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đŸ‡«đŸ‡· La tendresse peut ĂȘtre inconfortable

Mode d’emploi de la proximitĂ© | 10

Ɓukasz Ratajczak · 2026-04-14 07:01 · 0 claps · 14.5 min read
#essai #intimité #tendresse #relations #corp
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đŸ‡«đŸ‡· La tendresse peut ĂȘtre inconfortable

Mode d’emploi de la proximitĂ© | 10

I. Pas maintenant

Cela se passe le soir.

Pas aprĂšs une dispute.

Pas aprùs quelque chose que l’on pourrait appeler une tension.

PlutÎt aprÚs une journée ordinaire, simplement un peu trop longue.

Lou rentre plus tard que moi.

Je suis dĂ©jĂ  lĂ  depuis quelques heures, plongĂ© dans quelque chose qui n’était pas vraiment du travail, mais pas non plus du repos.

Un entre-deux oĂč le corps ne rĂ©cupĂšre pas — il tient.

Quand il entre, il dit :

  • Je suis crevĂ©.

Cette phrase a un poids.

Pas dramatique.

Physique.

Je le vois dans ses Ă©paules, lĂ©gĂšrement plus basses que d’habitude.

Dans la façon dont il pose ses clĂ©s — plus lentement.

Dans ce moment oĂč il ne me regarde pas tout de suite.

Et moi, je suis déjà ailleurs.

J’attends.

Pas consciemment.

Mais le corps sait.

Il est prĂȘt pour ce dĂ©placement simple : sa prĂ©sence → notre prĂ©sence.

Je m’approche.

Naturellement.

Sans y penser.

Je pose ma main sur son dos.

LégÚrement.

Comme toujours.

C’est un geste que je connais.

Qui fonctionne.

Qui, d’ordinaire, ne demande aucune traduction.

Pendant une seconde, rien ne se passe.

Puis je sens.

Pas un rejet.

Pas un retrait.

PlutÎt une absence de réponse.

Comme si ma main rencontrait une surface qui n’est pas prĂȘte Ă  recevoir le toucher.

Lou bouge légÚrement.

Pas vers moi.

Un peu à cÎté.

  • Attends
 pas tout de suite.

Sa voix est basse.

Sans dureté.

Sans mĂȘme une frontiĂšre clairement marquĂ©e.

Et pourtant, elle est lĂ .

Nette.

Précise.

Pas maintenant.

Je reste un instant avec la main suspendue.

Comme si le corps n’avait pas encore intĂ©grĂ© l’information.

Puis je la laisse retomber.

  • Bien sĂ»r, dis-je.

Trop vite.

Trop lisse.

Comme si cela n’avait pas d’importance.

Mais si.

Pas immense.

Pas catastrophique.

Mais réel.

Car dans ce seul « pas maintenant », il y a plus qu’une indisponibilitĂ© passagĂšre.

Il y a un décalage.

Mon corps était déjà dans le mouvement.

Le sien — pas encore.

Et soudain, je vois Ă  quel point la frontiĂšre entre la tendresse et la tension est mince.

Car le mĂȘme geste qui, hier, allait de soi, aujourd’hui tombe dans le vide.

Non pas parce que quelque chose a changé entre nous.

Mais parce que quelque chose a changé en nous.

Dans ce que nous portons de la journée.

Dans notre disponibilitĂ© au corps de l’autre.

Lou s’assied.

Il appuie sa tĂȘte dans ses mains.

Pendant un moment, il ne dit rien.

Je reste à cÎté.

Je ne sais pas quoi faire de cette main.

Je ne touche plus.

Mais l’impulsion est encore là.

Comme si le corps n’avait pas reçu toute l’information.

Comme s’il voulait essayer encore une fois.

Et c’est là que quelque chose de plus difficile apparaüt.

Pas de la colĂšre.

Pas de la vexation.

PlutÎt une légÚre honte.

Comme si j’étais arrivĂ© trop tĂŽt.

Comme si j’avais mal lu la situation.

Comme si j’avais un pas d’avance.

  • Tout va bien, dit-il aprĂšs un moment.

