Pourquoi y a-t-il tant de tunisiens à Daech ? Pour une autre lecture du statu quo (2/8)
2. Politique d’acculturation à travers un folklore propagandiste
Pourquoi y a-t-il tant de tunisiens à Daech ?
Pour une autre lecture du statu quo (2/8)

Shuuuuut! i’m an animal ! © Illustration: Marwen Taleb
Politique d’acculturation à travers un folklore propagandiste
Afin de consolider la confiance de ses partenaires occidentaux, le régime de Ben Ali était un fort adepte de la culture événementielle, en y consacrant toute son arsenal médiatique[1], ces manifestations étaient toujours lues comme un message de réassurance et de maîtrise de la situation sécuritaire dans le pays, en y maintenant une paix sociale digne d’estime. En onze ans, entre 1994 et 2005, la Tunisie a accueilli 4 événements sportifs d’ampleur continentale et mondiale, dont deux coupes d’Afrique de Football en 1994 et 2004, des jeux méditerranés en 2001, une coupe du monde en Handball en 2005, et une candidature[2] en 2003 pour la coupe du monde de Football de 2010. Le régime a aussi accueilli deux événements politiques, le premier est d’envergure régionale, il s’agit du sommet arabe des Etats en 2004, et le second est de caractère transnational, celui du Sommet Mondial de la Société de l’Information (SMSI) en 2005.
Cette politique a été malheureusement choisie au dépens des réformes structurelles escomptées, où l’accès à l’éducation et à la culture était négligeable voire marginal dans quelques régions. Ce folklore propagandiste a généré une politique d’acculturation et a effacé toute spécificité identitaire et culturelle chez le citoyen.
En même temps, la politique du développement interne restait statique, avec une forte disparité socio-économique Nord-Sud et Est-Ouest[3], et l’éducation, l’enseignement supérieur et la culture périclitaient de mal en pis.
A vrai dire, le citoyen n’attendait rien d’un régime dissimulant son incapacité à faire face aux problèmes de son pays avec des demi-mesures ou avec la censure, et comme le dit le proverbe arabe « celui qui n’a rien, ne donne point[4] ». Au contraire, et sans avoir l’intention de faire les états généraux de la culture en Tunisie, ce pays était pendant longtemps terre de la cinéphilie et berceau du premier festival international panafricain du 7eme art, les Journées cinématographiques de Carthage (JCC), et pourtant, la situation des arts et de la culture connaît une véritable hécatombe. Le parc se rétrécit de plus en plus et les statistiques sont sans appel : en 1955, les salles de cinéma étaient au nombre de 116 ; en 1990, elles ont fléchi à 78 ; en 1998 à 40, en 2001 à 36, 22 salles en 2008 pour arriver à 13 salles en 2015.
Dans les universités, et selon la Fédération Générale de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique (FGESRS), environ 60% des enseignants n’ont pas de thèses et sont constitués de jeunes assistants et autres vacataires et contractuels, ce taux dépasse les 90% dans les régions non-côtières.[5] Bon nombre d’entre eux n’envisagent pas évoluer dans leur carrière, car leur statut de titulaires les réconforte, d’un côté, et la promotion est peu incitative, d’un autre. Ayant à son actif bon an mal an 60.000 diplômés chaque année pour une population de 10,4 millions de personnes, l’université tunisienne semble être décrédibilisée et l’employabilité de son diplôme est peu compétitive.
Troisième partie: Pourquoi y a-t-il tant de tunisiens à Daech ? Pour une autre lecture du statu quo (3/8)
[1] L’Agence Tunisienne de Communication Extérieure ou ATCE est l’organe moteur de la machine de propagande du régime.
[2] La Tunisie a déposé un dossier commun avec le Maroc pour l’organisation de la coupe du monde de 2010.
[3] Faycel Zidi. Politiques économiques et disparités régionales en Tunisie : une analyse en équilibre général micro-stimulé. Economies et finances. Université de la Sorbonne nouvelle — Paris III, 2013
[4] Son équivalent en anglais « you cannot give what you lack » et en italien « celui qui n’a rien, n’est rien ».
[5] Sami Aouadi, Réflexions sur l’état des lieux et la réforme de l’enseignement supérieur et la recherche scientifique : https://blogs.mediapart.fr/salah-horchani/blog/040614/tunisie-reflexions-sur-l-etat-des-lieux-et-la-reforme-de-l-enseignement-superieur-et-la-recherch
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