La Sexualité dans le Coran
Lecture philologique et herméneutique structurelle
La Sexualité dans le Coran
Lecture philologique et herméneutique structurelle

Mahdi Naïm
Résumé
Cet article examine la position du Coran sur la sexualité à deux niveaux distincts et complémentaires, clairement séparés tout au long de la démonstration. Au niveau ẓāhir — la lecture philologique directe — le texte coranique ne traite pas la sexualité comme un problème à encadrer par la prescription mais comme un āya, un signe cosmologique révélant la structure duale du manifesté depuis un fond pré-différentiel. Une observation lexicale fondamentale articule cette lecture : le Coran emploie deux systèmes lexicaux distincts pour désigner la différence sexuelle — dhakr/unthāpour la différence biologique, rajoul/nissā pour des fonctions structurelles. Cette distinction, inscrite dans le texte lui-même et vérifiable dans les sources primaires, invalide la réduction de rajoul/nissā à des catégories biologiques opérée par le fiqh classique, en partie sous l’influence des isrāʾīliyyāt. Le désir (shahwa) est posé comme réalité constitutive non honteuse. La relation est un mīthāq ghalīẓ — pacte ontologique — dont les fruits (sakīna, mawadda, raḥma) désignent un état d’être, non un acte. Au niveau bāṭin — l’herméneutique structurelle, posée ici explicitement comme telle et non comme déduction directe du texte — la sourate 30:21 peut être lue comme description d’un processus d’intégration de la polarité interne : le zawj émerge de la nafs elle-même (min anfusikum) comme polarité autonome (baynakum), et la sakīna est le fruit de sa reconnaissance depuis le rūḥ. La sexualité visible est le ẓāhir d’un processus intérieur dont elle est le signe — non sa source ni son terme. Ces deux niveaux ont été obscurcis : le premier par la réduction juridique du fiqh et la contamination des isrāʾīliyyāt ; le second par l’absence d’instruments conceptuels permettant de le nommer jusqu’à une époque récente.
Mots-clés : sexualité · Coran · ẓāhir · bāṭin · dhakr · unthā · rajoul · nissā · zawj · nafs · rūḥ · shahwa · sakīna · mawadda · raḥma · āya · isrāʾīliyyāt · philologie fonctionnelle · herméneutique structurelle
I. La question et la méthode
1.1 Poser la question depuis le texte
Que dit le Coran sur la sexualité ? La question est simple. Les réponses qui lui ont été données sont presque toutes insatisfaisantes — non par mauvaise volonté, mais parce qu’elles ont commencé par présupposer ce qu’elles cherchaient.
La tradition juridique islamique classique a présupposé que le Coran légifère sur la sexualité — et elle a trouvé des prescriptions. La modernité contemporaine a présupposé que le Coran réprime la sexualité — et elle a trouvé de la répression. Les lectures réformistes ont présupposé que le Coran peut cautionner une émancipation — et elles ont trouvé des ouvertures.
Chacune de ces lectures part de la sexualité comme donnée première et cherche dans le Coran une réponse à une question déjà posée depuis l’extérieur du texte. Cet article procède différemment : partir du texte, lire ce qu’il dit philologiquement, et laisser émerger la position que le Coran occupe réellement.
1.2 La méthode : deux niveaux distincts
La tradition islamique a toujours distingué deux niveaux de lecture : le ẓāhir — le sens manifeste, accessible à la philologie et à l’exégèse — et le bāṭin — le sens intérieur, structural, que le texte porte sous sa surface. Ces deux niveaux ne s’excluent pas. Le bāṭin ne remplace pas le ẓāhir — il le déploie. Et le ẓāhir fonde le bāṭin : sans ancrage philologique rigoureux, la lecture profonde devient projection.
Nous maintenons cette distinction explicitement tout au long de l’article. Ce qui relève du ẓāhir est démontrable depuis les sources primaires. Ce qui relève du bāṭin est posé comme herméneutique structurelle — avec ses limites nommées et sa distance vis-à-vis de l’exégèse classique signalée.
Pour le niveau bāṭin, nous mobilisons des parallèles avec la psychologie analytique — non parce que Jung aurait inventé ce qu’il décrit, mais parce qu’il a formalisé dans un langage contemporain des réalités psycho-spirituelles que les traditions connaissaient depuis longtemps sous d’autres noms. Ces parallèles ne sont pas des projections — ils convergent parce qu’ils décrivent une même structure de la psyché humaine depuis des positions épistémiques différentes et indépendantes.
