Carlo Emilio Gadda — “L’Affreux pastis de la rue des Merles” (1957)
On a maintes fois présenté « L’Affreux pastis de la rue des Merles » de Gadda comme l’un des défis littéraires de ce siècle vingtième qui…
Carlo Emilio Gadda — “L’Affreux pastis de la rue des Merles” (1957)

On a maintes fois présenté « L’Affreux pastis de la rue des Merles » de Gadda comme l’un des défis littéraires de ce siècle vingtième qui pourtant n’en manque pas, de ces bouquins que si vous arrivez à la fin, alors bravo-moi-j’ai-jamais-réussi, de ces imbroglios narratifs et langagiers sortis des malles d’un démiurge fou, acharné et tyrannique avec son lecteur. Pourtant, si on voulait faire l’esquisse de ce roman sous son plus simple appareil, on pourrait dire qu’il s’agit d’une enquête policière pas très compliquée à suivre, dotée d’une poignée de personnages qui font vite leur trou dans l’imagination, réduite à un espace restreint, et narrée dans le respect d’une chronologie journalière. Le siècle de Joyce et de Faulkner a vu passer plus ardu.
Mais peu importe que « L’Affreux pastis » soit difficile ou pas, c’est pas un concours de complexités masturbatoires ici, ce qui compte c’est de constater que sa densité, pour réelle qu’elle est, prend racine sur une trame assez banale. Le commissaire Ingravallo enquête sur un vol de bijoux doublé d’un meurtre, le tout survenu dans un immeuble du centre de Rome, rue des Merles, via Merulana. Cependant, Gadda situe son embrouille au cœur de la Ville éternelle de 1927, drapée de chemises noires fleurant l’ordure. La Patrie traverse des heures lugubres, à la botte d’un Benito « Magna Merda » (tel le surnom que lui attribue le narrateur) qui n’est pas le moindre des personnages du livre, rhabillé qu’il s’y trouve pour quarante-trois hivers et toutes les mi-saisons autour, au fil de grotesques et désopilantes descriptions de son auguste personne.
Et cette toile de fond fasciste est peut-être ce qui motive l’écrivain milanais à construire une prose aussi dingue. (Peut-être, car ce n’est que ma première lecture, et bienheureux celui qui peut essorer pareil texte d’un coup sec.) Le roman est écrit en contrecoup, a posteriori de l’État mussolinien : premier jet dans un confidentiel journal en 1946, version définitive onze ans plus tard. Mais voyons, « l’Omnivisible fumier » (autre surnom du Duce) a chanté la grandeur péninsulaire, exalté de l’Italie son histoire robuste et sa géographie érectile, apologisé la Rome de la louve et des Césars ? Faisons pareil. Par contrepied s’entend, à grands coups de karcher dans son mythe à lui… réécrivons nous aussi trois mille ans de civilisations et trois cent mille kilomètres carrés de république, la mythologie latino-italienne à travers les âges et les vallées, les dialectes, les littératures. Et l’affaire initiale de devenir, en effet, prétexte à un sacré pastis, lequel pastis n’est pas ici un breuvage spermoïdo-putaing-cong, mais une « situation embrouillée, inextricable », Larousse nous en soit garant.
Est convoquée dans « L’Affreux pastis » une myriade vertigineuse de références : Virgile, Ovide, Dante, Pétrarque, les grands peintres de la Renaissance, Foscolo, Manzoni, de plus modernes italiens aléatoirement retenus par la postérité, et par-ci par-là des philosophes grecs (que le narrateur prend un malin plaisir à citer brut-de-texte et sans traduction), des Rabelais ou des Tolstoï qui s’inviteraient même, le tout dans une joyeuse pléthore de pastiches, d’allusions ou d’emprunts. Mieux, le peuple rejoue les figures mythiques. Ainsi de l’assassinée Liliane Balducci, une superbe louve à l’envers, frustrée d’avoir épousé le mauvais jumeau, ce Remus lourdaud et sans charme qui n’a jamais su lui offrir de descendance. Ainsi de Zamira, affreuse tenancière de bordel édentée reprenant les traits de Circé lors d’une scène d’hallucination virtuose. Ainsi de bien d’autres, pour ne pas dire de tous. De là cette image collant à la peau de Gadda, d’un Joyce italien qui avec « L’Affreux pastis » aurait offert à Rome et à l’Italie un « Ulysses » taillé sur mesure. Joyce avait condensé l’Odysséed’Homère, et tout un patrimoine irlandais immémorial, dans vingt-quatre heures d’action ; Gadda pour l’Urbs prend une dizaine de jours — il faut bien qu’enquête se fasse — mais le procédé est comparable à plusieurs égards.
