Le monde n’est pas malade
Il y a un truc qui me crispe beaucoup en ce moment : la tendance à regarder l’actualité politique à travers le prisme de la “santé…
Le monde n’est pas malade

Il y a un truc qui me crispe beaucoup en ce moment : la tendance à regarder l’actualité politique à travers le prisme de la “santé mentale”. On voit ça à une échelle individuelle (“Trump est fou”) et macroscopique (“le monde est fou”). Il y a tellement de choses qui ne vont pas là-dedans que je ne résiste pas à l’envie d’écrire un petit truc. Et pour comprendre pourquoi ce genre de déclaration pose problème, il faut commencer par aborder la question du sanisme. Que fait-on lorsqu’on regarde la société à travers le prisme de la pathologie ?
Petite caution en préambule : tout le monde adopte des positions politiques malgré des lacunes, c’est normal. Et la bonne attitude à avoir, c’est de garder à l’esprit ces limites, d’avancer prudemment et d’écouter celles et ceux qui en savent davantage. Le fait d’être concerné.e n’empêche ni l’ignorance ni les angles-morts. À titre personnel, je me reconnais dans l’anti-validisme, l’anti-sanisme et l’anti-psy… Mais ces sujets sont extrêmement délicats et je me sens bien mal outillée pour les traiter. Donc je vous encourage à aller lire le travail de personnes plus compétentes sur la question. Je mets une petite bibliographie et des liens en fin d’article.
Je n’ai jamais été psychiatrisée et je ne veux pas étaler mes auto-diags ou pairs-diags pour justifier que j’écrive sur le sujet. Je prends la parole depuis une intersection qui fait de moi une personne concernée puisque je suis trans et droguée, deux populations que la culture dominante ne cesse de pathologiser. De fait, le sanisme, la toxicophobie et la transphobie s’éclairent mutuellement et révèlent une partie de ce qui est en jeu quand on déclare vivre “dans un monde de fous”.
Le sanisme comme outil de contrôle
Je pense en premier lieu au fait qu’on volé à ces trois populations la possibilité de faire vivre leur culture dans l’espace public. On pourrait le dire ainsi : l’écrasante majorité des discours qu’on entend sur la transidentité, sur la drogue ou sur la folie ne vient pas des personnes trans, des UD ou des fols. Ce sont d’autres — souvent des membres éminents de la culture dominante, figures institutionnelles et légitimées — qui parlent à notre place. Leur discours est largement condescendant et paternaliste : ils qualifient ces trois réalités de déviances (relativement à l’idéal de vie bonne qu’ils incarnent et promeuvent).
De sorte que notre existence sociale est d’emblée emprisonnée dans des discours venus de l’extérieur. Les préjugés discriminants circulent plus vite et plus facilement que nos propres prises de parole. Le déséquilibre est immense : pour une personne concernée qui exprime son expérience, on entend dix autres se prononcer sur une réalité dont ils n’ont jamais fait l’expérience. On empêche donc qu’émerge une culture “authentique”, c’est-à-dire ancrée dans les vécus des concerné.e.s. C’est aussi ça le sanisme : on pathologise des cultures, des savoirs, des discours. Des vies représentent d’autres perceptions, d’autres rapports à soi, d’autres manières de produire du sens et cette différence est semble-t-il immédiatement identifiée comme malade et donc mauvaise : c’est une “folie”, une irrationalité, une menace pour soi et pour les autres…
Par là, on refuse de prendre en charge la différence pour elle-même. Au lieu de penser l’espace social comme un territoire traversé de pratiques, de croyances et de sensibilités diverses, répondant à leur logique propre, au lieu d’examiner ces réalités dans leur particularité et d’évaluer leurs effets, de questionner leur sens, on simplifie le problème et on adopte une approche résolument binaire : d’un côté, ce qui est conforme aux normes ou aux idéaux dominants est identifié comme sain et, de l’autre, tout ce qui s’en éloigne est considéré comme pathologique. Au lieu, donc, de faire le travail nécessaire pour réellement penser l’espace social comme pluralité de modes d’existences, au lieu de réfléchir à la conflictualité de ces modes, on sur-simplifie l’analyse et on s’en remet à une cause si pratique : la maladie (mentale).