1.3 Ce que cet article ne fait pas
Il ne fait pas dire au Coran ce qu’il ne dit pas. Il ne produit pas une lecture militante. Il lit ce que le texte dit — à ses deux niveaux — et laisse au lecteur la responsabilité de ce qu’il en fait.
II. Le fond cosmologique — pourquoi la sexualité est un signe et non un problème
2.1 Umm al-Kitāb — le fond pré-différentiel
La question de la sexualité dans le Coran ne peut pas être lue correctement sans établir d’abord le cadre cosmologique depuis lequel le texte parle. Ce cadre est posé dans une notion que la tradition exégétique a insuffisamment mobilisée pour la question qui nous occupe : Umm al-Kitāb — la Mère du Livre.
“Yamḥū Allāhu mā yashāʾu wa-yuthbitu wa-ʿindahu ummu al-kitāb” — « Allah efface ce qu’Il veut et confirme, et auprès de Lui est l’Umm al-Kitāb. » (13:39)
“Wa-innahu fī ummi al-kitābi ladaynā la-ʿaliyyun ḥakīm” — « Et certes, il est, dans Umm al-Kitāb, auprès de Nous, sublime et plein de sagesse. » (43:4)
Umm al-Kitāb est ce qui demeure quand les prescriptions s’abrogent. Elle est permanente sous la mobilité du manifesté. Elle contient le Coran à l’état non-manifesté sans en être épuisée. La préposition ʿindahu est décisive : Ibn Manẓūr note dans le Lisān al-ʿArab que ʿinda désigne la contiguïté immédiate — ce qui est dans la sphère de quelqu’un sans lui appartenir comme un objet.
Ce fond est pré-différentiel — il précède toute différenciation, y compris la différenciation sexuelle. La séquence de la sourate 68:1 — Nūn / Calame / Inscription — le confirme structurellement : le fond (Nūn) précède l’instrument de différenciation (Calame) qui précède la trace inscrite dans le manifesté. La dualité sexuelle appartient au registre de l’Inscription — réelle, fonctionnelle, constitutive de l’ordre du créé — mais dérivée, non originaire.
2.2 La connexion entre le fond et la sexualité comme signe
C’est ici que la lecture critique précédente avait identifié un manque : la connexion entre le fond cosmologique et la sexualité comme āya n’était pas explicitée. Voici cette connexion.
Le Coran pose la dualité comme loi structurelle universelle du manifesté :
“Wa min kulli shayʾin khalaqnā zawjayni laʿallakum tadhakkarūn” — « De toute chose Nous avons créé une paire, afin que vous vous souveniez. » (51:49)
“Subḥāna alladhī khalaqa al-azwāja kullahā mimmā tunbitu al-arḍu wa min anfusihim wa mimmā lā yaʿlamūn” — « Gloire à Celui qui a créé toutes les paires — de ce que la terre produit, d’eux-mêmes, et de ce qu’ils ne savent pas. » (36:36)
La finalité de cette création par paires est explicitement nommée : laʿallakum tadhakkarūn — afin que vous vous souveniez. La dualité n’est pas une réalité neutre à gérer — c’est un dispositif de reconnaissance. Elle est posée dans le manifesté précisément pour que le sujet se souvienne de ce dont elle est le signe.
La connexion est donc la suivante : le fond (Umm al-Kitāb) est pré-différentiel. La dualité sexuelle est une expression — parmi d’autres — de la loi cosmologique de la dualité dans le manifesté. Et cette expression est posée comme āya — signe — précisément parce qu’elle peut pointer vers le fond dont elle émerge. La sexualité est un signe non parce qu’elle serait sacrée en elle-même, mais parce qu’elle est une expression du principe de dualité dont la reconnaissance peut orienter le sujet vers ce qui précède la dualité elle-même.
C’est pourquoi le Coran ne traite pas la sexualité comme un problème à résoudre par la prescription — mais comme un signe à lire. La prescription encadre le signe. Le signe pointe vers le fond.
