l’impression d’aller quelque part, en ayant simplement l’air de passer. Très vite, je prends conscience que j’ai perdu une liberté, la plus essentielle de toutes, celle d’aller et venir. Ma chambre devient ma cellule. Lorsque je suis dans l’appartement, je suis en sécurité même si c’est un refuge aux airs de prison. Une fois que je franchis le pas de la porte, je sais que tout peut arriver. Dehors, les descentes entre bandes ou les affrontements avec les CRS donnent au quartier des allures de zone de guerre. Le lendemain, des barres de fer et des briques arrachées au muret jonchent le sol, je devine alors qu’elles n’ont pas eu le temps de servir de projectile. La cité me donne cette sensation paradoxale de vivre à la fois dans un ghetto et sur un champ de bataille.

3 — « QU’EST CE QUI SE PASSE ? »

Lors d’un après-midi chaud, je me retrouve à demi accroupi dans une salle sombre avec quinze autres personnes. Ma voisine me demande si c’est la réponse A ou la réponse C. Je suis très étonné qu’elle me pose une question aussi anodine dans un moment aussi incongru. Trente secondes plus tôt, mon moniteur d’auto-école a baissé le rideau de fer parce que dehors, ça tire au fusil à pompe. On se regarde tous. Peut-être que quelqu’un sait quelque chose. Deux rangées devant moi, on demande à une personne « qu’est ce qui se passe ? » Il y a toujours un type qui semble être au courant de tout ce qui se profile d’illicite dans le quartier. On ne sait pas d’où vient le bruit, peut-être du supermarché. À chaque braquage, c’est un nouveau fonds de commerce qui remplace le précédent. On ne compte même plus le nombre de repreneurs de cette superette plantée au milieu du béton. Les grandes chaînes de magasins ont rompu le bail les unes après les autres et seul un courageux commerçant pakistanais a osé venir s’aventurer dans cet enfer. Lorsque qu’il y a un braquage, tout le monde a le temps de se mettre à l’abri, de se réfugier et d’attendre que ça se passe. Néanmoins, il est des fois où on se retrouve au cœur de l’action sans même s’en rendre compte.

Rideau en fer de l’auto-école. Photo : tous droits réservés ©

Rideau en fer de l’auto-école. Photo : tous droits réservés ©

C’est ainsi que lors d’un autre après-midi ensoleillé, je me retrouve seul dans une cité qui vient de se vider en deux minutes, montre en main. Sur le moment je ne sais pas trop ce qui se passe. Je commence à voir beaucoup de monde aux fenêtres. Une dame au premier étage me dit : « il faut vite rentrer chez toi mon gamin ». Les yeux sont rivés sur une cage d’escalier du bâtiment d’en face. Je devine alors qu’il y un règlement de compte imminent qui se profile à l’horizon. Finalement ce jour-là il ne s’est rien passé. Les rumeurs sont fréquentes et on ne sait jamais à l’avance si elles sont fondées. Néanmoins un matin, j’entends trois personnes chuchoter, l’une d’elle dit avec effroi « non, je n’ai rien entendu ». Un bruit court sur le fait qu’on aurait retrouvé un homme mort dans sa voiture. Un chargeur entier aurait été vidé sur sa tête, en pleine nuit, sans que personne n’ait rien entendu. On apprendra plus tard qu’une course-poursuite s’est terminée dans une rue adjacente à la cité. Il était 4h du matin et il semblerait que ce règlement de compte soit lié à des personnes extérieures au quartier. Comme s’il ne suffisait pas que la cité soit plongée dans une violence quasi permanente, elle doit en plus de cela importer des morts et contrairement à l’accoutumée, cet évènement s’est déroulé dans le plus grand des calmes.

4 — LE BRUIT ET L’ODEUR… DE L’ASPHALTE BRÛLÉ.

