đ«đ· Ce que nous disons Ă demi-sommeil
Les langues que nous ne parlons pas | 4
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Partie I : Les langues qui nous visitent la nuit
Jâai rĂȘvĂ© de Varsovie.
Mais ce nâĂ©tait pas cette Varsovie Ă laquelle on peut revenir en tramway, ni celle quâon pourrait dĂ©crire avec des rues, des souvenirs ou des photos dâarchives. CâĂ©tait une Varsovie faite de fragments de Marseille â les rues grimpaient trop haut, les fenĂȘtres luisaient trop fort, les odeurs sentaient trop le sel. Les immeubles portaient des traces dâhumiditĂ©, mais la lumiĂšre tombait comme elle le fait seulement dans le sud de la France : sans pitiĂ©, sans tendresse. Les ombres Ă©taient tranchantes comme la langue dâune ville Ă©trangĂšre qui commence Ă apprendre ton prĂ©nom.
Dans ce rĂȘve, ma mĂšre parlait en français.
Mais pas ce français que je connais â celui des cours, de Lou, des restaurants. CâĂ©tait un autre français â sec, heurtĂ©, comme si elle le parlait pour la premiĂšre fois, et pourtant avec une Ă©trange fluiditĂ©. Elle ne traduisait pas. Elle ne posait pas de questions. Elle parlait, tout simplement, comme si elle avait toujours connu cette langue, mais nâavait encore jamais eu lâoccasion de la montrer.
Ses phrases étaient plates, sans inflexions.
Elles ressemblaient Ă des incantations.
Louis était un enfant.
Peut-ĂȘtre avait-il huit ans. Peut-ĂȘtre cinq. Peut-ĂȘtre que ce nâĂ©tait pas Lou du tout.
Mais dans le rĂȘve, je savais que câĂ©tait lui.
Il Ă©tait assis Ă la table de la cuisine, jouait avec une tasse et marmonnait quelque chose, comme sâil conversait avec une prĂ©sence absente. Ma mĂšre lui rĂ©pondait.
Et moi â moi, jâĂ©tais adulte, mais mon corps refusait de bouger. Je les regardais depuis un coin de la piĂšce. Je me taisais. Je ne pouvais pas â ou je ne savais pas â entrer dans aucune de leurs conversations.
Je ne comprenais pas ce quâils disaient.
Mais je reconnaissais chaque mot.
Un rĂȘve, comme toujours, ne se termine pas vraiment. Il ne se ferme pas.
Je me réveille avec lui dans la bouche, comme un goût métallique.
Je ne parviens pas Ă mâen libĂ©rer, bien que je sache quâil nâĂ©tait pas important.
Et, en mĂȘme temps, je sais quâil Ă©tait le plus important de tous.
Car un rĂȘve ne ment pas â
mais il ne dit pas la vérité non plus.
Il mélange les langues. Il mélange les souvenirs.
Il mélange les corps qui ne se sont jamais rencontrés.
Il mélange des villes séparées par mille kilomÚtres et deux vies.
Ce nâest pas la premiĂšre fois que je rĂȘve dâune rĂ©alitĂ© mi-polonaise, mi-française.
Pas au sens géographique.
Au sens linguistique.
Un rĂȘve oĂč je mâentends parler polonais avec un rythme français.
Un rĂȘve oĂč Lou me parle en polonais, une langue quâil nâa jamais apprise, mais quâil connaĂźt, dans le rĂȘve, mieux que moi.
Un rĂȘve oĂč la langue nâest plus un outil de communication, mais quelque chose de charnel, de visqueux, suspendu entre ce qui fut et ce qui ne sâest jamais produit.
Le rĂȘve comme une troisiĂšme langue.
Ni polonaise.
Ni française.
Une langue nocturne.
Une langue qui ne demande pas Ă ĂȘtre traduite, car elle ne cherche pas lâentente.
La langue du rĂȘve ne veut pas que tu la comprennes.
Elle veut que tu la vives.
Je pensais autrefois que le rĂȘve Ă©tait un lieu de retour Ă lâorigine.
Que la nuit Ă©tait le territoire de la langue premiĂšre â celle que je connaissais avant dâapprendre Ă parler, celle dans laquelle ma mĂšre parlait avant de pouvoir sâadresser Ă moi.
