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Cayambe

En ce samedi de février à Quito, il fait beau et chaud. Le soleil inonde de ses rayons l’appartement à flanc de colline que j’occupe depuis…

Otché · 2024-03-01 23:57 · 0 claps · 7.7 min read
#alpinisme #montagne #equateur #aventure
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Wiki topics: 🎮 · Gaming

Cayambe

En ce samedi de février à Quito, il fait beau et chaud. Le soleil inonde de ses rayons l’appartement à flanc de colline que j’occupe depuis mon arrivée il y a quelques jours. Je trépigne d’impatience tout autant que d’inquiétude face au défi qui m’attend. On doit venir me chercher pour m’amener au camp de base proche du volcan Cayambe, 5790 mètres d’altitude, que je dois gravir le soir même. La veille, j’ai reçu un message contenant les derniers détails :

“Quelqu’un va venir te chercher vers 11h, il t’apportera aussi l’équipement qu’il te manque. Ton guide te rejoindra pour le déjeuner dans la ville de Cayambe et vous monterez ensemble au camp de base. Tiens-toi prêt.”

Ça y est, mon chauffeur est là. Je monte dans le vieux 4x4 Toyota et nous roulons ainsi durant quelques heures dans le plus grand des silences, au seul son des musiques salsa, bachata et cumbia qui s’alternent ou s’enchaînent à travers la radio. Nous parvenons à la ville de Cayambe et nous nous arrêtons dans un restaurant des hauteurs de la ville. Le guide finit par arriver :

  • You’re Clement? My name is Willy. Nice to meet you. You ready to climb? Good shape?

Willy est un homme plutôt robuste et assez petit. Sa peau caramel foncé laisse imaginer que la grande majorité du sang qui coule dans ses veines est celle des anciens peuples andins. Assis à côté de moi, il remplit méticuleusement la paperasse nécessaire pour avoir le privilège de gravir le volcan. Nous passons ensuite en revue l’équipement. Les essais terminés, j’embarque avec lui, le contact passe bien.

Le camp de base se trouve au bout d’un long chemin de terre qui traverse des prés dans une région escarpée et montagneuse en contrebas du Cayambe. Willy me donne un cours succinct sur l’utilisation du piolet et des crampons. Je vais ensuite errer dehors dans l’espoir d’apercevoir le sommet entre les nuages.

  • J’ai tenté le sommet avec des clients hier, le temps était extrêmement mauvais vers 5200 mètres. Une forte pluie glacée, j’ai pris la décision de rebrousser chemin, me lance Willy en me rejoignant.

  • J’ai toujours de la chance avec la météo, lui dis-je.

Le souper arrive rapidement. Au loin, on voit le vent fracasser les nuages contre l’imposante masse du volcan. Le repas terminé, chacun va s’isoler, se recueillir ou se reposer avant le grand départ qui aura lieu aux alentours de 23h30. Pour ma part, j’appelle Marie, ma copine qui est à Montréal. Ces quelques minutes passées ensemble à des milliers de kilomètres l’un de l’autre nous rassurent et nous apaisent. Je l’embrasse tendrement et vais me coucher.

22h30, mon alarme me réveille. J’enfile l’ensemble de mon équipement, me saisis de mon sac et descends rejoindre Willy pour un café et une copieuse collation. Lui a déjà son casque vissé sur la tête et m’observe manger. Lorsqu’il estime que j’ai fini, il se lève.

  • Let’s go Clément. It’s time.

Nous reprenons sa voiture pour une route faible en interactions dans les contreforts du volcan jusqu’au pied du sentier.

  • On distingue la lumière de la Lune au travers des nuages ce soir, les conditions ont l’air meilleures qu’hier. Tu as vu Clément ? Nous venons de croiser un renard. C’est un signe de chance.

  • Je te l’avais dit que j’étais chanceux Willy !

Minuit passé. Willy arrête le 4x4 au refuge historique, c’est le point de départ. En sortant de la voiture, un vent puissant nous souffle au visage et nous force à enfiler immédiatement une première couche de gants, nous sommes déjà à plus de 4400 mètres et il ne fait pas beaucoup plus de 0°C.