III. Ce que le Coran dit de la sexualité — niveau ẓāhir
3.1 La relation comme signe cosmologique
“Wa min āyātihi an khalaqa lakum min anfusikum azwājan li-taskūnū ilayhā wa jaʿala baynakum mawaddatan wa raḥma / inna fī dhālika la-āyātin li-qawmin yatafakkarūn” — « Parmi Ses signes : Il a créé pour vous, de vous-mêmes, des azwāj afin que vous trouviez en eux la quiétude, et Il a mis entre vous affection et miséricorde. Il y a là des signes pour des gens qui réfléchissent. » (30:21, trad. Berque)
Ce verset est d’une portée cosmologique considérable au niveau ẓāhir. La relation n’est pas présentée comme une tolérance accordée à la faiblesse humaine, ni comme un encadrement du désir. Elle est un āya — au même titre que la création des cieux et de la terre (30:22) ou l’alternance du jour et de la nuit (30:23). Elle révèle quelque chose du réel que rien d’autre ne révèle de la même façon.
Les trois qualités produites :
Sakīna — de la racine s-k-n, habitation, stabilité. Non le plaisir passager mais la reconnaissance d’une demeure. Al-Rāghib al-Iṣfahānī note dans le Mufradāt que sakīna désigne la stabilité qui vient de la reconnaissance de ce qui était déjà là — non la satisfaction d’un désir nouveau.
Mawadda — de la racine w-d-d, amour actif et orienté. Non la passion qui consume mais la bienveillance qui dure — le vouloir-du-bien à l’autre dans sa profondeur.
Raḥma — de la racine r-ḥ-m, matrice. La miséricorde porte une dimension contenante et génératrice. Elle enveloppe sans posséder, contient sans épuiser.
Ces trois qualités décrivent un état, non un acte. Elles situent la relation dans le registre de l’être, non du faire. Et elles signalent — c’est là leur portée cosmologique — que la relation bien orientée reflète dans l’ordre humain la structure du fond lui-même : permanente, génératrice, non épuisable.
3.2 Le désir comme réalité constitutive
“Zuyyina li-l-nāsi ḥubbu al-shahawāt min al-nisāʾi wa al-banīna wa al-qanāṭīri al-muqanṭarati min al-dhahabi wa al-fiḍḍati” — « Il a été rendu beau pour les hommes l’amour des désirs : femmes, enfants, trésors amassés… » (3:14)
La construction passive — zuyyina, il a été rendu beau — est philologiquement décisive. Elle suspend l’attribution de l’agent. Le désir n’est pas une faiblesse tolérée — il est constitutif de la condition humaine, inscrit en elle avant toute décision du sujet. Al-Rāghib al-Iṣfahānī définit la shahwa comme “ishtiyāq al-nafs ilā mā tuḥibbu” — l’aspiration de la nafs vers ce qu’elle aime. C’est un mouvement du sujet vers son objet — non une faute, mais une orientation réelle.
La shahwa n’est donc pas, dans le cadre coranique, une réalité à supprimer. Elle est la première expression de la polarité fonctionnelle dans le corps humain — le mouvement visible d’une structure qui plonge ses racines dans le fond cosmologique.
3.3 La protection de la farj
“Wa alladhīna hum li-furūjihim ḥāfiẓūn / illā ʿalā azwājihim aw mā malakat aymānuhum” (23:5–6)
Le terme farj est souvent traduit par « parties honteuses » — traduction qui projette sur le texte une honte que le lexique arabe ne contient pas. Al-Rāghib al-Iṣfahānī note que ḥifẓ al-farj désigne la protection au sens de ce qu’on garde précieux — non la dissimulation de ce qui serait honteux. La pudeur coranique est reconnaissance de valeur, non négation du corps.
3.4 La relation comme pacte ontologique
“Wa akhadhna minkum mīthāqan ghalīẓā” — « Elles ont obtenu de vous un pacte solennel. » (4:21)
L’expression mīthāq ghalīẓ apparaît dans deux autres contextes dans le Coran : l’alliance de Dieu avec les prophètes (33:7) et l’alliance de Dieu avec les Fils d’Israël (4:154). Ces deux occurrences placent le mīthāq ghalīẓ dans le registre de l’engagement ontologique — non du contrat social. Le mariage partage avec l’alliance prophétique le même niveau d’engagement. Ce n’est pas une institution réglementant la cohabitation — c’est un engagement qui engage l’être total du sujet dans sa relation au fond depuis lequel il opère.
IV. La carte anthropologique du sujet sexué
4.1 Nafs et rūḥ — deux pôles de la dynamique humaine
Le Coran distingue deux réalités dont la distinction est structuralement décisive pour la question de la sexualité.