Mais plus je vis entre les langues, plus je vois que le rĂȘve est un mĂ©lange.
Pas une pureté.
Pas un retour.
Pas un foyer.
Le rĂȘve est fait de miettes.
De structures grammaticales déchiquetées.
Dâimages qui ont un accent.
Dans mes rĂȘves, Marseille parle polonais.
Et Varsovie sent les Ă©pices dâune boulangerie arabe.
Lou a la voix de mon pĂšre.
Et moi â je parle Ă des gens qui ne sont plus.
Et personne ne sâen Ă©tonne.
Jâai toujours Ă©tĂ© fascinĂ© par la façon dont les rĂȘves se dĂ©tachent de la logique.
Comme nous acceptons que notre corps et notre langue obĂ©issent Ă des lois quâon refuserait en plein jour.
Les langues nocturnes ont leurs propres rĂšgles : les mots coulent sans signification. La tendresse sâĂ©tire sans quâon la touche.
Le dĂ©sir sâexprime sans bouche.
Et alors, surgit la question qui me reste longtemps aprÚs le réveil :
Le rĂȘve dit-il la vĂ©ritĂ© â ou ne fait-il que brasser nos peurs ?
Car si le rĂȘve est un retour du refoulĂ©, pourquoi sa langue est-elle si mĂȘlĂ©e Ă lâĂ©tranger ?
Pourquoi mes rĂȘves ne sont-ils pas en polonais ?
Pourquoi mes rĂȘves ne sont-ils pas seulement les miens ?
Peut-ĂȘtre que la langue du rĂȘve est justement la langue queer dans sa forme la plus pure â
sans assignation, sans adresse fixe.
Peut-ĂȘtre que câest lĂ que le corps parle le plus librement â
sans censure, sans correction, sans diction.
Un corps qui ne cherche pas Ă ĂȘtre compris.
Un corps qui sait.
Je me lĂšve.
Il fait encore nuit.
Lou respire réguliÚrement.
Dans la cuisine, je nâallume quâune petite lampe. Je mets de lâeau Ă chauffer pour le thĂ©.
Au lieu de penser â jâĂ©cris le rĂȘve.
Quelques phrases.
Quelques images.
Non pas pour le comprendre.
Mais pour ne pas le perdre.
Peut-ĂȘtre quâun jour, dans une autre langue, dans une autre version de moi â
ce rĂȘve aura un sens.
Mais pour lâinstant, il reste comme une ombre sur la langue.
Comme un goĂ»t quâon ne peut rincer.
Comme une phrase quâon ne peut prononcer Ă voix haute,
parce quâelle nâappartient Ă aucun alphabet que je sache lire.
Et câest prĂ©cisĂ©ment pour cela que je sais quâil Ă©tait rĂ©el.
Partie II : Les mots dissous dans le désir
Le rĂ©veil nâa pas dâheure.
On ne sait pas quand il commence.
Le corps est dĂ©jĂ lĂ©gĂšrement soulevĂ©, mais la tĂȘte dort encore.
La langue nâest pas revenue.
Seulement le souffle.
Et autre chose â quelque chose de plus profond, plus sombre.
LâinquiĂ©tude ?
Non.
Le désir.
Pas érotique, pas dirigé.
Pas celui quâon connaĂźt dans les corps de cinĂ©ma, prĂȘts, lisses.
Ce dĂ©sir nâa pas de but.
Ce dĂ©sir nâa pas dâobjet.
Câest une chaleur rĂ©pandue sous la peau.
Les muscles ne sont pas tendus, mais attentifs.
La peau semble plus vaste que dâhabitude.
Comme si quelque chose attendait.
Comme si quelque chose allait se produire â
quelque chose de dĂ©licat, mais dâinĂ©vitable.
Lou dort à cÎté.
Son corps est paisible, sĂ»r de lui, mĂȘme dans lâabandon.
Sa respiration est un rythme que je connais par cĆur.
Je ne veux pas le toucher.
Je ne veux pas troubler cette paix.
Mais je sens que mon corps dĂ©sire quelque chose quâil ne sait pas nommer.
Le dĂ©sir nâa pas de langue.
Il nâen a pas besoin.
Le désir est une température.
Ocean Vuong écrivait que le désir est un manque sans fin.
