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Bellerive, Dambreville, Nicolas: Quand la rigueur de l’Université d’Haïti sauvait l’Afrique

Bellerive. Dambreville. Nicolas. Des noms transparents, que l’on croise parfois au détour d’un registre de l’OMS ou d’une coupure de presse…

Gilbertmervilus · 2026-07-02 16:52 · 0 claps · 5.2 min read
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Ancien campus FMP

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Bellerive, Dambreville, Nicolas: Quand la rigueur de l’Université d’Haïti sauvait l’Afrique

Bellerive. Dambreville. Nicolas. Des noms transparents, que l’on croise parfois au détour d’un registre de l’OMS ou d’une coupure de presse jaunie de l’année 1961. Tout avait commencé à Léopoldville, juste après l’indépendance de 1960. Les cadres belges étaient partis à la hâte, laissant derrière eux des administrations vides, des hôpitaux fantômes et des registres de vaccination abandonnés à la poussière. Très vite, la peste et la variole s’étaient remises à rôder le long du fleuve. L’ONU cherchait désespérément des hommes capables de parler aux Congolais, des techniciens de brousse qui n’auraient pas peur des distances. Le Dr Bellerive, qui dirigeait la mission, s’était souvenu de Charles Dambreville et de Gérard Nicolas. Il savait que la rigueur de leur formation d’origine, acquise dans le Port-au-Prince des années quarante, leur servirait de boussole dans la tempête.

Le Dr Dambreville n’a pas cherché le confort des salons de la capitale. On l’envoya à Stanleyville — que l’on appelle aujourd’hui Kisangani — , une ville isolée par les blocus et en pleine sécession politique. Officiellement, son titre était Conseiller provincial principal pour l’OMS. Officieusement, il s’agissait de haute voltige en zone de guerre. Il fallait réouvrir des hôpitaux désertés, former à la hâte des infirmiers congolais et négocier chaque matin sa propre sécurité, ainsi que celle de ses équipes, auprès de factions armées imprévisibles. Il y avait dans ces réveils incertains une tension sourde, que les rapports officiels ne mentionneraient jamais. Treize ans plus tôt, il avait pourtant posé, sans le savoir, les bases de cette méthode dans les colonnes du Nouvelliste.

Il faut remonter le temps, ouvrir les liasses d’octobre 1947. Face aux inquiétudes grandissantes de la population de Port-au-Prince, le Dr Charles Dambreville, alors Chef de la Division de Médecine Préventive, publiait une « Réplique de la Santé Publique » dans le quotidien national. Interpelé sur l’obligation vaccinale contre la fièvre typhoïde, il y exposait une vision singulière, presque philosophique, de la prophylaxie. Pour lui, la vaccination obligatoire ne constitue pas une fin en soi; son efficacité reste variable selon les individus et les circonstances historiques. S’appuyant sur les travaux du professeur américain Milton Rosenau, il insistait sur une idée qui ne le quittera plus: la médecine préventive moderne doit s’attaquer aux causes profondes des endémies tropicales — le paludisme, la dysenterie — plutôt que d’imposer des contraintes éphémères. Le véritable salut sanitaire d’Haïti repose sur une profonde ingénierie sociale : l’assainissement systématique des zones marécageuses, la réorganisation des centres d’hygiène et l’accès universel à une eau de source chimiquement pure. En affirmant que la prophylaxie doit être technique avant d’être légale, cette lettre de 1947 annonçait déjà la résilience pratique dont il fera preuve au Congo.

Deux ans plus tard, en mai 1949, lors du Premier Congrès National du Travail, on retrouve sa trace à travers une communication intitulée « L’alimentation des travailleurs ». Devenu Chef de la Division d’Hygiène Publique et de Médecine Préventive, Dambreville s’appuie d’emblée sur une phrase du ministre de la Santé britannique, Aneurin Bevan, pour ériger le logement, l’éducation et la santé au rang de droits fondamentaux de l’ouvrier. Le texte révèle une érudition discrète, mêlant les lois de Lavoisier aux récentes découvertes sur les vitamines. Pour lui, la médecine ne s’arrête pas aux portes des dispensaires ; elle se joue dans la nutrition et les détails de la vie quotidienne. Au bas de la dernière page, une note de sa main remercie chaleureusement le Dr François Duvalier — le futur président d’Haïti, qui n’est alors qu’un médecin spécialiste du pian et de la santé rurale — pour lui avoir permis de consulter les travaux de René Martial sur l’hygiène ouvrière.