Cette phrase m’est adressĂ©e.

Apaisante.

Mais elle ne m’atteint pas vraiment.

Parce que je n’ai pas besoin d’ĂȘtre rassurĂ©.

J’ai besoin de comprendre.

Pas lui.

La situation.

Ce qui vient de se passer.

Pourquoi ce geste simple, qui d’habitude fonctionne, n’a pas trouvĂ© sa place.

Et soudain, je comprends quelque chose qui semble Ă©vident — mais ne l’est pas.

Que la tendresse n’est pas un Ă©tat stable.

Qu’on ne peut pas l’enfiler comme un vĂȘtement.

Qu’elle n’est pas disponible Ă  chaque instant, sous la mĂȘme forme, avec la mĂȘme intensitĂ©.

Elle varie.

Selon le corps.

Selon la fatigue.

Selon la journée.

Selon des choses qui n’ont rien à voir avec la relation — et pourtant la traversent.

Je m’assieds Ă  cĂŽtĂ© de lui.

Je n’essaie plus.

Pas parce que je me retire.

PlutĂŽt parce que quelque chose s’est dĂ©placĂ© en moi.

De l’impulsion vers l’observation.

Et je vois à quel point nous sommes désynchronisés.

Comme deux rythmes qui parfois se superposent — et parfois se manquent.

Pas de maniĂšre dramatique.

Pas au point d’exiger une intervention.

PlutĂŽt dans ces micro-moments oĂč un corps veut se rapprocher, et l’autre a besoin d’espace.

Et ce n’est la faute de personne.

C’est un fait.

Et pourtant, ce fait a un poids.

Parce qu’il vient heurter quelque chose que nous tenons pour acquis.

Que si nous sommes proches émotionnellement, nos corps sauront aussi quoi faire.

Quand.

Comment.

Avec quelle intensité.

Mais ce n’est pas le cas.

Et c’est peut-ĂȘtre pour cela que ce « pas maintenant » fait un peu plus mal qu’il ne devrait.

Non pas parce que je suis rejeté.

Mais parce qu’il me rappelle que la tendresse n’est pas un code commun.

Qu’il n’existe pas de langue unique qui fonctionne toujours.

Et il me reste alors une question, simple, inconfortable :

suis-je capable d’accueillir la tendresse lorsqu’elle arrive autrement que je le souhaite -

et de ne pas prendre son absence, à un instant donné, pour une absence tout court ?

II. Le toucher n’est pas universel

Pendant longtemps, j’ai cru que la tendresse allait de soi.

Non pas au sens de la facilité.

Au sens de la structure.

Qu’il existait une sorte d’alphabet commun des gestes, valable d’une personne Ă  l’autre. Que si quelque chose Ă©tait « tendre », cela le serait pour tout le monde. Qu’une Ă©treinte signifiait une Ă©treinte. Qu’une main posĂ©e dans le dos signifiait le soutien. Que des lĂšvres contre la tempe signifiaient la proximitĂ©.

Comme si le corps était une langue universelle.

Comme s’il n’avait pas besoin d’ĂȘtre traduit.

Puis peu à peu je comprends à quel point c’est une simplification.

À quel point chaque toucher porte sa propre histoire.

Son propre tempo.

Ses propres limites.

Et Ă  quel point ce qui, pour moi, est naturel peut ĂȘtre pour l’autre trop.

Trop vite.

Trop intense.

Ou, au contraire,

pas assez.

Trop léger.

Trop inachevé.

Plus tard, nous sommes assis ensemble sur le lit.

Rien de particulier ne se passe.

Lui s’appuie contre le mur.

Moi, je suis allongé à cÎté, un peu de biais.

J’essaie de trouver une maniùre de revenir vers ce qui s’est interrompu plus tît.

Pas frontalement.

Je ne veux pas rĂ©pĂ©ter le mĂȘme geste.

Alors je commence autrement.

Lentement.

Je pose ma main sur son épaule.

Plus légÚrement.

Avec moins d’assurance.

Comme si la tendresse pouvait se calibrer.

Se régler.

S’ajuster à la situation.