Cette nuit-là, l’événement qui se déroulera ne sera pas calme du tout. Je suis éjecté de mon sommeil par une détonation très puissante qui vient tout juste de retentir. Tout mon bâtiment vient de trembler. Je me lève, j’ouvre la fenêtre et je vois un énorme nuage de fumée s’élever dans le ciel. Des flammes gigantesques illuminent la cité. C’est presque beau à voir et la première pensée qui me vient à l’esprit est pour ceux qui habitent juste à côté. Il y a tout de même deux immeubles qui me séparent du lieu de l’incident. C’est une voiture avec un réservoir plein de GPL qui vient d’exploser. Il y a deux nuits, c’était un scooter et la semaine dernière des poubelles. Vivre dans la crainte des incendies développe mes sens et ma mémoire olfactive. Cette mémoire ne me fera jamais oublier l’odeur de l’asphalte brûlé lorsqu’on passe à côté des restes d’une carcasse calcinée. C’est un parfum âcre qui vous prend à la gorge et qui reste même des jours après. Avec le temps, j’ai appris à reconnaître toutes les subtilités auditives d’un camion de pompier parce qu’à force de répétition, je ne me lève même plus pour voir ce qu’il se passe. Le simple fait d’écouter me suffit à comprendre ce qui se déroule et même ce qui brûle, mais parfois je suis obligé de me lever.

Carcasse d’une voiture brûlée. Photo : tous droits réservés ©

Carcasse d’une voiture brûlée. Photo : tous droits réservés ©

Ça fait déjà longtemps que j’aurais dû avoir mon propre téléphone portable mais la raison qui me pousse à en acheter un est toute particulière. J’ai un chien que j’aime beaucoup et lorsque je ne suis pas chez moi, ça me rassure de me dire que je peux appeler à n’importe quel moment pour vérifier s’il y a bien quelqu’un à la maison. J’ai peur de rentrer chez moi un soir et de retrouver mon canidé mort asphyxié à cause d’un énième incendie criminel venant des caves, même s’ils surviennent la nuit la plupart du temps. Les pompiers cognent alors fort à la porte en hurlant. Tout le monde se réveille dans un appartement plein de fumée. Ça s’est déjà passé le mois dernier et ça recommence. Comme tous les voisins, je descends en pyjama, la nuit, dans une cage d’escalier sombre, avec pour seuls repères les lampes torches des pompiers. C’est toujours la panique, des personnes attendent entre deux étages, d’autres remontent ou crient pour appeler quelqu’un, à chaque fois c’est le Titanic. Ça survient toujours au moment où on s’y attend le moins. Je me suis déjà surpris à sursauter à cause d’une odeur suspecte. Je dors toujours la fenêtre entre-ouverte, même en hiver. Dans ma cité presque tout à brulé sauf les boîtes aux lettres et je me suis toujours demandé pourquoi.

5 — DE MAINS EN MAINS.

Un soir, je rentre chez moi et il semblerait que le facteur ait malencontreusement glissé une enveloppe qui n’est pas à mon nom dans ma boîte aux lettres. Une erreur comme ça arrive de temps à autre. Ça fait une semaine que je n’ai pas pris mon courrier et ça a l’air important donc je décide de l’apporter en main propre à ce voisin d’un autre étage. L’enveloppe que je tiens dans la main porte la mention « maison d’arrêt du bois d’Arcy ». Je toque à la porte et une dame m’ouvre gentiment. Je lui donne alors ce courrier en lui expliquant qu’il m’a été remis par erreur et qu’il me semble que c’est quelque chose d’important, du moins assez pour la lui remettre en mains propres. Elle me demande : « C’est la prison ou le commissariat ? ». Je reste sidéré, elle m’a dit ça comme si c’était une habitude. La dernière que fois j’ai vu son fils, c’était il y a déjà un bon moment. Un souvenir me revient, c’était il y a quelques mois, je sortais mon chien comme chaque soir et j’ai vu son fils parler à un type en chemise blanche dans une grosse berline noire qui s’était arrêtée devant mon immeuble. Lorsque je suis revenu de la promenade il n’y avait plus personne et la berline était partie. Ce n’est pas la première tête connue qui disparaît de la cité. Ici, les gens vivent toutes sortes de drames comme cet autre après-midi chaud et ensoleillé.