Que le corps queer ne connaßt pas la satiété,
car il a Ă©tĂ© bĂąti sur lâimpossibilitĂ© de lâaccomplissement.
Que le manque est sa langue premiĂšre.
Je reste immobile, comme si je tentais de ne pas rĂ©veiller â
non pas Lou, mais le dĂ©sir lui-mĂȘme.
Parce que je sais que si je le nomme, quelque chose sâĂ©chappera.
Comme si la langue était une forme de bruit.
Et ce que je ressens maintenant ne supporte pas le bruit.
Câest un dĂ©sir nocturne, Ă demi-aveugle, frĂ©missant.
Pas courageux.
Pas fier.
Parfois confondu avec la solitude.
Mais ce nâest pas de la solitude.
Câest plutĂŽt lâombre dâun toucher qui nâa pas eu lieu.
LâĂ©cho dâun geste qui ne sâest pas produit.
Le corps se souvient de choses qui ne sont jamais arrivées.
Il se souvient de possibilités.
Il se souvient de potentiels.
Je ne sais pas à qui appartient ce désir.
Il ne sâadresse pas Ă Lou.
Mais il nâest pas non plus en dehors de lui.
Ce nâest pas une trahison.
Ce nâest pas un manque dâamour.
Câest quelque chose qui existe Ă cĂŽtĂ© de lâamour,
en dessous,
en elle â
mais pas pour elle.
Comme la langue du rĂȘve â
incompréhensible, mais profondément familiÚre.
Le dĂ©sir queer nâa pas besoin dâobjet.
Le dĂ©sir queer peut ĂȘtre un temps.
Pas un instant.
Pas un point culminant.
Mais un temps de durĂ©e â
un Ă©tat qui ne demande pas Ă ĂȘtre dĂ©chargĂ©.
Peut-ĂȘtre est-ce pour cela que le dĂ©sir queer est si difficile Ă dire.
Parce quâil ne va nulle part.
Il ne sâachĂšve pas.
Il ne se résout pas.
Parfois, il est comme lâair dans une piĂšce :
il est lĂ , parce quâon ne peut pas ne pas le sentir.
Mais dĂšs quâon essaie de le nommer â
il disparaĂźt.
Je reste couché.
Je ne bouge pas.
Je ne touche pas.
Mais je sens que quelque chose se passe en moi,
quelque chose qui se meut â
non pas vers quelquâun,
non pas vers quelque chose.
Simplement â intĂ©rieurement.
Comme un muscle qui se tend de lui-mĂȘme, sans raison.
Il ne sâagit pas de satisfaire ce dĂ©sir.
Il sâagit de lâaccompagner.
Comme lâĂ©crivait Eve Kosofsky Sedgwick â
accompagner le dĂ©sir peut ĂȘtre une forme de rĂ©sistance face Ă un monde
qui veut toujours connaßtre les réponses.
Un monde qui veut savoir ce que tu veux
avant mĂȘme que tu aies eu le temps de te poser la question.
Parfois, les nuits les plus tendres sont celles oĂč il ne se passe rien.
Non pas parce quâil nây avait pas de possibilitĂ©.
Mais parce que le silence entre les corps était plus sensuel que le toucher.
Je suis lĂ .
Je respire.
Je désire.
Et je nâen fais rien.
Je ne le transforme ni en geste,
ni en mot.
Non pas parce que jâai peur.
Mais parce que je sais â
si je le dis, quelque chose sâĂ©teindra.
Le dĂ©sir doit-il toujours ĂȘtre affamĂ© ?
Et sâil existait un dĂ©sir qui ne rĂ©clame pas dâĂȘtre comblĂ© ?
Un dĂ©sir qui veut seulement ĂȘtre ?
Comme une langue Ă demi-sommeil â
floue, incompréhensible,
mais vraie ?
Puis-je mâautoriser un dĂ©sir qui ne mĂšne pas au corps ?
Un dĂ©sir qui est le corps â
mais juste pour un instant,
avant quâil ne sâefface,
avant quâil ne se dissolve ?
Car peut-ĂȘtre est-ce justement lĂ que je suis le plus moi.
Non pas quand je dis « je veux ».
Mais quand je sens que je veux â
et que je reste dans le silence.
Non comme une résignation.