Dans un vieil exemplaire de l’Haiti Sun daté du 5 août 1956, les détails biographiques deviennent plus précis. On y apprend que le Dr Charles Dambreville s’est installé non loin de la maternité moderne « Isaïe Jeanty », dans le quartier de Chancerelles. Il met alors à profit sa double formation acquise à la Faculté de médecine de Port-au-Prince et à l’Université d’État du Michigan. À la tête d’un appareil logistique impressionnant, il dirige vingt cadres administratifs — dont quatre techniciens envoyés par l’OMS — et cent quatre-vingt-huit agents locaux. Dans les bureaux de Chancerelles, les docteurs Adrien Raymond et Roger Kernizan travaillent à ses côtés. Quelques semaines plus tard, le 31 octobre 1956, Le Nouvelliste annonce le lancement d’une offensive sanitaire sans précédent. Les moustiques ayant développé une résistance au DDT, Dambreville abandonne le simple programme de « contrôle » pour une « campagne d’éradication » visant le zéro cas. S’inspirant des méthodes de l’OMS en Inde et en Birmanie, il introduit un nouvel insecticide: la dieldrine. Les locaux de la CCM à Port-au-Prince sont agrandis pour accueillir le matériel de l’ONU, et quatre cents agents spécialisés sont déployés dans les marécages et les plantations du pays.

Pendant que Dambreville traçait ces lignes et gérait ces crises, à des centaines de kilomètres du fleuve Congo, le Dr Gérard Nicolas héritait quant à lui de la province du Kivu. C’était une région montagneuse, enclavée, déjà suspendue aux secousses invisibles d’un Rwanda frontalier en plein séisme humanitaire. À Bukavu, dans l’ombre des grands arbres, l’électricité manquait toujours au moment précis où il fallait maintenir la chaîne du froid pour les vaccins contre la poliomyélite. On imagine Nicolas surveillant les thermomètres à la lueur d’une lampe à pétrole. Mais Nicolas, tout comme Dambreville, possédait ce que l’on pourrait appeler l’expertise des territoires oubliés. Des années plus tôt, dans l’arrière-pays haïtien, ils avaient appris cette médecine de brousse qui se passe de technologie. Une médecine qui ne s’écrit pas dans les manuels, mais qui se construit patiemment, en discutant avec les chefs coutumiers autour d’un point d’eau ou sous un toit de chaume. Leur couleur de peau, leur langue commune, agissaient ici comme un sauf-conduit secret — une manière de fraternité immédiate, presque intuitive, que les experts occidentaux en costumes coloniaux ne possédaient pas et ne comprendraient jamais. Ces hommes rétablissaient des équilibres fragiles à des milliers de kilomètres de chez eux. Ils formaient alors le deuxième plus grand contingent civil des Nations Unies au Congo. Une force discrète, venue des Caraïbes pour réparer les fractures du fleuve.

Le temps passe, les décors s’usent, et les hommes rentrent parfois chez eux. Le 22 janvier 1970, une alerte institutionnelle majeure traverse de nouveau les colonnes du Nouvelliste. Signé par le Dr Charles Dambreville, toujours Chef de Division, et Raymond A. Alphonse, le communiqué dénonce un réseau de détournement de stupéfiants dans plusieurs pharmacies de Port-au-Prince. Il y est question d’ordonnances falsifiées, de prescriptions médicales excessives et de personnes dépendantes qui glissent dans les zones d’ombre de la ville. Face au fléau de la toxicomanie, la Direction de la Santé Publique somme les pharmaciens et les directeurs d’hôpitaux d’appliquer à la lettre les conventions internationales de Genève. Le 10 février 1978, le Service National d’Éradication de la Malaria reçoit la visite officielle du Dr José Antonio Canton, Directeur du SNEM du Nicaragua, au cours d’un séjour entièrement planifié par son homologue haïtien, le Dr Charles Dambreville.

Aujourd’hui, cette diplomatie sanitaire haïtienne en Afrique subsaharienne ressemble à un souvenir brumeux, une mélodie oubliée des années soixante dont on aurait perdu le refrain. Les témoins ont disparu, les archives ont changé de mains ou de tiroirs. On se demande parfois, en feuilletant ces vieux carnets, ce qu’il reste vraiment de leurs pas dans la poussière fine de Kisangani ou sur les rives changeantes du lac Kivu. Peut-être rien d’autre qu’un sentiment de vide, ou une ligne dactylographiée dans un rapport d’époque. Ce furent des vies vécues à la lisière du monde, de grands exploits accomplis sans bruit, dans l’anonymat des provinces lointaines, avant que le temps ne vienne, doucement, en effacer les contours.

Gilbert Mervilus, juillet 2026

Article antérieur : Ces héros de la médecine haïtienne https://gilbertmervilus.medium.com/ces-héros-de-la-médecine-haïtienne-5ed37d52fe8e


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