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Utopia56, la maraude sans faim

Le 12 décembre, comme tous les jeudis, l’association Utopia56 distribue des vivres aux personnes exilées à Toulouse. À la veille des fêtes…

Clara Blondelle · 2025-01-20 13:56 · 0 claps · 5.4 min read
#solidarité #migration #exil #association #toulouse
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Utopia56, la maraude sans faim

Le 12 décembre, comme tous les jeudis, l’association Utopia56 distribue des vivres aux personnes exilées à Toulouse. À la veille des fêtes, nous avons suivi deux bénévoles dans leur maraude où l’insupportable embrasse la routine.

Pendant la maraude d’Utopia56, à Toulouse, nous rencontrons des personnes au profil très varié. Ici, une illustration de Daniel*, qui s’est construit une vraie tiny-house dans un parc.

Pendant la maraude d’Utopia56, à Toulouse, nous rencontrons des personnes au profil très varié. Ici, une illustration de Daniel, qui s’est construit une vraie tiny-house dans un parc.*

Un jeudi soir comme un autre. À Toulouse, les étudiants se massent dans les bars, illuminés pour les fêtes, en ce 12 décembre. Sur les marches d’une immense bâtisse brutaliste, à deux pas d’Arnaud-Bernard, deux hommes et un petit garçon sont assis. Attendent-ils des amis, pour partager un moment, ou plus prosaïquement le bus, pour regagner leur domicile ? La réalité s’avère bien plus glaçante. Car leur maison est à deux pas d’ici, le long du boulevard, posée à même le trottoir. Le trio est à la rue, sans papiers, et attend simplement la venue d’Utopia56, qui réalise sa maraude.

Ce soir-là, Ryan et Anaïs s’en occupent. Ils garent la voiture, au large coffre débordant de victuailles. Les deux hommes et le marmot vont à leur rencontre. Luqa, Égyptien arrivé en Occitanie après dix ans en Italie, tient son neveu Saïd par la main. Non francophone, il s’appuie sur son acolyte Youssef*, d’une vingtaine d’années son cadet, pour se faire comprendre.

Ryan, lunettes rondes et bonnet de marin vissé sur le crâne, demande s’ils ont des besoins spécifiques pour les prochaines maraudes. « Il aimerait des vêtements chauds pour le petit et pour lui. Mais attention, il ne veut que des habits qui ont du style ! », pouffe Youssef. « On va trouver ça », se marre Anaïs, visage poupon et cheveux noirs de jais. Les bénévoles notent soigneusement les tailles des vêtements sur leur téléphone avant de souhaiter une bonne soirée, et surtout un bon courage, aux exilés. Un au revoir aux airs d’adieu.

Premier arrivé, premier à servir

La semaine prochaine, Utopia56 ne leur rendra sûrement pas visite. Trop de bénéficiaires pour trop peu de moyens humains et matériels. Chaque jeudi, des membres différents arpentent les rues de la ville. Les bénévoles sont supposés s’inscrire à au moins deux maraudes par mois pour « créer des liens » avec les bénéficiaires. Belle utopie. Avec 113 personnes inscrites sur le groupe WhatsApp d’organisation “Maraude de Night”, pour trois retenues chaque semaine, pas facile d’assurer sa place. Cet au revoir est peut-être un adieu.

Pas le temps de s’en émouvoir. Ryan et Anaïs reprennent la route, visages illuminés par les décorations de Noël. Drôle de scène. Le premier est doctorant en physique quantique, la deuxième poursuit un master de psychologie du travail. Ils distribuent le nécessaire — nourriture, vêtements, tentes… — aux personnes exilées jusqu’à tard dans la nuit. Ils se sont rejoint à 18 h, devant le local d’Utopia56, dans le quartier de Rangueil.

Dans l’utilitaire un peu branlant mis à disposition par l’association, ils échangent sur leurs expériences. « C’est particulier les maraudes de nuit. Il y a tellement de gens sur le groupe qu’on a presque l’impression de se battre au début du mois pour être sur le planning… », grommèle Ryan. D’ailleurs, Anaïs et lui ne se recroiseront peut-être jamais en maraude.

Le moral à 0°C

Vingt minutes de route plus tard, ils ralentissent à l’approche d’un carrefour du quartier du Mirail. Les deux bénévoles distinguent péniblement un campement derrière la ramure d’épais platanes. « Ah mais, on est à côté de ma fac ! », s’exclame Anaïs. La jeune Nantaise ne se doutait pas qu’à quelques centaines de mètres vivaient des familles albanaises.