Mais comme un geste â
dâintimitĂ© qui ne rĂ©clame pas dâĂ©vĂ©nement.
Partie III : Les ombres des phrases qui nâont pas Ă©tĂ© dites
â Tu as rĂȘvĂ© de quelque chose ? â me demande Lou, encore ensommeillĂ©,
la voix vibrante de chaleur, non dâinquiĂ©tude.
Le matin est lent.
Marseille, derriĂšre la fenĂȘtre, ressemble Ă une ville qui ne sait pas encore si elle sâest rĂ©veillĂ©e.
Le soleil nâest pas encore entrĂ© dans la chambre.
Le cafĂ© vient Ă peine dâinfuser.
Je réponds :
â Non.
Je mens.
Mais je mens calmement.
Sans tension.
Sans véritable effort.
Ce nâest pas un mensonge qui cache.
Câest un mensonge de protection â plus pour moi que pour lui.
Une réponse neutre.
Un espace blanc.
Aucune donnée.
La vĂ©ritĂ©, câest que jâai rĂȘvĂ© de quelque chose qui nâa pas de langue.
Un corps.
Un événement.
Un geste.
Un demi-mot.
Jâai rĂȘvĂ© de quelquâun que je ne connais pas.
Ou que jâai connu il y a trĂšs longtemps.
Ou que je nâai jamais rencontrĂ©,
mais dont la prĂ©sence dans le rĂȘve Ă©tait immĂ©diate, organique.
Une de ces prĂ©sences quâon reconnaĂźt dâinstinct â
comme une odeur dâenfance,
comme une musique qui revient trop précisément.
Jâai rĂȘvĂ© dâun toucher qui nâa pas eu lieu.
Et dâune voix qui ne parlait aucune langue connue,
mais que je comprenais.
Jâai rĂȘvĂ© de honte et de tendresse.
Simultanément.
Je ne parle pas de ce rĂȘve Ă Lou,
parce que je ne saurais pas le mettre en mots
sans en abßmer la délicatesse.
Je ne veux pas quâil me demande :
« CâĂ©tait qui ? »
Je ne veux pas expliquer que ce nâest pas une trahison.
Que ce nâest pas un manque.
Que cela ne signifie pas quâil me manque quelque chose.
Je ne veux pas devoir dire que le rĂȘve nâest pas un choix.
Que le rĂȘve est une langue du corps qui parle hors de la conscience.
Alors je dis : « Non. »
Et cette réponse reste suspendue entre nous.
Comme une fine couche de transparence que nous faisons tous deux semblant de ne pas voir.
Le silence aprĂšs un rĂȘve a sa propre texture.
Ce nâest pas un silence de conversation.
Ce nâest pas un silence entre les phrases.
Câest un silence de protection,
qui ne veut pas effleurer quelque chose qui nâa pas encore sĂ©chĂ©.
Comme une plaie encore humide.
Comme de lâencre quâun seul regard ferait couler.
Je sais que Lou le sent.
Pas parce quâil me soupçonne.
Mais parce quâil me connaĂźt.
Le silence aprĂšs un rĂȘve est une langue non racontĂ©e.
Carmen Maria Machado écrivait que ce que nous ne disons pas vit plus longtemps.
Que ce qui nâest pas racontĂ© dĂ©tient une forme dâimmortalitĂ©
quâaucune parole ne saurait offrir.
Les mots sont des définitions.
Et le rĂȘve â ne veut pas ĂȘtre dĂ©fini.
Il veut persister.
Il veut hanter.
Il veut revenir, sâinfiltrer, fermenter dans le corps.
Câest pour cela que je mens.
Non pour dissimuler.
Je mens pour prĂ©server le rĂȘve de la dissolution.
Est-ce une trahison ?
Taire quelque chose Ă la personne quâon aime â
est-ce trahir la confiance ?
Le rĂȘve fait-il partie de la vie partagĂ©e ?
Ou bien existe-t-il des choses qui nâappartiennent quâĂ moi ?
Des choses qui nâont pas de langue quotidienne ?
Des choses qui relĂšvent dâune intimitĂ© plus ancienne que lâamour ?
Je ne parle pas de mon rĂȘve Ă Lou.
Et je ne demande pas la permission de me taire.
Ce silence est Ă moi.
Non comme un secret.