Lou ne se dérobe pas.

Mais il ne répond pas tout de suite non plus.

Et cette suspension compte.

Parce qu’elle montre que rien ici ne relùve d’un systùme binaire.

Ni « oui », ni « non ».

PlutĂŽt quelque chose entre les deux.

Une zone oĂč le toucher se nĂ©gocie encore.

Non par les mots.

Par le corps.

Et soudain je comprends qu’il n’existe pas de maniĂšre « naturelle » d’ĂȘtre tendre.

Il n’existe que des gestes appris.

ÉprouvĂ©s.

Répétés.

Des gestes qui, quelque part, à un moment donné, ont fonctionné.

Et que nous essayons ensuite de transporter dans une relation nouvelle.

Comme si le corps gardait en mĂ©moire d’anciennes cartes.

Et voulait continuer à s’en servir.

Mais la carte ne correspond pas.

Pas tout Ă  fait.

Parce que ce n’est pas le mĂȘme corps.

Pas la mĂȘme histoire.

Pas les mĂȘmes seuils.

Paul B. Preciado Ă©crit le corps comme un lieu d’inscriptions — politiques, chimiques, relationnelles. Le corps n’est pas neutre. Il ne commence jamais de zĂ©ro. Chaque toucher atteint quelque chose de dĂ©jĂ  façonnĂ©.

J’y pense quand j’essaie d’ĂȘtre proche.

Parce que je vois avec quelle facilité je suppose que certaines choses vont de soi.

Que ce qui m’apaise l’apaisera lui aussi.

Que ce qui, pour moi, est délicat ne sera pas, pour lui, intrusif.

Mais cela ne fonctionne pas si simplement.

Le toucher n’est pas universel.

Il est singulier.

Pour une personne.

Pour un instant.

Pour un jour.

Parfois mĂȘme pour une heure.

Ce qui était possible le matin peut devenir, le soir, impossible à accueillir.

Non parce que quelque chose aurait changé entre nous.

Mais parce que le corps n’est pas stable.

Il varie.

Et cette variabilité ne se laisse pas facilement maßtriser.

Lou se décale légÚrement.

Il ne s’échappe pas.

Mais il change de position.

Comme s’il cherchait pour ce geste une place oĂč il puisse, pour lui, devenir confortable.

Et c’est prĂ©cisĂ©ment le genre de moment qu’autrefois j’aurais pris pour un problĂšme.

Pour le signe que quelque chose cloche.

J’apprends maintenant à le voir autrement.

Comme une réponse.

Non dans un mot.

Dans un mouvement.

Le corps dit :

oui, mais autrement.

Et soudain, cet autrement devient essentiel.

Parce que c’est lui qui dĂ©cide si la tendresse sera possible.

Pas dans ma version.

Dans la nĂŽtre.

Juliet Jacques, lorsqu’elle Ă©crit sur la corporĂ©itĂ© et l’identitĂ©, rend visible quelque chose qui m’a longtemps Ă©chappĂ© : le corps n’est mĂȘme pas une Ă©vidence pour celui qui l’habite. Il faut le dĂ©crire, le nĂ©gocier, le comprendre Ă  nouveau, parce qu’il n’existe pas une maniĂšre unique et stable d’y ĂȘtre.

Et il en va de mĂȘme d’ĂȘtre avec un autre corps.

On ne peut pas le « connaßtre » une fois pour toutes.

On ne peut pas dire : je sais comment te toucher.

Cela change.

Et cela exige de l’attention.

Pas une attention spectaculaire.

Une attention tendre.

Une attention qui remarque les infimes déplacements.

Ce millimĂštre.

Cette lĂ©gĂšre tension dans l’épaule.

Cette hésitation qui en dit plus que les mots.

Nous restons ainsi un moment.

Ma main toujours sur son épaule.

Son corps un peu plus proche, désormais.

Pas idéalement synchronisés.

Pas dans un accord parfait.

Mais dans un processus.

Et c’est peut-ĂȘtre cela qui s’approche le plus de la vĂ©ritĂ©.

Non pas le moment oĂč tout coĂŻncide.