Quelques enjambées de feuillages plus loin, voilà les membres d’Utopia56 au lieu de rendez-vous. « On dirait qu’il n’y a personne », chuchote Anaïs. Ryan s’approche de deux tentes mouillées. Il tente : « Hello, is there somebody here ? » Pas de réponse. Pour cette distribution, aucun numéro n’est inscrit sur la fiche de maraude, seulement les coordonnées GPS du lieu de vie. Le duo attrape les cagettes et les dépose près d’un lit pour bébé. Ils s’apprêtent à partir quand retentissent des cris de l’autre côté de la route. Un couple, ayant reconnu la voiture de l’association, surgit de la pénombre. Ryan fait la causette quand Anaïs l’interpelle, visage inquiet. « Il manque des tentes… », soupire-t-elle en consultant la fiche de maraude. Sur les quatre censées être distribuées à la famille, il n’y en a qu’une. Il pleut, le mercure dépasse péniblement 0°C et Safia*, jeune Albanaise d’une trentaine d’années, est enceinte.

Ahmed*, le mari, qui ne parle pas français, est agité. Il explique avec quelques gestes qu’ils ont froid, besoin de se réchauffer, et donc de tentes. Il a le regard maussade, l’air inquiet.

Une goutte d’aide dans un océan de misère

Le duo repart en trombe vers le premier lieu visité pour récupérer les tentes, distribuées par mégarde à une famille en appartement. Une vingtaine de minutes plus tard, les tentes sont remises aux futurs parents. Ahmed remercie chaleureusement Ryan et Anaïs. Avant de s’éclipser, la Nantaise lance un « How long ? » en pointant le ventre arrondi de Safia. Cette dernière montre six doigts, en souriant. Son terme est prévu pour début mars. Entre-temps, le froid de l’hiver aura mordu le pays toulousain.

[embed]Jeudi 12 décembre, à Toulouse, nous avons suivi Ryan et Anaïs dans une maraude de nuit pour Utopia56. Avec son lot de rebondissements…

« En vrai, je suis dans l’asso depuis le début de l’année, mais j’y comprenais rien donc j’ai attendu avant de me mettre sur le planning », pense Anaïs à voix haute. Il faut dire qu’Utopia56 Toulouse est une sacrée usine à gaz. Sous la houlette de deux « coordos terrain », Louise et Clem, l’organisation multiplie les actions : maraudes administratives, organisation d’événements pour lever des fonds, mobilisation auprès des mineurs isolés… et bien sûr, les maraudes de nuit. Dans cette fourmilière, les politiques de la débrouille et de l’autonomie font office d’évangiles. Ni brief, ni débrief, les nouveaux ont intérêt à savoir gérer des situations sans (in)formations. De toute manière, Utopia56 met des rustines sur un bateau qui coule. À raison d’une ou deux distributions par mois, d’une aide juridique de temps en temps et de manifestations devant le palais de justice ou le conseil départemental pour demander le respect des droits humains, bénévoles et salariés le savent, les exilés continueront de dormir dehors. Et d’y mourir.

Vivons heureux, vivons cachés

Il est minuit passé. Anaïs et Ryan commencent à fatiguer. Ne reste que Daniel à livrer. Le doctorant gare la voiture sans grande finesse en bordure du parc de la Poudrerie, sur l’île du Ramier. Un homme d’une trentaine d’années arrive, casquette et capuche entourée de fourrure sur la tête. « Salam Aleykoum, Anis*, enchanté », lance-t-il aux bénévoles. « Daniel n’est pas là ? », s’étonne Ryan. Anis explique qu’il reviendra le lendemain mais qu’en attendant, il récupère la nourriture pour son « voisin ». Les deux hommes partagent les distributions d’Utopia56. En quelques instants, l’immense glacière de l’asso est vidée dans des cabas. « Vous avez de quoi cuisiner ? », demande Anaïs. Et Anis de s’enthousiasmer : « Oui, oui, t’inquiète, on a tout ! »

Le petit groupe s’engage dans une descente boueuse et s’enfonce dans le parc. Puis, le trentenaire d’origine algérienne, présente sa “maison” aux bénévoles stupéfaits. Encerclée d’une palissade, la tente d’Anis*, certes sommaire, est digne d’une tiny-house, avec barbecue, réchaud et… guirlandes de Noël. « Ça va, la police ne t’a pas embêté ici ? », s’enquière Ryan. « Non, ils sont passés il y a quelques jours, ils m’ont dit de me cacher un petit peu plus. Sinon les gens les appellent », détaille son interlocuteur, détendu.

Long is the maraude

Alors que l’humidité et le froid rendent l’atmosphère glaciale, les bénévoles quittent leur dernier bénéficiaire de la nuit. Bonne soirée, bon courage. Le credo reste le même. Dans la voiture, désormais vide, Ryan lâche un long soupir avant de démarrer. Celui qui n’a pas quitté son air détendu de la soirée relâche enfin la pression. « Putain, ça rend fou de se dire qu’ils vont passer l’hiver dehors », grince-t-il, en mettant le contact.

De retour au local d’Utopia56, lessivés, Ryan et Anaïs échangent quelques mots, déposent les caisses et les sacs vides. Sur le chemin vers sa voiture, Ryan sifflote. Il ponctue : « Un jeudi soir comme un autre… »

* Les prénoms des personnes exilées ont été modifiés.

Clara Blondelle


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