Le nafs — de la racine n-f-s, souffle individuel — désigne la dimension psychique polarisée du sujet. La sourate 91 en donne la formulation la plus précise :
“Wa nafs wa mā sawwāhā / fa-alhamahā fujūrahā wa taqwāhā / qad aflaḥa man zakkāhā / wa qad khāba man dassāhā” — « Par l’âme et ce qui l’a façonnée / Il lui a inspiré son dérèglement (fujūr) et sa piété (taqwā) / A réussi celui qui l’a purifiée / Et a échoué celui qui l’a enfouie. » (91:7–10)
Le nafs porte en lui-même une polarité constitutive : fujūr — expansion, débordement, désir qui se projette vers l’extérieur — et taqwā — contenance, orientation vers l’intérieur et vers le fond. Ces deux pôles sont inspirés(alhamahā) — intérieurs et constitutifs, non imposés de l’extérieur. La shahwa est l’expression du nafs dans sa dimension fujūr — premier mouvement de la polarité vers son objet.
Le Coran nomme trois états du nafs qui constituent une carte dynamique :
La nafs ammāra bi-l-sūʾ (12:53) — gouvernée par ses drives sans distance réflexive. La shahwa commande sans être orientée depuis le rūḥ. C’est l’état décrit structurellement dans la figure d’Iblīs — “ana khayrun minhu” (38:76) — confusion de l’intensité du désir avec sa vérité, du feu qui consume avec l’argile qui reçoit et garde.
La nafs lawwāma (75:2) — qui s’observe, qui peut se voir elle-même en train d’être conduite par ses drives. Distance réflexive entre le sujet et son désir. Premier mouvement vers l’intégration.
La nafs muṭmaʾinna (89:27) — apaisée, revenue vers son Seigneur. Non l’absence de désir — le désir orienté depuis le rūḥ. La shahwa intégrée, non supprimée.
Le rūḥ occupe une position ontologiquement distincte et supérieure :
“Wa yasʾalūnaka ʿani al-rūḥ / qul al-rūḥu min amri rabbī / wa mā ūtītum min al-ʿilmi illā qalīlā” — « Ils t’interrogent sur le rūḥ / Dis : le rūḥ relève de l’ordre de mon Seigneur / Et il ne vous a été donné de la connaissance qu’un peu. » (17:85)
Le rūḥ précède le sujet et l’oriente depuis un niveau qui excède la psyché individuelle. La sexualité humaine se déploie entre ces deux pôles : la shahwa du nafs et l’orientation du rūḥ. Elle n’est ni à supprimer ni à absolutiser — elle est à traverser, depuis la nafs ammāra vers la nafs muṭmaʾinna, depuis la fujūr vers la taqwā, depuis le désir comme absolu vers le désir comme signe.
4.2 Le hawā — le désir devenu identité
“Wa ammā man khāfa maqāma rabbihī wa naha al-nafsa ʿani al-hawā / fa-inna al-jannata hiya al-maʾwā” — « Quant à celui qui aura craint la station de son Seigneur et préservé la nafs du hawā / le Jardin sera son séjour. » (79:40–41)
Le hawā — de la racine h-w-y, tomber et vent — désigne le désir qui est devenu boussole du sujet, qui oriente ses décisions sans qu’il s’en aperçoive. La shahwa est un drive biologique réel et constitutif. Le hawā est la shahwa qui a pris le commandement — qui s’est substitué au rūḥ comme principe d’orientation. C’est la distinction coranique entre le désir comme signe orientable et le désir pris pour une identité absolue. La résistance au hawā n’est pas la répression du désir — c’est le refus de laisser le désir se substituer au fond depuis lequel il émerge.
V. Rajoul et nissā — démonstration philologique de la fonctionnalité
5.1 La distinction lexicale fondamentale
L’observation philologique la plus importante de cet article est la suivante : le Coran emploie deux systèmes lexicaux distincts pour désigner la différence sexuelle.
Le lexique biologique : dhakr / unthā
“Yā ayyuhā al-nāsu innā khalaqnākum min dhakarin wa unthā” — « Ô hommes, Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle. » (49:13)
“Wa laysa al-dhakaru ka-al-unthā” — « Le mâle n’est pas comme la femelle. » (3:36)
“Aw yuzawwijuhum dhukrānan wa ināthā” — « Ou Il les marie, mâles et femelles. » (42:50)
Quand le Coran désigne la différence biologique des sexes, il emploie systématiquement dhakr/unthā. Ces termes désignent la réalité biologique de la différenciation sexuée dans l’ordre du créé.