Le moment oĂč quelque chose s’ajuste.

Lentement.

Sans garantie.

Et soudain je vois Ă  quel point j’avais besoin de cette illusion : la tendresse serait quelque chose qui « arrive tout seul ».

Parce qu’alors la responsabilitĂ© se retirait.

Il n’y avait rien à apprendre.

Rien Ă  rater.

Rien Ă  remarquer.

À prĂ©sent, je vois bien que cela ne fonctionne pas ainsi.

Que la tendresse n’est pas un Ă©tat.

C’est une pratique.

Continue.

Parfois inconfortable.

Parfois incertaine.

Toujours exigeante d’attention.

Et il me reste une question.

Non pas de savoir si je suis capable d’aimer.

Mais plutĂŽt ceci :

suis-je capable d’apprendre un toucher qui ne soit pas la rĂ©pĂ©tition de ce que je connais dĂ©jĂ , mais une rĂ©ponse Ă  ce qui se tient devant moi, maintenant ?

III. La honte du refus

Le plus difficile, ce n’est pas d’entendre « pas maintenant ».

Le plus difficile, c’est de le dire soi-mĂȘme.

Sans justification.

Sans ajout.

Sans chercher aussitĂŽt Ă  adoucir ce qui vient d’ĂȘtre interrompu.

Car le refus, dans la proximité, ne sonne jamais comme quelque chose de neutre.

MĂȘme s’il le devrait.

MĂȘme s’il est honnĂȘte.

MĂȘme s’il est la seule rĂ©ponse possible du corps.

Il porte toujours avec lui une ombre.

La possibilitĂ© que l’autre y entende davantage.

Pas seulement une limite.

Un rejet.

Un manque.

Une hésitation.

Et c’est prĂ©cisĂ©ment cette ombre qui fait que, si souvent, nous ne parlons pas franchement.

Au lieu de dire « je n’en ai pas envie », nous disons :

je suis fatigué.

peut-ĂȘtre plus tard.

pas maintenant, mais


Nous laissons une porte entrouverte.

Comme si un « non » net était trop abrupt.

Trop définitif.

Trop difficile Ă  recevoir.

Et peut-ĂȘtre qu’il l’est, en effet.

Nous sommes assis cĂŽte Ă  cĂŽte.

Il est tard.

Le corps commence à réclamer le calme.

Pas un calme tendre.

PlutĂŽt un calme simple.

L’absence de mouvement.

L’absence de toucher.

L’absence de rĂ©ponse.

Lou se rapproche.

Naturellement.

Comme je l’avais fait plus tît.

Comme si c’était ce moment-lĂ .

Celui oĂč nos corps, de nouveau, allaient se rejoindre.

Et durant une fraction de seconde, tout va bien.

C’est familier.

Facile.

Puis je sens.

Que je ne peux pas.

Non parce que quelque chose ne va pas.

Mais parce qu’en moi quelque chose est fermĂ©.

Le corps ne répond pas.

Pas de cette maniĂšre.

Pas Ă  cet instant.

Et cette phrase arrive.

Simple.

Courte.

Et pourtant lourde.

  • Pas maintenant.

Je le dis.

Enfin.

Sans ornement.

Sans « pardon ».

Sans « peut-ĂȘtre plus tard ».

Et aussitĂŽt je sens la tension.

Pas entre nous.

En moi.

Comme si cette phrase Ă©tait quelque chose que je n’aurais pas dĂ» dire sous cette forme.

Comme si l’absence d’adoucissement Ă©tait dĂ©jĂ  une forme de brutalitĂ©.

Lou s’arrĂȘte.

Il ne se retire pas.

Mais il n’insiste pas non plus.

  • D’accord, dit-il.

À voix basse.

Sans la moindre trace de reproche.

Et c’est cela, prĂ©cisĂ©ment, qui est le plus difficile.

Parce que sa réaction est juste.

Paisible.

Accueillante.

Ce n’est pas lui qui produit la tension.

C’est moi.

Dans mon propre corps.

Dans ma propre langue.

Dans ce qui a été, un jour, imprimé en moi.

