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Nous sommes les prescrites, les classées, les sans-suite

Nous étions journalistes ou autrices, débutantes tendance bonnes élèves.

Warrior Superbes · 2021-10-08 19:13 · 0 claps · 2.3 min read
#ppda #violences-sexuelles #tribune
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Wiki topics: 📰 · Journalism & News

Nous sommes les prescrites, les classées, les sans-suite

Nous étions journalistes ou autrices, débutantes tendance bonnes élèves.

Moi, je venais pour un entretien professionnel. Il m’a imposé une fellation. Je le connaissais depuis dix minutes.

Moi, c’était à un salon du journalisme. Je l’ai trouvé dans ma chambre d’hôtel quand je sortais de la douche.

Moi, j’ai tellement crié qu’il a retiré ses mains et ouvert la porte.

Moi, c’était ma toute première interview à la sortie de l’école. Il a demandé à mes chefs de ne plus me faire travailler.

Moi, j’avais peur. Je n’allais plus aux conférences de rédaction.

Moi, il a mis sa main dans mon sexe alors qu’il disait vouloir me parler d’un reportage.

Moi, je venais voir un “20 heures”. Il m’a violée sur la moquette de son bureau.

Moi, je me croyais forte et libre. Le viol m’a fait comprendre que je me trompais.

Moi, je sortais mon premier livre. Je n’ai pas vu venir sa main dans mon soutien-gorge et sa langue dans ma bouche.

Nous avions de 19 à 34 ans. Nous signons ce texte au nom des douze femmes qui ont porté plainte.

Nous sommes les prescrites, les classées, les sans-suite.

En l’état du droit et de sa mise en application, le raisonnement se tient. Le temps a effacé la possibilité de réparation. Prises isolément — il est trop tard, ou les preuves sont trop faibles — nos plaintes ne valent plus tripette. Le droit est impuissant. Le droit ne peut pas nous entendre.

Collectivement, nous posons pourtant un problème que l’exploration des arcanes de la prescription ne va pas effacer.

Le problème, c’est que nous parlons toutes du même homme.

Se contenter de remiser l’affaire au musée Grévin du patriarcat, c’est tout mettre en place pour que ça recommence avec d’autres victimes et d’autres auteurs.

Ne pas s’interroger sur ce qui lui a permis de faire des ravages sans se faire prendre pendant des décennies vire à l’aveuglement.

Nos plaintes et nos témoignages racontent comment, là où se fabrique le récit national, dans la plus puissante chaîne de télévision française, on a pu laisser faire sans voir, sans chercher à comprendre, sans s’inquiéter pour nous, en minimisant, en prenant pour argent comptant le mythe de l’homme à femmes, le grand romantique qui les aime toutes. Le sommet de la fable de la séduction à la française.

Nous ne sommes pas des anecdotes de la rubrique “people”. Nous sommes la banalité des rapports de pouvoir dans un système d’une violence sexiste ordinaire.

On nous dit ce qu’on dit aux femmes depuis toujours : qu’on exagère, qu’on était peut-être d’accord, qu’on ment, qu’on n’avait qu’à changer de métier, qu’on couchait pour y arriver, qu’on aurait dû le dire plus tôt ou se taire plus longtemps, qu’on veut faire parler de nous.

On nous dit que les temps ont changé. Nous sommes la preuve vivante du contraire. Jusqu’à ce que nos récits et nos silences vous aident à comprendre pourquoi et comment les abuseurs prospèrent dans une impunité totale.

Les sans-suite : Nora Arbelbide Lete, Clémence de Blasi, Emmanuelle Dancourt, Aude Darlet, Cécile Delarue, Hélène Devynck, Justine Ducharne, Stéphanie Khayat.

Cette tribune a été publiée dans “Le Monde” daté du 10 juillet 2021.

Image par Sang Hyun Cho de Pixabay

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