Plutôt que de se demander “comment ?” — comment un système oppressif se met-il en place ? Comment s’y opposer ? — on se demande “pourquoi ?” et on tombe immédiatement sur une réponse psychologique et individualisante : “Macron est fou/incompétent, etc.” Non seulement cette “analyse” est une impasse politique (que fait-on d’un tel constat ?), mais elle a le terrible travers de perpétuer des clichés sanistes complètement faux (en l’occurrence que les fols seraient dangereux.ses). Et pour en revenir au parallèle que je faisais plus tôt, c’est aussi une manière de réduire les individus à une seule caractéristique : la meuf trans n’est qu’une meuf trans, le drogué n’est qu’un drogué, la folle n’est qu’une folle. Comme si l’individu en question ne résumait qu’à cela — comme si toutes ses actions s’expliquaient par là.
Je fais le pari que les décisions de Trump tiennent davantage au suprémacisme blanc qu’à son équilibre psychologique. Je fais le pari que Musk est un danger parce qu’il est l’expression du techno-capitalisme et non parce qu’il consomme des substances illicites. Stigmatiser l’usage de drogue ou une supposée “maladie mentale”, c’est détourner l’attention de la réalité politique : les actions de Trump comme celles de Musk sont globalement logiques et cohérentes. Elles vont dans le sens de leurs intérêts individuels et des intérêts de leur classe. On explique mieux le racisme, la transphobie ou la restriction des libertés individuelles par le fascisme et le capitalisme que par la réalité psychique d’un ou plusieurs individus au pouvoir. C’est d’ailleurs vrai au-delà de ces sphères : toute discrimination sert l’intérêt de la classe non-discriminée.
C’est une des raisons pour lesquelles “not all men” est une réponse absurde puisque tous les hommes bénéficient directement ou indirectement du sexisme systémique — et c’est bien pour cela qu’il est si difficile de le combattre. Combien d’hommes maintiennent — sans même s’en rendre compte — l’ordre patriarcal, sans éprouver en eux-mêmes aucune haine ou mépris des femmes ? Combien d’hommes qui se disent féministes s’attachent effectivement à lutter contre le patriarcat ?
Peut-être que la haine, quand elle existe, peu importe contre qui elle est dirigée, est un effet de bord de cette logique de classe : on commence par défendre ses intérêts (son argent, ses privilèges, son territoire) et on en vient à haïr tout ce qui représente une menace. Ce serait un point de convergence entre le politique et le psychologique : la haine de l’autre viendrait de la peur qu’il menace mes intérêts et/ou qu’il se mette en travers de mon désir d’augmenter mes privilèges.
Bref : Trump n’est pas raciste et misogyne parce qu’il serait “fou”. Trump est raciste et misogyne parce que c’est un homme blanc qui veut accroître sa domination. Parce qu’il est une pièce maîtresse d’un système dont la classe dirigeante est quasi exclusivement blanche et majoritairement masculine. Parce que cette classe dirigeante cherche à asseoir son pouvoir de manière toujours plus ferme.
Comment ne pas voir Trump et Musk comme des purs produits de l’idéologie dominante ? A-t-on vraiment l’impression que leurs discours détonnent complètement avec ce que les Etats-Unis produisent comme narratifs depuis 70 ans ? Leur attitude contraste-t-elle avec la mythologie de l’héroïsme viril, la fascination pour la technologie, l’obsession de la puissance militaire ou le fantasme de la conquête spatiale que diffuse massivement Hollywood ?
Nous ne pouvons nier la continuité logique entre leur politique et la culture dont ils sont issus. Et nous ne pouvons nier que cette culture est la nôtre : nous y participons toutes et tous à des degrés divers.
Quel monde idéal ?
Ce type de lecture opposant une norme de santé à la pathologie n’est pas plus pertinente quand le diagnostic concerne la société toute entière. Lorsque l’on déclare que “le monde est malade”, sous-entend-on qu’il était en bonne santé ? Si oui, quand ? À quoi ressemble un monde en “pleine forme” ?