Que le refus, dans la proximité, exige une justification.

Qu’il faut le recouvrir de quelque chose.

L’adoucir.

Le neutraliser.

Comme si, en lui-mĂȘme, il comportait un danger.

Alors que non.

C’est une information.

Une limite.

Le moment oĂč le corps dit :

ici s’arrĂȘte ma disponibilitĂ©.

Mais cette simplicitĂ© ne se traduit pas dans l’expĂ©rience.

Parce que le refus touche à quelque chose de plus profond qu’un simple geste.

Il touche à une idée de la relation.

À ce qu’elle devrait ĂȘtre.

À la maniùre dont elle devrait fonctionner.

Il existe quelque part, en arriĂšre-plan, la conviction que si deux personnes s’aiment, leurs corps se comprendront sans rĂ©sistance.

Qu’ils se synchroniseront.

Naturellement.

Sans friction.

Sans décalage.

Et lorsque cela n’arrive pas, une question surgit.

Pas toujours formulée.

Mais présente.

Est-ce qu’il y a quelque chose qui ne va pas ?

Et cette question ne s’adresse pas à l’autre.

À soi.

Est-ce qu’il y a quelque chose qui ne va pas en moi, pour que je ne puisse pas rĂ©pondre Ă  ce geste ?

Est-ce que quelque chose a changé ?

Est-ce que cela ne marche plus ?

Ce sont des pensées rapides.

Silencieuses.

Mais intenses.

Et soudain je vois à quel point nous sommes mal préparés à cette part-là de la proximité.

À ces moments oĂč un corps dit « oui » et l’autre « non ».

Sans conflit.

Sans opposition de valeurs.

Dans une simple différence physique.

Preciado écrivait le corps comme un lieu de négociation.

Non comme une évidence.

Non comme un espace oĂč tout serait disponible Ă  la demande.

Et peut-ĂȘtre est-ce cela, prĂ©cisĂ©ment, la nĂ©gociation.

La plus simple.

Et pourtant la plus difficile.

Non pas la négociation du désir.

La nĂ©gociation de l’accĂšs.

Au corps.

Au toucher.

À la proximitĂ©.

Lou n’insiste pas.

Il ne pose pas de question.

Il ne cherche aucune explication.

Et c’est là sa forme de tendresse.

Son consentement.

À mon « non ».

Sans tentative de le faire changer.

Et moi, assis Ă  cĂŽtĂ© de lui, j’apprends quelque chose qui ne me vient pas naturellement.

Que le refus n’a pas besoin d’ĂȘtre un problĂšme.

Qu’il n’exige pas de rĂ©paration.

Qu’il n’a pas Ă  ĂȘtre aussitĂŽt compensĂ© par autre chose.

Un toucher plus tard.

Un geste de substitution.

Un mot qui l’affaiblirait.

Peut-ĂȘtre peut-il simplement ĂȘtre.

Comme n’importe quel autre Ă©lĂ©ment de la relation.

Désagréable.

Inconfortable.

Mais vrai.

Et soudain je vois que la honte ne vient pas du refus lui-mĂȘme.

Elle vient de ce que je lui attribue.

De l’histoire que je bñtis aussitît autour de lui.

Comme si un seul « non » devait vouloir dire davantage que « pas maintenant ».

Alors qu’il n’y est pas obligĂ©.

Alors qu’il ne le devrait pas.

Mais suis-je capable de le croire ?

Suis-je capable de dire « non » sans le transformer aussitÎt en récit de la fin, en preuve que quelque chose ne va pas, que quelque chose a été entamé ?

Nous restons assis l’un prùs de l’autre.

Le silence revient.

DiffĂ©rent d’avant.

Pas tendu.

PlutĂŽt dense.

Comme si quelque chose, en lui, avait trouvé sa place.

Pas parfaitement.

Mais suffisamment.

Et il me reste une question.

Non pas de savoir si je peux refuser.

Car je le peux.

Mais plutĂŽt celle-ci :

suis-je capable d’accueillir mon propre « non » sans honte — et de ne pas en faire la preuve que, dans cette relation, quelque chose fonctionne moins bien que cela ne devrait ?