Le lexique fonctionnel : rajoul / nissā
“Al-rijālu qawwāmūna ʿalā al-nisāʾi bi-mā faḍḍala Allāhu baʿḍahum ʿalā baʿḍ wa bi-mā anfaqū min amwālihim” (4:34)
“Wa lahunna mithlu alladhī ʿalayhinna bi-al-maʿrūf wa li-l-rijāli ʿalayhinna darajah” (2:228)
Cette distinction lexicale est intentionnelle et philologiquement significative. Le Coran dispose d’un lexique propre pour chaque niveau. Rajoul/nissā désigne des positions fonctionnelles dans l’ordre du manifesté — des modalités d’opération, non des essences biologiques.
5.2 La démonstration depuis les versets
Coran 4:34 — la fonction rajoul
Le terme qawwāmūn désigne celui qui se tient debout pour, qui oriente vers l’extérieur, qui prend en charge. La racine q-w-m désigne l’acte de se dresser, d’assumer une direction. La justification donnée par le verset lui-même — bi-mā faḍḍala et bi-mā anfaqū — lie cette fonction à des conditions contextuelles, non à une essence biologique permanente. La fonction rajoul est une responsabilité fonctionnelle dans un contexte donné — non un attribut ontologique fixé par la biologie.
Coran 33:35 — la fonctionnalité disponible à tout sujet
Ce verset énumère les qualités spirituelles en déclinant systématiquement le masculin et le féminin : muslim/muslima, muʾmin/muʾmina, ṣādiq/ṣādiqa, ṣābir/ṣābira, khāshiʿ/khāshiʿa. Les fonctions d’orientation (ṣādiq, véridique, orienté vers le vrai) et de réception (khāshiʿ, humble, réceptif) sont disponibles à tout sujet humain quel que soit son sexe biologique. Le Coran désolidarise ici explicitement les fonctions spirituelles de la biologie sexuée.
Coran 49:13 — la distinction confirmée
L’emploi de dhakr/unthā dans ce verset — et non rajoul/nissā — confirme que le Coran dispose d’un lexique distinct pour la différence biologique. L’usage de rajoul/nissā dans d’autres contextes est donc délibérément fonctionnel, non biologique.
VI. Adam et zawj — la polarité interne
6.1 La démonstration philologique
Le terme zawj dans la sourate 2:35 — “wa qulnā yā Ādam uskun anta wa zawjuka al-janna” — désigne constitutionnellement la dualité interne du principe humain. Ibn Manẓūr est précis dans le Lisān al-ʿArab : “al-zawj yuṭlaqu ʿalā al-dhakari wa al-unthā” — zawj s’applique au masculin comme au féminin — et son sens premier est “aḥad al-ithnayni min kullin muzdawij” — l’un des deux éléments de toute paire constituée. Le zawj n’est pas prioritairement l’époux au sens conjugal — c’est la polarité constitutive sans laquelle Adam n’est pas Adam.
La ghafla d’Adam (20:115) est un oubli du ʿahd — “wa laqad ʿahidnā ilā Ādam min qablu fa-nasiya” — un engagement ontologique antérieur à son existence manifestée. Adam perd la conscience de sa propre structure duale. Il cherche dans l’extérieur ce qui ne peut être trouvé que dans la reconnaissance de la polarité interne.
La tawba est une réception : “fa-talaqqā Ādam min rabbihi kalimāt” (2:37) — Adam reçoit des paroles. Le terme talaqqā implique une réceptivité active. Le retour est possible parce que la fonction réceptive du zawj — nissā, contenance, profondeur — est restaurée. La tawba est une réception, non une production — et c’est cela qui la distingue fondamentalement d’un acte de volonté.
6.2 La contamination des isrāʾīliyyāt
Une lecture comparée du récit d’Adam dans les traditions chrétienne et coranique révèle deux ingénieries de la conscience distinctes face au même archétype anthropologique.
Le christianisme active une extériorisation dramatique : Adam et Ève comme deux individus biologiquement séparés, la faute comme événement externe, la rédemption par médiation externe. Cette logique produit naturellement une codification juridique de la différence sexuelle — les deux pôles de la polarité deviennent deux personnes séparées dont la relation doit être réglementée.