J’ai beau être très perplexe face à l’opposition sain/malade de manière générale, je dois admettre qu’elle est intuitive à l’échelle de sa propre vie : je comprends que “je tombe malade” par effet de comparaison à un état que j’ai identifié comme normal ou habituel. Bien sûr, c’est déjà une sur-simplification arbitraire : j’ai fini par accepter un mal de dos chronique mais je me déclare malade quand il faut que je me mouche toute la journée. Mais au moins, j’ai envie de dire, on s’appuie sur une comparaison très nette : hier je respirais bien, aujourd’hui mon nez est complètement bouché.
Que l’état du monde aujourd’hui nous affole, comment ne pas le comprendre ? Mais s’en remettre au concept de pathologie sans avoir un modèle de “monde sain” à présenter, cela ressemble sacrément à une impasse théorique. Plus embêtant encore, considérer qu’il existe — même virtuellement — un monde “en bonne santé”, c’est nécessairement accepter que l’on structure la société selon cette bipartition normative. C’est qu’on est à l’aise avec l’idée qu’il y a des sensibilités valides et des sensibilités “déviantes”. Rêve-t-on d’un monde où toutes les sensibilités cohabitent ? Ou rêve-t-on d’un monde où l’on a éliminé les sensibilités jugées incompatibles ? Et comment justifie-t-on l’idéal à partir duquel on juge la compatibilité des sensibilités ?
Autrement dit : quel sens — politique et non médical — veut-on donner au concept de folie ou de santé mentale ? Une bonne “santé mentale” renvoie-t-elle à une psychologie adaptée au monde dans lequel on vit ? Que signifie cette adaptation à un monde injuste ? Que veut dire “réussir” dans un monde violent ? Ces questions, pour pertinentes qu’elles soient, sont un peu dangereuses, parce qu’elles ouvrent la porte à un discours que l’on entend de plus en plus souvent à gauche et qui met de l’huile sur le feu qu’il croit éteindre.
Je parle de l’idée qu’il faut “repolitiser” la santé mentale. La santé mentale est une construction sociale, donc elle est, par défaut, politique. C’est à peu près comme si l’on parlait de “repolitiser la démocratie”. On peut vouloir défendre l’importance de rappeler que la santé mentale est un concept politique dès le départ, le souci, c’est que celles et ceux qui parlent de “repolitiser” la santé mentale ne font que déplacer le problème : ce ne serait pas une affaire d’individu mais une affaire de causes systémique. C’est la société qui rend les gens malades — donc, c’est la société qui est malade. Mais avec ça, on n’a pas avancé d’un iota.
C’est la critique formulée à l’encontre du livre de Claire Touzard dont le propos est de dire “nous ne sommes pas fous, c’est le monde qui est fou, ce sont les dirigeants qui sont fous” — et ainsi, ne questionne pas le concept même de “santé mentale” ni n’interroge sa généalogie et ses implications. “Ce n’est pas moi le fou, c’est l’autre” n’est pas le flex qu’on croit.
La santé mentale est un concept politique au sens où son origine est politique — mais c’est surtout un concept fumeux, au même titre que celui de santé tout court. J’en ai parlé plusieurs fois — notamment dans mes vidéos autour des drogues –, la santé est une question philosophique (éthique, existentielle) et non médicale. Rien ne justifie que la médecine soit normative : qu’elle maîtrise la mécanique physiologique n’implique pas qu’elle puisse statuer sur ce qui relève du “bon” ou du “mauvais” pour un corps. Faut-il rappeler à quel point les critères de la médecine semblent étrangement coïncider avec les exigences de performances liées à la “capacité de travail” ?
Ce n’est pas vrai que pour nos dispositions corporelles. Il existe des “situations mentales” qui ne sont pas handicapantes en elles-mêmes mais qui le deviennent uniquement à cause de l’organisation économique et politique dans laquelle on vit. Un TDAH n’est un souci que dans une société travailliste comme la nôtre. Dans le même ordre d’idées, certains comportements sont perçus comme problématiques simplement parce que la société en tant que système de normes exige des individus des comportements différents — et non parce que c’est effectivement toxique. Faut-il rappeler que l’homosexualité était considéré comme une maladie par l’OMS jusqu’en 1990 ? Que la transidentité est encore aujourd’hui traitée comme une maladie en France ?