Mais comme une maniĂšre de survivre Ă ce qui ne peut pas ĂȘtre dit.
Lou revient de la cuisine avec une tasse de café.
Il sâassied prĂšs de moi.
Il ne pose pas dâautre question.
Il boit.
Il respire.
Il partage ce silence que nous ne nommons pas.
Et il y a lĂ quelque chose de bouleversant â
quâil fasse confiance Ă mon silence autant quâĂ mes mots.
Quâil nâexige pas de langage.
Sommes-nous obligĂ©s de dire la vĂ©ritĂ© Ă la personne quâon aime ?
Peut-ĂȘtre.
Mais peut-ĂȘtre que toute vĂ©ritĂ© nâa pas la forme dâune dĂ©claration.
Peut-ĂȘtre que la vĂ©ritĂ©, câest aussi :
je suis lĂ , mĂȘme si quelque chose en moi rĂȘve dâun autre.
Peut-ĂȘtre que la vĂ©ritĂ©, câest :
je ne me comprends pas entiĂšrement,
mais je ne mâĂ©clipse pas.
Et peut-ĂȘtre que cela suffit.
Pour lâinstant.
Pour aujourdâhui.
Pour ce matin.
Partie IV : La lumiĂšre du matin ne comprend pas nos rĂȘves
Le matin Ă Marseille nâarrive jamais brusquement.
Il sâinfiltre lentement Ă travers les rideaux,
comme sâil ne voulait pas effrayer le rĂȘve.
Il touche dâabord les murs â doucement, sans intention â
puis glisse le long du bord du lit, sur les pieds,
le long des hanches, sur la nuque.
La lumiĂšre, dans cette ville, nâest jamais neutre.
MĂȘme en hiver, elle sent la peau.
MĂȘme lorsque tout est encore immobile,
elle sâĂ©tire comme une langue qui voudrait dire quelque chose de tendre,
mais reste suspendue.
Lou dort encore.
Il est emmitouflé dans la couette
comme dans une phrase trop large.
Son souffle est régulier, presque textuel.
Comme sâil parlait en rĂȘve, sans mots.
Parfois, jâai lâimpression que son sommeil est une langue que je ne connaĂźtrai jamais,
parce que je nâen suis pas la source.
Je me lĂšve sans bruit.
Mes pieds touchent le sol froid.
Quand je vais Ă la cuisine,
mon corps nâappartient pas encore tout Ă fait au jour.
Je suis à moitié dans la langue.
à moitié dans la pensée.
Ă moitiĂ© dans le rĂȘve.
En préparant le café,
je ressens encore ce rĂȘve.
Pas son contenu â il sâest dĂ©jĂ dissous â
mais son rythme.
Comme si mon corps suivait encore une mélodie intérieure
qui ne coĂŻncide pas avec le monde du matin.
Cette sensation qui surgit parfois juste aprÚs le réveil :
quelque chose sâest passĂ©,
quelque chose dâimportant,
quelque chose de tactile,
et maintenant le monde â la chaise, la tasse, les notifications â
ne sait pas quoi en faire.
Comme sâil existait deux rĂ©alitĂ©s.
Lâune â nocturne.
Lâautre â diurne.
Et celle du jour ne connaĂźt pas les mots pour ce qui sâest passĂ© pendant la nuit.
Marseille se réveille bruyamment.
Dans la rue, quelquâun crie dĂ©jĂ .
Des moteurs.
Des chariots de supermarché.
Des chats.
Le corps de la ville sâĂ©tire sans mĂ©nagement.
Et soudain, mon rĂȘve semble irrĂ©el.
Impossible à défendre.
Comme sâil nâavait jamais existĂ©.
Comme si toute sa prĂ©sence sâĂ©tait rĂ©duite
Ă une tension entre les omoplates.
Je mâassois prĂšs de la fenĂȘtre.
Je bois mon café.
Et je sais que jâai rĂȘvĂ© â
mais je ne sais plus de quoi.
Il ne reste quâune trace.
Lâabsence de contenu.
La prĂ©sence dâune langue qui a disparu.
Câest Ă ce moment-lĂ que je prends conscience dâune chose
que je nâavais pas voulu penser :
le rĂȘve est une langue privĂ©e.
Une langue que personne dâautre ne connaĂźt.