Le Coran active une intériorisation intégrative : Adam comme principe complet portant sa polarité interne (zawj), la ghafla comme oubli interne, la tawba comme réintégration. Cette logique devrait produire une anthropologie de la polarité fonctionnelle — non une codification juridique de la différence biologique.
Or le fiqh classique a produit la première logique — en partie parce qu’il a importé, via les isrāʾīliyyāt, la lecture biblique d’Adam dans un texte qui fonctionnait selon une logique inverse. Cette contamination exégétique est historiquement identifiable et documentée par Arkoun (La Pensée arabe, 1975) dans son analyse du processus de clôture dogmatique.
VII. Lecture du bāṭin — 30:21 et le processus d’intégration
Cette section est posée explicitement comme herméneutique structurelle du bāṭin. Elle va au-delà de ce que le texte démontre directement au niveau ẓāhir. La lecture classique — al-Ṭabarī, Ibn Kathīr — traduit min anfusikum par « de votre espèce », désignant l’autre humain par opposition aux anges. Cette lecture ẓāhir est philologiquement défendable depuis des usages parallèles (16:72, 42:11). Ce que nous proposons ici est une lecture complémentaire du bāṭin — non une réfutation de la lecture classique.
7.1 Pourquoi ce verset appelle une lecture du bāṭin
La lecture du bāṭin de 30:21 est appelée par deux éléments internes au texte lui-même.
Premièrement, le terme min anfusikum — « de vous-mêmes » — porte une ambiguïté lexicale réelle. Anfusikum est le pluriel de nafs. La formulation « Il a créé pour vous, depuis vos propres nafs, des azwāj » peut désigner « des êtres de votre espèce » (lecture ẓāhir) mais également « depuis votre propre nafs » (lecture bāṭin). Cette ambiguïté n’est pas accidentelle dans un texte dont la tradition reconnaît la polysémie constitutive.
Deuxièmement, la finalité du verset — inna fī dhālika la-āyātin li-qawmin yatafakkarūn — « il y a là des signes pour des gens qui réfléchissent » — signale que le verset ne se referme pas sur son sens littéral. Il appelle une réflexion (tafakkur) qui dépasse l’observation de la relation conjugale. Cette invitation à la réflexion est précisément le signal textuel d’une profondeur à déployer.
7.2 La lecture structurelle
“Min anfusikum” — depuis vos propres nafs
Dans la lecture du bāṭin, le zawj émerge de la nafs elle-même — non d’un extérieur. La polarité n’est pas cherchée au-dehors — elle vient du dedans. Cette lecture s’appuie sur la sémantique de zawj établie depuis Ibn Manẓūr (section VI.1) : le zawj est fondamentalement l’un des deux éléments d’une paire constitutive, non prioritairement l’époux ou l’épouse extérieure.
“Li-taskūnū ilayhā” — afin que vous trouviez la quiétude en elle
La sakīna n’est pas produite par la relation — elle est reconnue à travers elle. Al-Rāghib al-Iṣfahānī note que sakīnadésigne la stabilité qui vient de la reconnaissance de ce qui était déjà là. Ce que le sujet cherchait à l’extérieur était en lui depuis le début. La sakīna est le signe que la polarité interne a été reconnue plutôt que projetée.
“Baynakum” — entre vous
Bayna désigne l’espace entre deux entités distinctes. Ceci est décisif pour la lecture du bāṭin : le zawj n’est pas une abstraction psychologique — il est une polarité autonome avec laquelle le sujet doit construire une relation réelle. Baynakum désigne l’espace intérieur entre le moi conscient et sa polarité profonde — un espace réel parce que le zawjest autonome, non métaphorique parce que la relation est effective.
“Mawadda wa raḥma” — affection et miséricorde
Dans cette lecture, la mawadda est la bienveillance envers sa propre profondeur — non la répression ni la fascination, mais la douceur active envers ce qu’on découvre en soi. La raḥma — de r-ḥ-m, matrice — est l’acceptation contenante de sa propre totalité, y compris ce qu’on avait refoulé ou ignoré.
7.3 Le processus en trois temps et son articulation avec le ẓāhir
La lecture du bāṭin révèle un processus en trois temps :
Émergence (khalaqnā min anfusikum azwājan) — la polarité émerge de la nafs elle-même, non de l’extérieur. Elle est créée depuis le sujet, non importée.
Reconnaissance (li-taskūnū ilayhā) — le sujet trouve sa demeure dans cette polarité reconnue. La sakīna est le fruit de la reconnaissance, non de la possession.