Qu’est-ce qu’une société saine ? Est-ce seulement possible que ça existe ? Et quand je pose cette question, je ne demande pas si les êtres humains sont capables de la mettre en place concrètement — je demande si elle peut même exister sur le seul plan théorique. J’en doute sérieusement. Parce que l’idéal de sanité est précisément le produit de la fiction saniste. La sanité se construit sur son envers — le malsain — dans une sorte de définition circulaire qui ne repose sur rien. La fiction saniste opère sur la base de son énonciation — c’est-à-dire de la personne ou de l’institution qui affirme cette distinction. Ce qui est bon pour l’un.e ne l’est pas pour l’autre. Il faut bien admettre que les sensibilités ne sont pas toutes compatibles et qu’il n’y aucun principe transcendant qui permet de hiérarchiser la légitimité des sensibilités. Autrement dit : ce qu’on appelle “sain” ou “malsain”, c’est ce qui correspond à ce qui est bon et mauvais pour la norme dominante ou la classe dirigeante.
C’est un peu comme le concept d’intérêt général : ça n’existe pas. Les intérêts sont divergents. On peut penser l’intérêt du “plus grand nombre” mais pas de tout.e.s : pour aller dans le sens de l’intérêt des pauvres, il faudra bien aller contre l’intérêt des riches. Pour le suprématiste blanc, une société saine est une société où les non-blancs sont dominés. Le militant de gauche peut bien brandir son idéal d’une société sans domination — c’est un conflit de valeurs et celui-ci ne sera pas résolu dans le “libre marché des idées”. On ne se libère pas de la domination suprématiste avec des arguments convaincants. À titre personnel, je suis contre toute forme de compétition — une société “saine”, pour moi, serait égalitaire. D’autres êtres humains s’épanouissent dans la compétition et sa résultante inégalitaire. Personne n’a absolument tort ou raison : il y a une divergence de sensibilité et d’intérêt. On peut défendre rationnellement sa position sans s’en remettre à une autorité transcendante.
La question n’est donc jamais de savoir “qui est fou ?” ou “qui a la bonne sensibilité ?” mais “quelle est la stratégie à mettre en place pour défendre son intérêt ?”. Je peux ressentir le besoin de m’assurer que ma position est “juste”, raisonnable, audible par d’autres et donc en un sens légitime. Mais cette justification est secondaire au sens où elle est précisément le produit de mon intérêt — c’est parce que je veux un monde sans domination que je veux un monde où les gens prennent la peine de mettre à l’épreuve la légitimité de leur position (et non l’inverse). Est-il toujours indispensable de distinguer entre les deux ? Peut-être pas. Le fait est qu’il ne me semble pas tenable de défendre que ma sensibilité est “la bonne”.
Donc non, le système capitaliste n’est pas fou : il prospère et s’étend selon ses propres termes. Son principe même est l’extraction, la prédation, la domination et la confiscation des moyens de production. De ce point de vue, il est en pleine forme. Rien ne nous empêche de proposer d’autres modèles — mais si l’on commence à justifier notre lutte parce qu’on serait du côté de la sanité tandis que le modèle en place serait “malade”, alors cela revient à s’en remettre à une morale transcendante. Pas sûr que ça soit exactement cohérent avec une approche de gauche matérialiste.
Veut-on vraiment défendre l’idée qu’il pourrait exister une société fondamentalement saine ? Qu’est-ce que ça voudrait dire ? On dirait un idéal de symbiose totale où chaque individu collerait parfaitement aux normes en place. Est-ce même enviable ? N’est-ce pas un idéal dangereux ? Une espèce de perfectionnisme figé. Il me semble au contraire pertinent de considérer que la société et l’individu sont toujours dans une relation dialectique. Oui, le collectif est nécessairement aliénant — au moins en partie. Il y a du frottement, de la conflictualité — on peut observer tout ce qui, dans l’organisation collective, crée de la souffrance, et en fonction, tenter d’ajuster çà et là, de contredire les normes qui créent de l’injustice… Mais il faut comprendre que cela ne correspond pas à une progression linéaire idéale. Ces modifications créeront sûrement d’autres frottements et souffrances et il faudra ajuster encore et encore.