Carte qui recense les faits divers dans la zone où habite l’auteur de l’article. Sur un des points cliqué on peut y lire : “Violence: règlement de compte à l’arme de guerre entre dealers”. Photo : tous droits réservés ©

Carte qui recense les faits divers dans la zone où habite l’auteur de l’article. Sur un des points cliqué on peut y lire : “Violence: règlement de compte à l’arme de guerre entre dealers”. Photo : tous droits réservés ©

Je suis alors dans la chambre du fond à écouter de la musique. Je dois baisser le volume parce que j’entends des cris assez inhabituels venant de la cage d’escalier. Je comprends alors que ça à l’air beaucoup plus grave qu’une simple dispute familiale habituelle. Je décide alors d’observer ce qui se passe par le judas. Stéphanie, une mère de famille est en proie à deux grands gaillards massifs que je n’ai jamais vus dans la cité. L’un d’eux à un flingue. Le ton monte. Il semblerait qu’on veuille lui prendre quelque chose dont elle ne veut pas se séparer. Elle s’accroche à ce paquet et d’un coup tout s’arrête. Les deux grands gaillards s’échappent laissant cette mère de famille adossée aux escaliers avec le crâne fracassé par la crosse d’une arme à feu. Stéphanie est en larme et effondrée, non pas à cause de sa blessure mais à cause de la dernière ressource financière qui lui permettait encore de garder un semblant de dignité et de tenir le coup avec ses enfants. C’est la chose la plus triste qu’il m’ait été donné de voir depuis que je vis ici. Depuis une semaine, il y avait des nombreuses perquisitions dans le quartier. Ces deux colosses sont certainement venus récupérer la marchandise avant qu’elle ne soit saisie. On est passé à côté du pire, mais le drame ne s’arrête pas là. Les jours qui suivent, la fille de Stéphanie va disparaître de la cité. A ce moment-là, on est au tournant des années 2010.

- PARTIE II -

LES ANNÉES 2010 DE LA SOUMISSION À L’ISLAM JUSQU’À L’EXODE DES ANCIENS.

6 — DE LA DÈCHE À DAESH.

C’est un soir tout ce qu’il y a de plus banal. Une jeune femme en niqab entre avec moi dans l’ascenseur. Après un instant d’hésitation, je devine que c’est la fille de la voisine qui avait disparu juste après cette histoire de paquet deux mois auparavant. Je suis très surpris de la voir dans ce drôle d’accoutrement. Je regarde encore, c’est en effet bien elle. Je me demande alors d’où vient cet intérêt soudain pour la religion, mais ce qui me surprend le plus, c’est ce calme étonnant qui a envahi la cité. Le quartier commence à s’apaiser, les esprits sont plus sereins, plus de voitures brûlées, plus de descentes entre bandes, d’histoire de drogues, bref plus de violence. À ce moment-là, je me dis que les années noires sont derrière moi. Si la religion peut régler tous les problèmes qui étaient présent jusqu’à maintenant, alors pourquoi pas. J’observe d’autres conversions assez surprenantes comme celle de Julien, le bad boy du bâtiment que je croise désormais dans le bus avec son qamis. Trois jours après, je croise encore une fille en niqab dans l’ascenseur mais cette fois-ci c’est son jeune âge qui me surprend. Elle a à peine douze ans et je la reconnais à ses yeux bleus. L’Islam est la nouvelle mode et semble être l’antidote à la violence.

Entrée des dames chez le coiffeur. Photo : tous droits réservés ©

Entrée des dames chez le coiffeur. Photo : tous droits réservés ©

À cette époque-là, au début des années 2010, je vois des prêcheurs assis dans l’herbe qui, un Coran à la main, délivrent la bonne parole aux jeunes de la cité. Le centre commercial se transforme. Le magasin de bricolage est remplacé par une boutique qui vend des meubles orientaux. Il y a une boucherie Halal et même un nouveau coiffeur avec un détail qui attire tout de suite mon attention. Ce nouveau coiffeur a une belle devanture, néanmoins, sur le côté, il y a une porte qui donne sur une pièce séparée et sans aucune vitre. C’était une arrière-boutique. Sur la porte il y a marqué « accès réservé aux femmes ». Ça m’intrigue. Je décide d’aller voir les profils de certains jeunes du quartier sur les réseaux sociaux. Je tombe alors sur des publications en lien avec le Coran et certaines couvertures Facebook sont ornées du drapeau de l’État Islamique, ce groupe de rebelles qui opère en Syrie. Certains voisins “musulmans” ne disent pas bonjour dans l’ascenseur. Les regards sont parfois méprisants et accusateurs lorsque dépasse de mon sac de courses du jambon ou de l’alcool. Même un chien assis calmement à vos côtés dans l’ascenseur semble poser problème. Si votre canidé a le malheur de renifler ou d’effleurer la personne, vous avez un scandale assuré, mais parfois ça va plus loin.