Une langue quâon ne peut pas traduire.
MĂȘme si on le souhaite de tout cĆur.
Le rĂȘve ne cherche pas la communication.
Il nâa pas besoin de justification.
Le rĂȘve ne veut pas ĂȘtre racontĂ©.
Et le matin â avec ses attentes,
ses structures,
ses calendriers,
ses phrases grammaticalement correctes â
câest une langue sociale.
Une langue productive.
Une langue claire.
La clarté comme valeur.
La clarté comme injonction.
Mais moiâŠ
Moi, je ne suis pas prĂȘt pour la clartĂ©.
Pas encore.
Mon corps est assis dans la cuisine.
Mais sa densité est restée dans le lit.
Avec Lou.
Avec lâombre du rĂȘve.
Avec le fragment dâune phrase que je nâai pas dite,
et que je ne dirai plus.
Parce que je ne peux pas.
Parce que je ne veux pas que la lumiĂšre du matin tente de la comprendre.
Je sors sur le balcon.
La ville ne sâest pas encore prĂ©cipitĂ©e.
Câest ce court instant
oĂč lâon peut faire semblant que tout sera doux.
Que le jour nâengloutira pas le rĂȘve.
Que ce qui reste en moi de la nuit
ne sâĂ©vaporera pas comme la vapeur dâune tasse.
Et alors surgit une question â
douce, non accusatrice,
plus rhétorique que philosophique :
Peut-on vivre dans un monde qui nâa pas de mots pour nos nuits ?
Peut-on garder la langue nocturne dans un corps
qui doit parler la langue du jour ?
Peut-on parler dâun rĂȘve Ă quelquâun
qui a dormi Ă cĂŽtĂ© â mais rĂȘvĂ© autrement ?
Peut-on exister entre ce que lâon ressent Ă demi-sommeil
et ce que lâon dit au petit-dĂ©jeuner ?
Je ne sais pas.
Mais je sais quâune part de moi ne veut pas se rĂ©veiller tout Ă fait.
Pas par paresse.
Pas par mélancolie.
Par loyauté envers une langue
qui â bien que fugace â
mâa dit quelque chose
que la lumiĂšre du jour ne comprendra jamais.
đ«đ· Ă la lectrice, au lecteur francophone
Chers lecteurs,
Ce texte nâest pas seulement une mĂ©ditation sur le rĂȘve, le dĂ©sir ou la mĂ©moire â câest aussi une rĂ©flexion implicite sur lâexil intĂ©rieur : celui que vivent les personnes queer, les Ă©crivains, les amoureux de deux pays, les enfants dâune langue et les amants dâune autre.
Certains Ă©lĂ©ments Ă©voquĂ©s dans ces pages peuvent paraĂźtre familiers aux lecteurs français : la lumiĂšre de Marseille, les cafĂ©s du matin, le calme des corps endormis. Mais dâautres â plus subtils, plus enracinĂ©s dans une culture de lâEst â risquent de ne pas ĂȘtre immĂ©diatement perceptibles. Ainsi, Varsovie nâest pas seulement une ville natale ; elle est ici une mĂ©taphore mouvante de lâappartenance Ă©motive, toujours Ă©clatĂ©e, toujours recomposĂ©e. La mĂšre qui parle une langue Ă©trangĂšre dans un rĂȘve renvoie, pour un lecteur polonais, Ă toute une histoire collective de ruptures linguistiques : guerres, migrations, silences intergĂ©nĂ©rationnels.
Ce texte est aussi parcouru par une sensibilitĂ© queer qui ne se revendique pas frontalement, mais habite chaque inflexion, chaque Ă©vitement, chaque espace de non-dit. Le corps ici ne demande pas Ă ĂȘtre compris â il cherche Ă ĂȘtre senti.
Il y a, enfin, une poĂ©tique du demi-sommeil, une politique douce de la non-explication, qui peut dĂ©sarçonner dans une culture oĂč la clartĂ© est souvent considĂ©rĂ©e comme une vertu.
Le lecteur ou la lectrice français·e est donc invité·e à lire ce texte comme on entre dans une piÚce mal éclairée : non pas pour tout voir, mais pour mieux sentir les formes qui vibrent dans la pénombre.
â Ć.R.
ë©íë°ìŽí°
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