La question n’est donc pas de savoir si nous sommes dans un monde malade ou sain mais si nous sommes effectivement dans une logique d’analyse et d’adaptation constante des mécanismes politiques et sociaux.
L’autoritarisme normatif
Personne n’aime souffrir et personne n’aime être malade. Mais ce qui est audible au niveau corporel — l’équivalence souffrance/maladie — est beaucoup plus retors et dangereux au niveau mental. Les notions de “folie” ou de “santé mentale” doivent être comprises comme des concepts strictement politiques : leur histoire comme leur utilisation actuelle révèlent pleinement leur fonction normative. Il ne s’agit pas du bonheur des individus mais de contrôler et d’écarter des populations dont on estime que la sensibilité ou la logique met en péril l’ordre public.
À gauche, puisqu’on a le réflexe de regarder les problèmes par le prisme du système, on est vite tenté.e.s de distinguer les souffrances psychiques dues à des causes innées de celles dues à des traumatismes (donc des causes externes). De sorte qu’on oppose les personnes “victimes” de la biologie de celles victimes de la société. En faisant cela, on prend le risque de sous-entendre qu’il y aurait d’une part les “vrai.e.s malades”, celles et ceux dont la vie — voire le destin — est essentiellement définie par la maladie et, de l’autre, celles et ceux dont les souffrances sont accidentelles. Aussi, on se représente ces dernières comme des personnes “complètes” (ou en “bonne forme”) qui vivent un jour un truc traumatisant et en ressortent comme “fragmentées”. Elles auraient ensuite à faire un travail (thérapeutique) pour “redevenir normales”. Une telle représentation masque le plus important : le normal est une fiction ! Que cette fiction soit omniprésente ne suffit pas à fonder sa légitimité.
Parce que le rejet de la souffrance est peut-être une des rares choses universelles, on s’autorise à faire de l’absence de souffrance un idéal inquestionnable. Cela conduit à une sur-simplification : tout est regardé à travers le prisme de la douleur et de sa possible suppression — quitte à vouloir enfermer celles et ceux qui souffrent. Ce n’est pas la souffrance qui compte (ni sa forme, ni sa cause), mais la fonction politique de la catégorisation de “folie”.
Le sanisme est une idéologie qui prône une norme neuropsychologique “valide” et discrimine les personnes qui sortent de cette norme. C’est aussi une tendance à la pathologisation et à la médicalisation de toutes situations de détresse — notamment quand les facteurs sont externes à la maladie et/ou hors du champ d’action de la personne. De ce point de vue, la psychologie (au sens large) est avant tout une institution, c’est-à-dire un pouvoir. Et chaque fois que nous observons le monde et les individus qui le peuplent par le prisme d’une explication psychologique, nous reproduisons ce pouvoir, nous reconduisons les normes qu’il promeut, nous participons à une culture bien précise.
L’OMS décrit la santé mentale comme un universel, un « état de bien-être qui permet à chacun.e de réaliser son potentiel, de faire face aux difficultés normales de la vie, de travailler avec succès et de manière productive, et d’être en mesure d’apporter une contribution à la communauté ». Comment ne pas voir la “couleur idéologique” d’une telle définition ?
Alors, je me demande : d’où vient cette intuition de normalité ? Parce qu’il semble clair que nous sommes habitué.e.s à penser à l’intérieur de cette opposition. Qu’est-ce qu’on appelle “normal” ? Je pense à l’équivalence antique des transcendantaux : Vrai = Bon = Beau. Est-il possible que la croyance en cette équivalence soit profondément ancrée en nous, déterminant ainsi notre manière d’évaluer les objets qui composent l’expérience ? Comme si nous étions persuadé.e.s que le bon est forcément vrai et beau et que cela nous conduit à interpréter le mauvais comme « faux » et « laid » — ce qui n’est d’ailleurs jamais loin de « monstrueux ».