7 — L’ISLAM POUR L’AMOUR.

Ce soir-là, ma mère rentre du travail assez tard et elle est prise à partie dans la cage d’escalier par trois jeunes. Ils sont hostiles et lui demandent pourquoi elle n’est pas accompagnée. Elle ne me parlera de cette altercation que quelques mois plus tard. L’Islam se paye cher pour ceux qui n’y adhèrent pas. Il y a une pression sociale latente envers ceux qui ne sont pas de culture arabo-musulmane. Les plus fragiles se voient aspirés par cette nouvelle donne bien malgré eux. On l’observe jusqu’aux relations « amoureuses ». Dans la cité il y a un nouveau type de couple qui est apparu, des unions qui ont comme socle principale l’Islam, au-delà même de toutes les différences qui existaient jusqu’à présent. Un ami habitant à l’autre bout de la ville qui s’est converti à l’Islam me parle de la mosquée comme d’une agence matrimoniale qui lui garantit de trouver une femme avec qui se marier. Qui aurait cru que le rêve du vivre ensemble se ferait sous la contrainte d’une religion. J’ai le sentiment et l’intuition profonde que ce nouvel ordre se bâtit sur une crise morale et c’est toutes les relations homme-femme qui sont bouleversées pour ceux qui ne parviennent pas à fuir la cité. Cependant, certains ne supportent pas ce nouvel ordre moral, non pas qu’ils n’y adhérent pas mais parce qu’ils ne parviennent tout simplement pas à troquer le verrouillage de leur liberté de conscience contre la sécurité, même lorsqu’ils essayent.

Graffiti “LOVE” fait au briquet dans une cage d’escalier. Photo : tous droits réservés ©

Graffiti “LOVE” fait au briquet dans une cage d’escalier. Photo : tous droits réservés ©

Un matin gris, je reçois un coup de fil du frère de Greg. Son frère me dit que Greg a disparu depuis deux jours. Greg est mon meilleur ami, il est toujours à la maison et ne sort presque jamais. Je dis à son frère de chercher dans les hôpitaux ou de déclarer sa disparition au commissariat. Il me dit qu’il n’a pas le temps, qu’il travaille à Paris en tant que serveur et qu’il rentre toutes les nuits à 2h du matin après une dure journée. A ce moment-là je me dis : « ça y est, il est parti en Syrie ». La dernière fois que j’ai vu Greg c’était il y a un an et demi, on s’était disputés parce que je n’arrivais plus à mener une conversation normale avec lui. Greg me traite de mécréant toutes les deux phrases. Je n’en peux plus, je décide alors de couper le contact. Greg a perdu sa mère lorsqu’on était au collège. Pendant que j’étais en train de faire des va-et-vient au lycée ou de la fac, lui a connu les foyers, l’errance et la drogue. Après cinq jours, son frère m’appelle à nouveau pour me dire que Greg est incarcéré, qu’il a pris deux mois fermes, accusé à tort pour un délit mineur vers ses 18 ans. En prison un surveillant lui dit : « Je ne comprends pas, t’as rien à faire là ». À sa sortie, on reprend contact et il me dit qu’il ne veut plus jamais entendre parler de l’Islam. Dans le même temps, la fille d’un autre voisin va elle aussi disparaître.

8 — L’EXODE DES ANCIENS.

On est samedi soir et je suis dans l’appartement d’un « ancien ». L’ancien c’est Sergio, un ouvrier des Trente Glorieuses qui m’a invité à boire un canon chez lui. Au départ, je refuse l’invitation mais il insiste, donc je finis par céder. Lui et son ami Francis n’ont pas l’air bien méchants. Chez Sergio, il y des trophées de championnats de pétanque sur l’étagère et un disque d’or de Johnny Halliday accroché au mur. On plaisante sur la valeur que ce disque prendra lorsque le chanteur sera mort. On parle de la cité et de son évolution depuis la fin des années 60. On est en 2015 mais Sergio habite ici depuis le début. Il me dit que de toutes façons ça a toujours été une cité de voyous. Je les intrigue car ma discrétion est telle qu’il court un bruit selon lequel je ferais parti des « RG » : les renseignements généraux. Je suis alors très étonné d’apprendre cette rumeur me concernant. Sergio me dit que je suis froid, distant, que j’ai le regard glacial mais qu’en me parlant, on se rend compte que je suis sympa. Je leur explique que je veux juste ne pas m’attirer d’ennuis. J’en profite pour demander à ce voisin ce qui s’est passé avec sa fille que je ne croise plus dans l’escalier.