En trois minutes, nous sommes déjà sur le sentier. Au-dessus de nous, quelques lointaines lueurs de lampes frontales serpentent dans le relief. À part cela, impossible de distinguer quoi que ce soit. Le chemin, peu visible, se compose de roches volcaniques et de sable épais avant de rapidement devenir rocailleux. Il y a certains passages d’escalade et cela monte bien. Nous avons un bon rythme et atteignons le glacier en 1h30 sans difficulté. Une fois à son pied, nous marquons une pause pour chausser nos crampons et ranger nos bâtons, désormais supplantés par notre piolet. Willy nous encorde.

Pour une première, j’ai de bonnes sensations, même si ma grande taille me gêne dans l’utilisation du piolet. La rigidité aux pieds que procurent les crampons rend aussi mes pas plus lourds mais nous conservons un rythme soutenu. Au bout d’une grosse heure, après avoir atteint une pente un peu plus douce, nous avons dépassé l’ensemble des équipes qui tentent l’ascension. Nous sommes désormais seuls face au sommet, caché dans l’obscurité totale de la nuit profonde. Nous sommes aux alentours des 5300 mètres. Je commence à fatiguer légèrement, j’éprouve des difficultés à gérer mon souffle. Par moment, des rafales de vent écartent les nuages et laissent entrevoir un magnifique ciel étoilé tout à fait singulier. Au niveau de l’Équateur, il est possible de voir à la fois le ciel du sud et celui du nord. Croix du Sud et Grande Ours se font face ce soir dans la plus grande majestuosité.

Après 3 heures de montée et quelques crevasses traversées, l’altitude se fait ressentir et les pauses sont de plus en plus rapprochées. Je me sens de plus en plus faible. Je commence à cogiter, je me demande si je vais être capable d’atteindre le sommet, je doute, je pense à Marie. Je n’ai jamais ressenti une telle impuissance face aux éléments. Quelle folie m’a pris d’entreprendre une telle chose ? Willy lui, ne fléchit pas. Je décide de ne rien laisser paraître, même si je vois bien que je ne suis plus en mesure de suivre correctement le rythme. Par moments, je regarde derrière moi. Au loin, très loin, tout en bas, à 2500 mètres au-dessous, on peut voir les lumières de Quito et des villes endormies, comme si l’on volait en avion. C’est à la fois rassurant mais tout aussi inquiétant : nous sommes sur la terre ferme. On est si loin de tout ici. Si je tombe d’épuisement, je sais que personne ne viendra me chercher. Alors, je vais puiser au plus profond de moi-même la plus pure des énergies. Je sais que je suis fort, je suis aussi venu ici pour me le rappeler et me le prouver une fois de plus. Je suis capable, peu importe ce qu’il se passe.

La montagne est un des milieux où le mental peut vous amener à prendre des risques mortels : parfois, la tête est plus forte que le corps. Lorsque l’on s’en rend compte, il est trop tard et la partie est terminée, à jamais. Dans l’action, en plein effort, à une telle altitude, se souvenir de ce paramètre n’est pas évident.

Devant moi, Willy tire de plus en plus sur la corde. Il s’arrête, me regarde.

  • You’re good Clement?

  • Yes I am. Let’s go.

Nous avons vaincu le glacier. Nous entrons à présent dans une zone dangereuse. Impossible d’avoir une idée exacte de l’altitude. Il fait — 15°C, sans compter le vent. J’imagine qu’on est à 5600 mètres. Par moments, mon piolet s’enfonce de tout son long et me fait tomber. Je dois me relever au prix d’insurmontables efforts. Il faut marcher dans la neige glacée sur une corniche de 50 centimètres à un mètre de large sur plusieurs longues et interminables dizaines de mètres. À droite, une paroi glacée, à gauche le vide qui tombe sans fin dans la nuit noire. La concentration doit être totale, autant que la confiance parfaite qui doit régner entre Willy et moi. Si l’un tombe, l’autre devra immédiatement planter son piolet de toute ses forces dans la glace pour éviter une chute mortelle. La peur monte en moi, comme jamais je ne l’ai ressenti dans ma vie. Pour la première fois, je touche une limite que j’ai toujours voulu découvrir. Je côtoie la mort et dois l’apprivoiser. À chaque pas, elle est là, le bruit de la glace sous mes crampons me le rappelle. Il faut aller tout droit, toujours tout droit, avec une constance de batteur. Le moindre écart et je perds tout.