Le « Pastis » ne copie pas « Ulysses » cependant, car la finalité de l’écriture est différente. Gadda s’intéresse moins au sujet qu’à l’objet. Il évacue le barnum joycien du flux de conscience et de l’intériorité des personnages, et y substitue le fantasme d’un langage qui parviendrait à cerner sous toutes les coutures et formes possibles ce qu’il désigne. L’univers créé par Gadda est d’abord langagier : le « Pastis » est un dictionnaire qui se réveillerait pour se mettre en récit, un réservoir à mots d’une richesse parfois éprouvante, invitant en tout cas nos âmes de pauvres semi-lettrés à plus d’humilité. Le parler des personnages est crucial : Gadda écrit comme ils jactent, retranscrit fidèlement leur discours, le plus souvent par de charmantes dérives à l’indirect libre qui contribuent à triturer la langue. De voix en voix les signifiants débordent, matraquent les signifiés, saturent le texte de leur « ubiquité étourdissante » (pour reprendre à peu de chose près la formule d’incipit). Il suffit de lire dans les premières pages, ce qui motive le commissaire Ingravallo à exercer son métier d’enquêteur :
« Il soutenait, entre autres choses, que les catastrophes inopinées ne sont jamais la conséquence ou l’effet, comme on voudra, d’un seul et unique motif, d’une cause au singulier, mais l’équivalent d’un tourbillon, d’un point de dépression cyclonique dans la conscience du monde : point vers lequel ont convergé toute une multiplicité de facteurs conspirants. Il disait aussi sac de nœuds, pétrin, micmac ou pot-aux-roses. Mais le terme juridique ‘les mobiles, le mobile’ s’obstinait à lui venir aux lèvres, presque contre son gré. »
La théorie d’Ingravallo est appuyée par le pullulement de la langue qui l’expose : motif, cause, facteurs, sac de nœuds, pétrin, micmac, pot-aux-roses, mobiles, mobile. Neuf désignations d’une même inconnue. Les premières appartiennent à un strict raisonnement théorique, les suivantes empruntent à l’oralité du personnage, les dernières au langage juridique. L’épuisement verbal que le brave et schizophrénique narrateur recherche sans l’atteindre, les variations de registre, de ton, de style en pagaille, sont ordonnées comme le chaos de causes et d’effets prôné par le commissaire. Et la règle s’applique trois cents pages durant, avec maestria. Les mots s’interposent entre le récit et le lecteur, font de leur mieux pour empêcher toute relation fluide entre les deux, et triomphent finalement de la trame policière, puisqu’on ne saura jamais qui a tué Liliane Balducci, ni si le voleur de bijoux se fera gauler, et encore moins si ces affaires sont liées. Le roman est-il achevé ou non ? Qu’importe, les crimes ne sont pas le cœur de l’aventure gaddienne, et sans doute pourrait-il se perdre infiniment dans ses descriptions des plus menus détails (dix fantastiques pages sur des poules courant le long d’un train, tout de même), ses digressions emberlificotées et ses polyphonies dans tous les sens, sans qu’on sache jamais le fin mot de l’histoire, car dans « L’Affreux pastis de la rue des Merles », chaque mot est un fin mot.
Théo Abarrategui
메타데이터
- post_id
- 89a8a147f862
- slug
- carlo-emilio-gadda-laffreux-pastis-de-la-rue-des-merles-1957-89a8a147f862
- url
- https://medium.com/@theo_txomin/carlo-emilio-gadda-laffreux-pastis-de-la-rue-des-merles-1957-89a8a147f862
- canonical_url
- https://medium.com/@theo_txomin/carlo-emilio-gadda-laffreux-pastis-de-la-rue-des-merles-1957-89a8a147f862
- author_url
- https://medium.com/@theo_txomin
- status
- ok
- fetched_at
- 2026-07-29 07:26:24