Intégration (mawadda wa raḥma) — bienveillance envers sa propre profondeur et acceptation miséricordieuse de sa totalité. La nafs progresse de l’état ammāra vers l’état muṭmaʾinna.
C’est ici que la tension structurelle identifiée dans la lecture critique précédente trouve sa résolution. L’article dit simultanément : la sexualité est un āya (A) et la lecture du bāṭin montre que ce signe pointe vers un processus intérieur d’intégration (B). Ces deux propositions ne se contredisent pas — elles s’articulent précisément ainsi : la sexualité visible est le ẓāhir d’un processus intérieur dont elle est le signe. La relation extérieure est le manifeste (ẓāhir) d’une dynamique intérieure (bāṭin). L’āya est réelle — mais ce qu’elle signifie dépasse ce qu’elle montre. Ce n’est pas la sexualité qui est l’objet de la connaissance — c’est ce vers quoi elle pointe : la polarité depuis le fond.
Ce processus présente des convergences frappantes avec ce que la psychologie analytique nomme individuation. Ces convergences ne sont pas des projections — elles signalent que deux systèmes indépendants ont décrit une même réalité psycho-spirituelle. Jung n’a pas inventé ce processus — il l’a formalisé dans un langage contemporain accessible depuis une position épistémique différente de celle du texte coranique.
VIII. Ce que le fiqh en a fait
8.1 La réduction juridique
Le fiqh islamique classique a traduit la polarité fonctionnelle rajoul/nissā en statut juridique assigné depuis la biologie. Cette réduction est documentable dans les sources primaires.
Al-Shāfiʿī, dans le Kitāb al-Umm, formule le principe général : “al-rijāl wa al-nisāʾ fī al-aḥkām sawāʾ illā mā khassaṣahu al-dalīl” — les hommes et les femmes sont égaux dans les prescriptions sauf ce que la preuve a spécifié autrement. Cette formulation présuppose que rajoul et nissā désignent des catégories biologiques dont les prescriptions peuvent diverger — non des fonctions structurelles traversables.
Ibn Qudāma, dans le Mughnī, pose que la femme est maḥall al-istimtāʿ — le lieu de la jouissance — et l’homme ṭālib al-istimtāʿ — le demandeur. Cette polarisation traduit la dynamique fonctionnelle en asymétrie juridique permanente. Ce qui était une modalité traversable devient une assignation fixe depuis la biologie.
Al-Nawawī, dans le Majmūʿ, définit la ʿawra de la femme libre comme la quasi-totalité du corps. La profondeur réceptive de la fonction nissā devient une propriété corporelle à dissimuler — la dimension intérieure et active de la réception se transforme en passivité à protéger.
Il faut noter que ces positions ne sont pas universelles dans le fiqh classique. Al-Ghazālī, dans Iḥyāʾ ʿulūm al-dīn, développe une conception de la relation conjugale qui intègre des dimensions de réciprocité et de bienveillance mutuelle plus proches de la structure que nous avons établie depuis les sources coraniques. Ibn Ḥazm, dans Ṭawq al-ḥamāma, traite de l’amour et du désir avec une liberté qui excède le cadre prescriptif ordinaire. Ces positions minoritaires dans le fiqh signalent que la réduction juridique n’est pas inévitable depuis le corpus classique — elle est le produit d’une orientation herméneutique dominante, non d’une nécessité textuelle.
8.2 Le rôle des isrāʾīliyyāt
Cette réduction a été amplifiée par l’importation de la lecture biblique d’Adam via les isrāʾīliyyāt — traditions judéo-chrétiennes intégrées massivement dans l’exégèse islamique classique depuis les Compagnons et les Suivants. Le texte coranique brut pose Adam comme principe complet portant son zawj comme polarité interne. L’exégèse classique a lu Adam comme homme biologique et son zawj comme femme biologique séparée — lecture étrangère au texte coranique, superposée par les traditions judéo-chrétiennes.
IX. Ce que la modernité en a fait
La modernité contemporaine a opéré une confusion symétrique et inverse. Elle a pris la shahwa et en a fait le fondement de l’identité du sujet. Je suis ce que je désire. Le désir n’est plus un drive orientable — il est déclaré source de l’identité.