On ne mesure pas tout ce qui se cache d’autoritaire derrière cette triade. De deux choses l’une : soit il existe quelque chose comme une Vérité Transcendante et elle représente donc par définition une autorité implacable devant laquelle nous devons nous soumettre soit c’est à nous, en tant que collectif d’individus, de construire, ensemble, des critères, des valeurs pour réguler la vie sociale. La première option est directement incarnée par les institutions religieuses puisqu’elles assument complètement de promouvoir une morale absolue. N’en va-t-il pas de même avec la santé mentale et l’institution psychiatrique ? Le danger — particulièrement visible dans le cas du sanisme — consiste à attribuer une valeur de Vérité Transcendante (et donc éternelle) à ce qui est en réalité le fruit d’une construction historique.
J’adore cette phrase de Spinoza “ce n’est pas parce que nous jugeons qu’une chose est bonne que nous la désirons, c’est parce que nous la désirons que nous la jugeons bonne”. Et j’ai envie de jouer avec : “nous jugeons qu’une chose est bonne parce que nous la pensons vraie et nous pensons qu’une chose est vraie parce que nous la jugeons bonne”. C’est ainsi que cette équivalence fonctionne par confirmation mutuelle pour former une espèce de tache aveugle de la pensée. On ne questionne pas A parce qu’on le croit fondé sur B, et quand il s’agit de questionner B, on s’y dérobe en affirmant qu’il est fondé par A. Il faut éprouver cette relation des concepts entre eux pour comprendre qu’ils se fondent mutuellement et qu’ils sont donc moins solides qu’on est tenté.e.s de le croire — pour percevoir l’autorité arbitraire qu’ils reconduisent.
David Mcnutt est un neuropsychoparmacologiste anglais. Il est célèbre pour ses travaux autour de la dangerosité des drogues et notamment à cause d’un article intitulé “La MDMA est-elle moins dangereuse que l’équitation ?”. Je vous passe les détails de son calcul (j’ai le projet d’une vidéo ou d’un article sur le sujet) mais il en arrive à la conclusion, qu’en effet, l’équitation est plus dangereuse que la MDMA. Alors qu’il était membre d’un comité nommé par le gouvernement pour réformer les politiques des drogues, cet article lui a valu beaucoup de problèmes et l’échange qu’il a eu avec Jaqui Smith, ministre de l’intérieur, est terriblement révélateur :
JS : Vous ne pouvez pas comparer la dangerosité d’une activité légale avec celle d’une activité illégale.
DN : Pourquoi pas ?
JS : Parce que l’activité en question est illégale.
DN : Mais pourquoi est-elle illégale ?
JS : Parce qu’elle est dangereuse.
DN : Ne doit-on pas comparer la dangerosité pour décider ce qui doit être illégal ?
JS : Vous ne pouvez pas comparer la dangerosité d’une activité légale avec celle d’une activité illégale
Les choses sont-elles illégales parce qu’elles sont mauvaises, ou croit-on qu’elles sont mauvaises parce qu’elles sont illégales ?
Je comprends qu’il est difficile de vivre en dehors de l’opposition « bon/mauvais ». Nous avons tendance à tout voir par ce prisme et comme le mauvais est toujours pensé à partir du bon, à partir d’un idéal de bon, il est également perçu comme un dysfonctionnement, une erreur, un bug. Cette opposition est vécue dans notre chair de la manière la plus simple possible : j’attrape un rhume, je me sens « malade », je m’éprouve comme coincée dans une version dysfonctionnelle de moi-même, et je n’aime pas ça, je rejette ce moment, je vis cela comme un échec, j’ai hâte que ça passe. Ça devient un référentiel pour « malade » : un truc moins bien que « l’état par défaut ». Peut-être qu’une société saniste, c’est aussi une société qui impose son idéal de sanité comme « état par défaut ».
On se dit : « le but d’une société est de s’organiser pour vivre en harmonie et nous produisons de l’injustice — donc la société dysfonctionne », ce qui devient « le monde est malade/fou ». Mais l’erreur est de partir du principe que “La Société” a un but. Nous sommes justifiées de vouloir nous battre pour une société plus juste mais nous ne pouvons en déduire qu’une société injuste est “anormale”. De fait, une société est une collection d’intérêts divergents et nous sommes obligé.e.s de reconnaître que ceux qui décident de l’organisation du monde ne visent pas, en effet, cette vie harmonieuse pour toutes et tous. Chaque société est traversée par différents objectifs et qu’il y ait une “tendance dominante” ne dit rien de sa validité — ni dans un sens ni dans l’autre.