Photo de l’auteur de l’article. Photo : tous droits réservés ©

Photo de l’auteur de l’article. Photo : tous droits réservés ©

Il me dit alors qu’elle s’est mise en couple avec un musulman de la cité. Le type s’est mis à la battre, ce qui a rendu furieux Sergio. En rompant, sa fille est menacée de mort et doit s’exiler en province du jour au lendemain. On brise la glace. On parle des attentats. Là où j’habite, je peux vous assurer que personne n’est Charlie. Sergio me dit qu’il en a marre des islamistes, qu’il habite dans la cité depuis 50 ans, qu’il s’est passé tout un tas de trucs ici mais qu’il n’a encore jamais vu ça. Du coup, il m’annonce qu’il prend sa retraite dans quelques semaines et qu’il part lui aussi vivre en province pour se rapprocher de sa fille. Les retraités décident tous de s’exiler dès qu’ils touchent leurs premiers sous. Seul ceux qui sont natifs d’Île-de-France restent et constatent qu’ils sont seuls au milieu de ces « populations », comme ils les appellent, qui ne leur ressemblent plus. Une vieille dame me l’a déjà dit avec le regard plein de désolation. Le dépeuplement de cette ancienne génération, celle qui était jeune dans les années 70 se constate par le terrain de pétanque qui est désormais quasiment recouvert d’herbe.

9 — POUR UN REGARD.

Ce vendredi soir, c’est peut-être la première fois de ma vie que je me sens enfin serein dans le quartier. Cet endroit est devenu en l’espace de quelques minutes l’un des lieux le plus sûr de France. Non pas que je me réjouisse de la mort d’une centaine de jeunes qui sont juste venu assister à un concert, mais je me dis que si ça vient d’arriver là-bas, c’est que ça n’arrivera pas ici. Je me sens un peu coupable d’avoir cette pensée. Ces jeunes innocents se sont pris en une soirée ce que je me prends à petite dose depuis cinq ans. Ce drame national va créer un vide dans la cité et m’offrir un peu de répit, mais je ne soufflerai pas longtemps. Deux jours plus tard, je me retrouve un soir dans l’ascenseur, seul avec un de ces jeunes « Français convertis » comme les appellent alors les médias. Il s’installe alors un silence de mort. Lorsque je sors à mon étage, il me lance un regard auquel je ne m’attendais pas. Ce soir-là c’est lui qui a peur, il est pétrifié à l’idée que j’émette un jugement à son égard. Son regard est teinté de culpabilité et implore ma pitié. Il semble avoir pleinement conscience qu’il est désormais assimilé à ce massacre et qu’il se retrouve ennemi de la France malgré lui. Je suis dans un état de sidération, incapable de la moindre réaction. Je n’oublierai jamais cet instant. Je ne lui en veux absolument pas parce je sais qu’il n’a pas le choix d’être devenu ce qu’il est désormais. C’est peut-être sa stratégie de survie à lui.

La devise de Paris : Fluctuat Nec Mergitur : “Il est battu par les flots, mais ne sombre pas”. Comme tant d’autre ce graffiti a été peint à la suite des attentats du Bataclan. Photo : tous droits réservés ©

La devise de Paris : Fluctuat Nec Mergitur : “Il est battu par les flots, mais ne sombre pas”. Comme tant d’autre ce graffiti a été peint à la suite des attentats du Bataclan. Photo : tous droits réservés ©