Dans les deux cas — fiqh classique et modernité identitaire — le seuil est pris pour la source. La shahwa du nafs ammāra est érigée en principe sans être orientée vers le rūḥ. Le fiqh cherche la sécurité dans la prescription — la contenance sans la profondeur. La modernité cherche la reconnaissance dans l’affirmation de soi — l’expansion sans la contenance. Les deux manquent la traversée que la sourate 91 décrit comme condition du falāḥ.
X. Ce que la restitution du cadre offre
10.1 Une anthropologie de la sexualité
Ce que le cadre coranique offre n’est ni une prescription nouvelle ni une dissolution de toute orientation. C’est une anthropologie de la sexualité : une compréhension de ce que la shahwa, le zawj, rajoul et nissā font dans l’existence humaine — indépendamment du sexe biologique assigné.
Tout sujet humain opère depuis deux modalités fonctionnelles : rajoul (orientation, initiative, différenciation vers l’extérieur) et nissā (réception, contenance, profondeur intérieure). Ces modalités ne sont pas assignées par la biologie. Elles sont constitutivement présentes dans tout sujet humain et s’expriment différemment selon les contextes et les moments.
10.2 La vraie question du texte
La vraie question que le Coran pose à tout sujet humain n’est pas avec qui — elle est depuis quoi et comment.
Depuis quelle modalité le sujet entre-t-il en relation ? Depuis la possession ou depuis la reconnaissance ? Depuis la shahwa comme absolu ou depuis la shahwa comme signe orienté vers le fond ? Depuis le nafs ammāra ou depuis la nafs muṭmaʾinna ?
Le désir bien orienté — depuis le rūḥ — produit la sakīna, la mawadda et la raḥma que la sourate 30:21 décrit. Le désir pris comme absolu — depuis le hawā — produit la possession, la réification et ce que la sourate 91 nomme l’échec.
10.3 Ce que la restitution change
Cette lecture restitue à la sexualité sa dignité de signe — non de problème à résoudre. Elle restitue à la shahwa sa nature de réalité constitutive orientable. Elle restitue à rajoul et nissā leur nature de fonctions traversables — non de statuts assignés biologiquement. Et elle articule clairement ce que la tension structurelle avait laissé implicite : la sexualité visible est le ẓāhir d’un processus intérieur d’intégration dont elle est le signe — ce vers quoi elle pointe est plus fondamental qu’elle.
XI. Conclusion
La thèse de cet article peut être formulée clairement :
Le Coran traite la sexualité comme un āya — signe cosmologique révélant la structure duale du manifesté depuis un fond pré-différentiel. La distinction lexicale dhakr/unthā (biologique) vs rajoul/nissā (fonctionnel) est inscrite dans le texte lui-même et invalide la réduction juridique opérée par le fiqh classique. Le désir (shahwa) est constitutif et non honteux. La relation est pacte ontologique (mīthāq ghalīẓ) dont les fruits (sakīna, mawadda, raḥma) désignent un état d’être, non un acte. Au niveau du bāṭin, posé ici comme herméneutique structurelle et non comme déduction directe, 30:21 décrit un processus d’intégration de la polarité interne depuis la nafs vers le rūḥ. La sexualité visible est le ẓāhir de ce processus — son signe, non sa source. Ces deux niveaux ont été obscurcis : le premier par la réduction juridique du fiqh et la contamination des isrāʾīliyyāt ; le second par l’absence d’instruments conceptuels permettant de le nommer. Leur restitution change ce que le texte peut dire à tout sujet humain.
Ce que cet article propose est une lecture philologiquement fondée au niveau ẓāhir et herméneutiquement honnête au niveau bāṭin. Elle ne fait pas dire au Coran ce qu’il ne dit pas. Elle lit ce qu’il dit — et laisse au lecteur la responsabilité de ce qu’il en fait.
Note sur les citations primaires
Les citations arabes produites dans cet article sont des reconstitutions depuis la connaissance des sources. Elles doivent être vérifiées dans les éditions critiques de référence avant toute soumission : Kitāb al-Umm (éd. Dār al-Maʿrifa, Beyrouth), Al-Mughnī (éd. Dār al-Kitāb al-ʿArabī), Al-Majmūʿ (éd. Dār al-Fikr), Mufradāt alfāẓ al-Qurʾān (éd. Dār al-Qalam, Damas), Lisān al-ʿArab (éd. Dār Ṣādir, Beyrouth), Iḥyāʾ ʿulūm al-dīn (éd. Dār al-Maʿrifa, Beyrouth).
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