Une vue qui coupe le souffle (littéralement)
Acotango, un sommet de 6052 m « facile ». Comme dirait mon guide, aucune montagne n’est « facile » en soit. Certaines sont moins…
Une vue qui coupe le souffle (littéralement)

Acotango, un sommet de 6052 m « facile ». Comme dirait mon guide, aucune montagne n’est « facile » en soit. Certaines sont moins techniques, certaines sont plus « amicales », disons. Certaines semblent être moins obsédées à l’idée de vous balancer volontairement dans une crevasse.
J’en savais quelque chose parce que ce volcan, bien qu’il ne demande aucun effort technique autre que mettre un pied dans un climat ultra sec et à une altitude importante, m’avait donné une belle leçon d’humilité, quelques semaines auparavant. C’est une haute montagne qui se réalise avec des crampons et des bâtons de marche, mais sans devoir s’encorder et utiliser de piolets. Nous avions commencé à marcher à 5400 m environs, dans la noirceur, sous un vent qui me rappelait les pires journées de février, à marcher dans le Vieux-Montréal.
Je ne me sentais pas trop mal, malgré ma courte nuit, le froid, et la légère nausée qui avait apparu à force de prendre des courbes dans le sable dans un taxi pas-fait-pour-le-tout-terrain.
Après une quinzaine de minutes de marche, toutefois, je n’arrivais toujours pas à prendre mon rythme. Je commençais à voir flou. Je ne me sentais pas essoufflée. Je n’avais pas de crampes. Je ressentais plutôt comme un mélange de « ne pas avoir mangé depuis trois jours » et d’un « léger lendemain de veille ». Mon champ de vision se rétrécissait et je sentais que j’aurais pu dormir là, maintenant. Venant de la fille qui a besoin de mélatonine, de tisane et de vingt minutes de yoga yin pour pouvoir fermer l’œil, dormir « là maintenant » est tout sauf normal.
À un moment, mon guide s’est retourné, constatant que j’avançais beaucoup plus lentement qu’à mon habitude. Nous avions fait quelques sommets ensemble, et il connaissait ma cadence. J’avais mis un genou au sol, attendant que le monde autour de moi arrêter de tourner. Me voyant comme ça, il me dit de retourner à la voiture, et d’y dormir. Maintenant. C’était clairement le sorochi, le mal de l’altitude… et ce n’était pas monter encore plus haut qui m’aiderait.
J’étais on ne peut plus frue. C’était la première fois que l’altitude me tapait de la sorte. Je me suis dit que je reviendrais : c’est bien l’avantage d’habiter dans ce coin de pays, je peux refaire les expéditions dès que j’ai une fin de semaine de trois jours et un peu d’argent extra.
Ma deuxième chance est arrivée plus tôt que je ne le croyais. Six semaines plus tard, deux amis Italiens sur le point de quitter le pays m’ont dit qu’ils voulaient faire ce sommet. J’ai sauté sur l’occasion.
L’Acontango se trouve directement sur la frontière entre le Chili et la Bolivie. Pour s’y rendre, on doit passer juste à côté du parc Sajama, un des endroits les plus magnifiques que j’ai vu de ma vie. Le climat est aride, extrême. Les paysages surréalistes en valent toutefois la peine.
Mon guide, un ami de semi-longue date, son ami nous servant de chauffeur et mes deux comparses, rencontrés lors d’un voyage d’escalade, nous sommes donc installés dans une voiture, le matériel soigneusement garroché dans la valise. En partant de La Paz, dépendamment du trafic pour sortir de El Alto, le trajet prend entre quatre et six heures.
C’est dans la communauté de Sajama que nous avons passé la courte nuit avant notre montée. Dans ce petit village se trouvent plusieurs auberges plus ou moins rustiques. C’est une zone volcanique, à plus de 4000 mètres d’altitude, qui donnent lieu à des paysages surréalistes. C’est rough. Le soleil est brûlant, mais dès qu’il se cache le froid s’attaque direct aux os. Le vent n’a aucun chill. La poussière est partout. Les couchers de soleil jettent des taches orange et roses sur les sommets enneigés des quelques volcans entourant la zone. Des troupeaux d’alpagas et de lamas, tous plus fluffy les uns que les autres broutent tranquillement les rigides brins d’herbe qui arrivent à pousser dans ce climat.
Il y a aussi des sources d’eau thermales. Certaines sont publiques, d’autres privés. Toutes procurent le luxe impensable d’un spa naturel dans ces conditions. Bref, si vous venez en Bolivie, mettez le parc Sajama sur votre check list. Re-bref, revenir dans le coin pour retenter un sommet, ça ne me rendait pas triste. Pas du tout.
Réaliser le sommet de l’Acotango ne requière pas forcément de monter en pleine nuit, au contraire de plusieurs autres. Nous avons quand même mis le réveil à 4 h, question d’être en mesure de revenir en ville la journée même. À cette heure, à cette altitude, avec ce vent… il fait FRETTE. Même pour la Québécoise endurcie que je suis.
Cette fois-ci, j’étais mieux équipée. J’étais également demeurée en altitude plutôt que des descendre dans les Yungas, préférant faire de courtes sorties avoisinant les 5000 mètres. J’avais aussi des jujubes oursons dans ma poche de manteau, que j’alternais avec des feuilles de cocas bien fraîches. Mon arme secrète. J’avais ajouté une couche de vêtement de plus de plus, ayant l’air d’un bonhomme Michelin multicolore.
Une partie de moi craignait l’ironie de ne pas pouvoir faire le sommet, une fois de plus. Je redoutais le « jamais deux sans trois ».
Du refuge, nous avons fait le trajet en la voiture jusqu’à la fin d’un chemin minier. En route, nous nous sommes enlisés dans le sable. Encore. Je dis « encore », puisque la même chose s’était produite lors de ma première tentative de montée. Quelques gorgées de sable avalées en regardant la silhouette majestueuse du Sajama et en poussant sur la voiture plus tard, nous sommes arrivés au point de départ.