Quel est cet objectif de société ? Cela ressemble à un idéal bourgeois de société apaisée — pure harmonie ou symbiose. Oui, le conflit est désagréable, je le reconnais. Nous avons tendance à fuire l’inconfort et il est donc tentant de croire que la seule raison d’être du conflit est temporaire : qu’il n’est qu’un moyen pour obtenir la justice — pas une fin désirable en elle-même. Mais ce n’est peut-être pas la bonne manière de voir les choses. Ce n’est pas « soit le conflit est un moyen soit il est une fin ». Le conflit peut être une condition. C’est-à-dire que l’on pourrait partir du principe que la vie est intrinsèquement synonyme de lutte. Quoiqu’il arrive, il faut se battre. Toute vie est dialectique — tension contre un réalité qui ne va pas dans son sens. L’objectif n’est peut-être pas d’éradiquer toute lutte ou conflit mais “d’optimiser” les conditions dans lesquelles nous luttons.
On pense parfois le judiciaire dans une opposition entre répression et prévention. Ces deux propositions semblent mues par un idéal d’éradication du délit ou du crime. L’idéal de “justice réparative” représente précisément un troisième terme : (trop) schématiquement, cela revient à accepter l’inévitabilité des comportements délictueux ou criminels pour interroger la meilleure manière de gérer leurs conséquences. La psychiatrisation comme la prévention en santé mentale sont aussi deux manières de vouloir supprimer de l’espace public ces sensibilités différentes plutôt que d’adapter la société à cette diversité.
Conclusion
De la même manière qu’une bonne part du développement personnel et des spiritualités “bas de gamme” reposent sur une promesse de “résolution” des tensions internes, visant un idéal naïf de sérénité totale qui réprime une dimension essentielle de l’expérience humaine — la douleur –, le fantasme de la société parfaitement harmonieuse est aussi une esquive, une manière de refuser une dimension fondamentale de l’expérience sociale — le conflit. Il me semble que ce genre de fuite ne fait qu’aggraver le problème. Une société, comme un individu, est plus moins capable de gérer ses conflits internes — et “gérer” ne veut pas dire supprimer.
L’incapacité à gérer le conflit pousse à trouver des solutions simples et à les imposer. Evidemment, ce sont toujours les mêmes qui subissent ces décisions. L’universalisme est une manière de résoudre les conflictualités en éradiquant les différences et donc en contrôlant les minorités. En ce sens, le sanisme est un fantasme universaliste puisqu’il repose sur un aplanissement des psychologies selon une norme qui cherche à se faire passer comme naturelle et évidente.
Le monde n’est pas malade car aucun monde n’est sain pour tout le monde, car nous ne sommes pas tout.e.s identiques. Il ne faut pas rêver d’une société qui éradique les différences au profit d’une harmonie fantasmée mais d’un projet collectif de lutte contre les injustices systémiques. La lutte n’a pas besoin d’un idéal de société parfaite pour être justifiée.
Bibliographie / liens
Baggs, M. (2012). What Makes Institutions Bad. https://web.archive.org/web/20230323170720/https://ballastexistenz.wordpress.com/2012/01/23/what-makes-institutions-bad/
Despret, V. (2001). Ces émotions qui nous fabriquent. Les empêcheurs de penser en rond.
Dormeau, L. (2025). Psychiatrie et mad studies : faire du (non-)sens ensemble. In C. Froidevaux-Metterie (Ed.), Théories féministes. Seuil.
Dormeau, L. (2025) Travail émotionnel et subjectivité limite : ce qui en nous déborde. In Psychologies, genre et société, 5 https://www.psygenresociete.org/545#bodyftn30
Live twitch avec Léna Dormeau et Spinopizza en réaction à une émission de Blast sur le livre de Claire Touzard. Je vous recommande chaudement d’écouter la contextualisation de Léna Dormeau au début de la vidéo. https://www.twitch.tv/videos/2529012878
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