IV. Proches, mais pas au mĂȘme endroit

Nous sommes allongés cÎte à cÎte.

Nous ne nous touchons pas tout de suite.

Ce n’est pas de la distance.

Ce n’est pas non plus une dĂ©cision.

C’est plutĂŽt quelque chose qui se produit de soi-mĂȘme — comme si nos corps savaient qu’il leur fallait un moment pour revenir l’un vers l’autre aprĂšs ce lĂ©ger dĂ©calage.

La lumiÚre est tamisée.

Marseille, derriĂšre la fenĂȘtre, ne dort pas encore, mais dĂ©jĂ  ralentit.

On entend des bruits isolĂ©s — une moto, une conversation quelque part dans la rue, une porte que quelqu’un ferme un peu trop fort.

Et entre nous, le silence.

Pas un silence vide.

Un silence rempli de ce qui a eu lieu.

Et de ce qui n’a pas eu lieu.

Lou se tourne sur le cÎté.

Pas vers moi.

Pas encore.

Comme si son corps devait d’abord trouver sa propre position.

Avant d’essayer d’ĂȘtre prĂšs du mien.

Et soudain je le vois avec une netteté presque douloureuse.

La proximitĂ© n’est pas un mouvement unique.

C’est une sĂ©quence.

Une suite de décisions infimes que le corps prend sans passer par les mots.

Se rapprocher.

Rester.

S’écarter d’un centimĂštre.

Et ces décisions ne sont pas toujours communes.

Pas toujours synchrones.

Pas toujours concordantes.

Et pourtant, elles peuvent conduire dans la mĂȘme direction.

Je glisse lentement un peu plus prĂšs.

Non comme une réponse.

PlutĂŽt comme une proposition.

Je laisse un espace.

Pour que quelque chose de plus puisse advenir.

Ou rien.

Lou ne réagit pas tout de suite.

Et cela va trĂšs bien ainsi.

Il n’y a là aucune tension.

Plutît de l’attention.

Comme si nous vĂ©rifiions tous les deux si c’était bien ce moment-lĂ .

Si le corps pouvait déjà.

S’il voulait.

S’il Ă©tait prĂȘt.

Et soudain sa main trouve mon épaule.

LégÚrement.

Sans pression.

Non comme un retour Ă  ce qui avait eu lieu plus tĂŽt.

PlutĂŽt comme un commencement neuf.

Autre.

Plus calme.

Moins évident.

Et je sens que cela fonctionne.

Non parce que tout coĂŻncide.

Mais parce que rien n’est forcĂ©.

Il n’y a ici aucune tentative de rattrapage.

Aucune compensation pour le « pas maintenant » d’avant.

Aucun geste chargé de réparer quoi que ce soit.

Il y a seulement cela.

Ce qui est possible Ă  cet instant.

Et cela suffit.

Du moins pour maintenant.

Je commence Ă  comprendre quelque chose qui, autrefois, me paraissait contradictoire.

Que la proximitĂ© ne consiste pas Ă  se trouver au mĂȘme endroit.

Au mĂȘme moment.

Au mĂȘme rythme.

Elle consiste Ă  pouvoir ĂȘtre proches malgrĂ© la diffĂ©rence.

Malgré la désynchronisation.

Malgré ces légers décalages que je prenais autrefois pour une erreur.

Comme quelque chose qu’il fallait corriger.

Mais peut-ĂȘtre ne faut-il rien corriger.

Peut-ĂȘtre cela fait-il partie de la structure.

Non un défaut.

Une condition.

Juliet Jacques a Ă©crit la corporĂ©itĂ© comme quelque chose qui exige une nĂ©gociation continue — non parce qu’elle serait un problĂšme, mais parce qu’elle n’est jamais donnĂ©e une fois pour toutes. Que chaque corps a son histoire, ses seuils, ses moments de disponibilitĂ© et de retrait.

J’y pense maintenant.

Parce que je vois que nos corps ne forment pas un systĂšme unique.

Ils ne fonctionnent pas selon la mĂȘme logique.