Entre deux poussées sur la voiture, le soleil se lève derrière le Sajama
La montée (pour vrai, cette fois-ci)
Au point de départ de la montée, nous sommes déjà à environs 5600m. Il vente. Le soleil essaye de se lever tranquillement, mais le froid perdure. C’est un froid sec, ardu, sans merci.
La première partie de la montée se fait à l’intérieur même du cratère affaissé de l’Acotango. Le chemin est surtout constitué de sable, mêlé à de la cendre. La texture instable nous force à faire de petits pas lents. Nous prenons des pauses régulièrement. Nous dépassons rapidement le point d’où j’avais fait demi-tour lors de ma première tentative. Je me suis sentie soulagée : même si je devais rebrousser chemin, j’aurais fait plus de millage que lors de ma première fois.
À la seconde où le soleil commence à nous réchauffer, c’est le moment d’enlever une couche (ou quatre) de vêtements. Autour de nous, il y a des taches chartreuse. Du soufre. Je fais une note mentale de googler les dangers potentiels reliés au souffre. Dans un milieu sans aucune humidité pour tempérer les aléas de la météo, un peu de soleil ou un peu de vent fait toute la différence.
J’avale presque tout rond deux ours en jujubes et en offrent à mes comparses qui refusent poliment. Nous recommençons à marcher à pas de tortues en faisant des zigzags pour faciliter la montée.
En moins de deux heures, nous sommes au pied du glacier. À partir d’ici, le sable fait place à la glace. Il est temps de mettre des crampons et de prendre ce qui sera la dernière pause avant le sommet.
De là, la vue est indescriptible. Sur la droite se dresse le Sajama, plus haute montagne du pays. Sur la gauche se trouvent deux autres volcans, deux jumeaux à la tête éternellement couverte de neige : le Parinacota et le Pomerape. À ce qui parait être quelques kilomètres tout au plus, le Guallatiri, volcan chilien actif, qui tousse des petites bouffées de fumée grise.
À ce temps-ci de l’année et dans cet hémisphère, il y a des pénitents : colonnes de glaces qui peuvent compliquer l’avancée des alpinistes en étant essentiellement « dans les jambes ». Nous avons de la chance : elles ne sont pas trop hautes et ne font que « gosser » plutôt que de rendre la montée difficile ou dangereuse. J’ai mes crampons de neige que j’utilise l’hiver au Québec quand les sentiers sont trop tapés pour les raquettes. C’est amplement suffisant pour le terrain. Avec mes bâtons, j’arrive à bien circuler.
Nous prenons la dernière pente sur la droite, en faisant encore des zigzags pour économiser un peu notre énergie. Techniquement, nous sommes au Chili.
La fatigue et le manque d’oxygène sont remplacés par l’adrénaline : on voit la fin. Le sommet du volcan semble si proche. J’accélère le pas, j’ai hâte. J’ai le pied léger et je suis aisément mon guide. C’est une pente assez douce qui se dresse devant moi, parfaitement blanche.
Rapidement, je rejoins mon guide qui nous attend au sommet. Il n’y a pas vraiment d’espace pour s’asseoir. C’est essentiellement une crête étroite. Le vent refuse de se calmer. Ce n’est pas un de ces sommets d’où on peut relaxer et prendre le thé. En tout cas, pas aujourd’hui. Je tousse creux, cadeau d’un peu d’asthme qui se réveille en altitude. Nous prenons quelques photos. J’essaie de chanter « the Sound of music » avec ma boulette de coca dans la bajoue droite. Ça donne une vidéo d’un chic fou. Après tout au plus une dizaine de minutes, nous rebroussons chemin.

“Sur la gauche se trouvent deux autres volcans, deux jumeaux à la tête éternellement couverte de neige : le Parinacota et le Pomerape.”
La descente est lente, parce que j’ai peur avec mes petits crampons. Et que descendre me fait mal aux genoux. Et aussi parce que je ne me tanne pas de regarder autour de moi. Le temps est dégagé et j’ai l’impression que je pourrais voir jusqu’à Arica si je me forçais un peu. Je tente de prendre LA photo parfaite, avec un cellulaire bas de gamme. Redescendre jusqu’à notre transport aura pris moins de la moitié du temps de la montée.
Nous arrivons à la voiture où nous attend notre chauffeur. Il est reconnu que l’altitude coupe la faim, mais mon estomac n’a pas reçu le mémo. J’avale un litre d’eau et mange ce qui me reste de chocolat. Nous prévoyons faire une pause pour manger un charque plat typique du coin, mais nous avons quelques heures de route avant d’y arriver. Sur la route, je somnole, de ce sommeil rempli de soleil et du délicieux sentiment d’avoir accompli quelque chose. Seulement quelques heures d’efforts ont été nécessaires pour que je puisse cocher un sommet de plus de ma liste. Le souvenir d’un sommet « trop dure » est rapidement remplacé par celui d’un sommet « pas si pire que ça ». Les yeux fermés pour me protéger du soleil andin qui tape dans la vitre, je réalise que, parfois, tout ce qu’il faut, c’est une deuxième chance.
메타데이터
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