Je rentre souvent de la gare par le dernier bus. J’espère ne pas le rater parce que sinon je dois marcher une demi-heure jusqu’au quartier, en pleine nuit par un long boulevard complètement désert. Heureusement ce soir je ne le raterai pas. Une vieille dame qui a l’air d’être une aide-soignante ou une femme de ménage vient de monter dans le bus et s’assoit en face de moi. Cette dame commence à me dévisager. Son regard est plein d’étonnement, elle semble se demander qu’est-ce qu’un jeune comme moi fait par ici. Elle semble se questionner pour essayer de deviner si je ne me suis pas perdu, à tel point que j’ai cru qu’elle allait se lever pour vraiment me poser la question. À ce moment-là, je ne peux pas le croire, je me dis que c’est impossible. Lorsque je passe la phase du déni et que j’accepte enfin l’idée, j’ai ce sentiment étrange qui m’envahit pour la première fois, celui de me sentir étranger dans ma propre ville. Ça me fait tout drôle, pourtant j’habite ici depuis tant d’années. Ce qui se passera dans ce dernier bus c’est une prise de conscience qui actera un changement que je n’avais pas encore perçu.

10 — « ZONE DE NON-DROITS ».

Il est 4 heures du matin et ma mère entre dans ma chambre pour me demander si j’ai entendu. Je lui dis que oui mais que je m’en fous. Plusieurs coups de feu viennent d’être tirés juste en bas de mon immeuble. Je n’appellerai pas le 17 parce que demain matin, je dois me lever tôt pour aller travailler et que je n’ai pas envie d’être retenu pour répondre à des questions dont je n’ai pas les réponses. Le calme relatif qu’a apporté l’Islam s’effrite à nouveau. Tout devient plus compliqué, certains services publics refusent de venir. J’ai déjà eu un avis de passage sur lequel il y avait marqué “Zone non droits” m’obligeant à aller chercher mon paquet à la poste. On refuse de me livrer. Je dois aller au bureau de poste ou au point relais. La dernière fois que j’ai reçu un colis, on a arraché ma boite aux lettres. Mon gardien m’en a voulu. Lorsque je commande une pizza, on me demande de descendre pour la récupérer. Les explosions me réveillent à nouveau la nuit. Ces incendies de voiture sont encore plus fréquents qu’avant. Lorsque je rentre le soir, je réfléchis trois fois avant de savoir où je dois garer ma voiture, jamais à côté des poubelles ou d’une voiture qui semble abandonnée. Je me gare souvent à côté d’un véhicule qui m’est familier, je suis alors un peu plus rassuré mais au fond je ne sais pas si ça change grand-chose.

Avis de passage du facteur. Sur l’avis on peut lire le motif de la non-délivrance du colis. A côté de “autre motif” il y a inscrit : “Zone non droits”. Photos : tous droits réservés ©

Avis de passage du facteur. Sur l’avis on peut lire le motif de la non-délivrance du colis. A côté de “autre motif” il y a inscrit : “Zone non droits”. Photos : tous droits réservés ©

Tous les mercredis après-midi ma voisine sort ses mômes. Ils ne sont que deux mais à chaque fois on dirait une sortie scolaire, ils sont bruyants, surexcités et avides d’une liberté conditionnée qui leur est trop rarement accordée. Ces gamins sont issus de familles communistes qui ont un fonctionnement clanique. Je remarque que ces enfants semblent assez bien résister à ce qui se passe d’illicite dans la cité. Ils sont toujours surveillés, surprotégés et presque tenus en laisse par des matriarches qui les éduquent d’une main de fer. Je remarque que ces familles rouges ne veulent pas se mélanger. Il y a plusieurs familles de ce type dans la cité et elles vivent repliées sur elles-mêmes en minorité, comme en communauté. Je m’étais promis de rester tant que mon chien serait encore en vie. Je vis désormais dans la capitale. Je ne regrette aucunement ces années-là et je suis parti avec le goût amer d’une jeunesse gâchée. La dernière fois que j’y suis retourné, j’ai croisé Julien, celui que je voyais dans le bus et qui revenait de la mosquée avec son qamis, Il m’a demandé si j’habitais toujours ici. Lorsque je lui ai dit que non, il m’a regardé comme si que j’avais gagné au loto. J’ai alors compris que la France est désormais maillée d’enclaves par le départ des derniers anciens.

Saint-Michel

*Les prénoms ont été changés pour garantir l’anonymat des personnes citées dans cet article.


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