Petit à petit, le froid m’engourdit, le sommeil s’empare de moi, ma vision devient floue. Sans m’en rendre compte à un moment précis, je commence à voir des formes géométriques de toutes tailles apparaître çà et là dans mon champ de vision, des étincelles jaillissent de la corde qui me sépare de Willy. Je sais que j’hallucine. Bizarrement, ce n’est pas cela qui me fait peur. Ce sont des choses que j’ai déjà connues dans ma vie, au travers de mes diverses expérimentations de recherche de limites. Pourtant, jamais mon corps n’a réagi ainsi sans prise de substance. Je ne m’en rends pas compte mais je devrais m’inquiéter. Cela pourrait être un des symptômes précurseurs d’un œdème cérébral. Je ne suis pas assez acclimaté pour affronter sereinement une telle altitude.

Derrière nous, sur la corniche, un groupe de deux alpinistes nous a rattrapés. Impossible de faire demi-tour. Il est de toute façon hors de question pour moi d’abandonner. Je me dis que je suis fou, qu’il faut être fou pour être un alpiniste de haute montagne. Qu’il faut être fou pour jouer ainsi sciemment avec sa vie. Je l’aime ma vie. Je les aime mes proches. Je veux vivre. Je veux redescendre, embrasser mes êtres chers. J’en ai marre. C’est le paradoxe de l’aventurier extrême. On ne se sent jamais autant en vie que lorsque la mort cogne à la porte. C’est cette fine ligne de vie qui vous ramène sain et sauf chez vous, pour peu que vous ne la perdiez jamais de vue. Il le faut.

Willy rallonge la corde. On doit traverser une gigantesque crevasse par un minuscule pont de glace. Il passe rapidement. C’est mon tour. Je traverse en jetant un œil dans ce puits sans fond. Le vertige s’empare de moi. J’ai la ressource de pousser encore quelques mètres, puis je m’effondre. La peur du vide m’a coupé le souffle. Je ne peux plus respirer, plus me relever.

  • MOVE! MOVE! CLEMENT MOVE! TOO DANGEROUS HERE! COME ON!

Willy me tire. J’avance. Puis je m’effondre. Je me relève pour pas qu’il ne me voit au sol. Je ne réfléchis plus. J’ai l’impression d’être dans un rêve, ou un cauchemar. Chaque pas est lourd, plus lourd que le précédent. Je sens des décharges agréables qui me prennent le cerveau. Une sorte de drogue apaisante, plus forte que tout. Nous sommes à 5750 mètres. Le sommet n’est pas loin. Je dois y parvenir. Je vais y parvenir. L’obscurité s’estompe peu à peu et laisse place à un épais brouillard blanc. Le flou de ma vision ne me permet pas de faire la différence entre le ciel et la neige. Je ne distingue que Willy au loin, la corde rouge et ses étincelles, les formes hallucinantes et les traces de pas. J’avance au rythme de la corde qui me tire. Je me jure de ne plus jamais me mettre dans une telle situation. Crever ainsi ? Quelle connerie !

Tout d’un coup, après 6 heures d’effort, après une nuit d’effort, après le plus bel effort de mon existence dans ce voyage multidimensionnel, une main se tend devant moi dans le brouillard.

  • Congratulations my friend, you made it!

Je n’y crois pas. Je ne m’assois même pas. Je regarde tout autour de moi. Aucun brouillard. Des tons de violet, de rose, d’orange, de rouge s’impriment devant nous dans le ciel. Les nuages vont et viennent en dessous et laissent entrevoir un incroyable paysage. Je vois les autres hauts sommets des Andes équatoriennes, à gauche, en face, tout là-bas. Willy me sourit. C’est fini. Nous avons réussi. Nous sommes en haut du Cayambe, à 5790 mètres d’altitude. Je n’hallucine pas, je n’hallucine plus. Je l’ai fait. Je suis “high on life”. Je l’ai fait !


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