Ils n’ont pas un rythme commun.

Et pourtant, ils s’apprennent.

Non par ajustement parfait.

Par attention.

Et soudain, ce qui me paraissait inconfortable commence Ă  trouver son sens.

Cette différence.

Ce moment oĂč l’un veut et l’autre non.

Ce n’est pas une fissure.

C’est une information.

Sur l’endroit oĂč nous sommes.

Dans cette minute précise.

Dans ce jour précis.

Dans ces corps précis.

Lou se rapproche encore.

Cette fois sans hésitation.

Sa main reste plus longtemps sur mon épaule.

Je sens la chaleur.

Rien de spectaculaire.

Rien d’intense.

PlutĂŽt quelque chose de calme.

D’ordinaire.

Et c’est peut-ĂȘtre cela, au fond, le plus surprenant.

Qu’aprĂšs toute cette tension, aprĂšs ces infimes dĂ©placements, ce qui demeure n’est pas une solution.

Ce n’est pas un accomplissement.

C’est quelque chose de plus petit.

De plus discret.

Mais de suffisant.

Et c’est peut-ĂȘtre cela qui est le plus difficile Ă  accueillir.

Que la tendresse ne vient pas toujours dans la forme que nous attendons.

Qu’elle n’est pas toujours parfaite.

Qu’elle n’atteint pas toujours exactement l’endroit oĂč nous aurions voulu qu’elle arrive.

Mais peut-ĂȘtre n’en a-t-elle pas besoin.

Peut-ĂȘtre suffit-il qu’elle soit lĂ .

Dans la forme qui lui est possible.

Maintenant.

Et il me reste une question.

Non pas de savoir si je suis capable d’aimer.

Non pas de savoir si je suis capable d’ĂȘtre proche.

Mais quelque chose de plus difficile :

suis-je capable d’accueillir une tendresse qui n’a pas ma forme — et de ne pas chercher à la transformer en quelque chose qui me serait plus confortable ?

Note de l’auteur

Il y a des choses que je n’explique pas dans ce texte, non pas parce qu’elles sont Ă©videntes, mais parce qu’elles me semblaient aller de soi au moment oĂč j’écrivais.

La langue, par exemple.

Ce glissement entre le polonais et le français, qui n’est pas un effet, mais une condition.

Certains mots restent en français parce que c’est ainsi qu’ils existent dans notre quotidien. Ils ne passent pas par la traduction — ils passent directement par le corps.

« Je suis crevé. »

« Attends
 pas tout de suite. »

Ces phrases ne sont pas étrangÚres pour moi.

Elles font partie de la matiĂšre mĂȘme de la relation.

Écrire en polonais, dans ce contexte, n’est pas revenir à une langue d’origine.

C’est Ă©crire depuis un espace traversĂ©.

Marseille est prĂ©sente ici de la mĂȘme maniĂšre.

Pas comme un décor.

PlutĂŽt comme un rythme.

Dans les sons qui passent par la fenĂȘtre.

Dans la lumiĂšre qui ne s’éteint jamais complĂštement.

Dans cette maniĂšre qu’a la ville de ne pas se refermer tout Ă  fait, mĂȘme tard.

Ce texte ne parle pas de cela directement.

Mais il en est traversé.

Comme il est traversĂ© par d’autres lectures, d’autres voix — Preciado, Juliet Jacques — qui ne sont pas des rĂ©fĂ©rences au sens universitaire, mais des compagnons de pensĂ©e. Des façons de dĂ©placer lĂ©gĂšrement le regard, sans jamais le fixer.

Je n’ai pas cherchĂ© Ă  expliquer.

Ni Ă  traduire entiĂšrement.

Parce que la proximité dont je parle ici ne se laisse pas réduire à un seul langage.

Elle existe précisément dans cet écart.

Dans ce qui ne se superpose pas tout Ă  fait.

Et peut-ĂȘtre que c’est lĂ  que quelque chose devient lisible -

non pas quand tout est compris,

mais quand tout ne l’est pas encore complùtement.

  • Ɓ.R.

메타데읎터
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