La dangereuse poésie de Jean-Luc Mélenchon
Commençons par un aveu : il nous arrive d’apprécier Jean-Luc Mélenchon. Le plaisir qu’il prend à parler peut être contagieux. Avec lui la…
La dangereuse poésie de Jean-Luc Mélenchon

Commençons par un aveu : il nous arrive d’apprécier Jean-Luc Mélenchon. Le plaisir qu’il prend à parler peut être contagieux. Avec lui la parole politique se garde de n’être qu’un discours technocratique et gestionnaire. Il y a dans ses mots l’horizon du vivre ensemble et la verticalité des valeurs, de l’histoire et des Idées. Sa parole n’est jamais médiocre.
Mais, d’un aveu à l’autre, cette parole est dangereuse et l’homme qui la porte justifie de retourner contre lui cette virulence que l’on trouve au cœur de ses oukases permanents.
Le romantisme politique de Jean-Luc Mélenchon, revendiquant sa pureté de gauche et exaltant le Peuple éternel, n’est qu’un avatar de plus, façon grimace ou façon trait d’esprit, des dérives du discours idéologique.
De quoi s’agit-il ? D’une manière d’escamoter le réel en lui substituant une grille de lecture préexistante, un ensemble de catégories qui façonnent une réalité de mots et d’idées.
L’idéologie permet de remplacer ce qui est par ce qui devrait être. Elle permet à Jean-Luc Mélenchon de soutenir, envers et contre tous, les figures de son panthéon révolutionnaire : Hugo Chavez, « idéal inépuisable de la Révolution » ou Fidel Castro dont les « erreurs », relatives, ne sauraient masquer son engagement, absolu, en faveur « des opprimés et des humiliés ». Ou comment au nom de l’émancipation rhétorique se trouvent toujours-déjà absous les dérives autoritaires, la limitation des libertés individuelles, le bâillonnement et la répression violente de toute opposition, la négation du pluralisme démocratique. Staline plutôt que l’Archipel du goulag. L’Idée plutôt que la réalité des individus et des corps.
Mais les lunettes de l’idéologie poussent encore davantage à la déformation. Dans cette lecture hyperpolitique du monde, privilégiant les rapports de force binaires, « l’ami de mon ennemi devient mon ami » ! Voilà la clef des petits et grands accommodements de Jean Luc Mélenchon avec tous les ennemis de l’Amérique et des démocraties libérales. S’il ne soutient jamais en tant que tels Vladimir Poutine ou Bachar al-Assad, il refuse systématiquement de les condamner en joignant sa voix à celle de ses ennemis idéologiques. Ainsi s’opèrent des glissements détestables qui le voient parler de ses adversaires politiques plutôt que de la réalité des crimes commis (d’ailleurs toujours relativisés au prétexte que les crimes sont « partout » et que, ne pouvant être tous dénoncés, il serait injuste d’en stigmatiser certains). Voir Jean-Luc Mélenchon dénoncer le trio Hollande, Merkel, Trump plutôt que la barbarie du régime syrien donne une claire idée de la hiérarchie de ses indignations.
Oui, l’idéologie et le romantisme politique, lorsqu’ils escamotent le réel derrière son récit fantasmé, deviennent les alliés objectifs de crimes commis en leur nom ou dans leur ombre.
Parce qu’il faut donc revenir au réel, il importe, en ces temps d’élection présidentielle, de laisser là l’homme et son style pour évoquer le programme du candidat. Lequel livre un cocktail détonnant de hausse massive de la dépense publique (200 milliards d’euros) et des impôts (85 milliards d’euros). Autrement dit, le vieux mirage idéologique d’une économie planifié finançant par la ponction fiscale, par la création monétaire et par la dette, de pseudos avantages sociaux (âge de départ à la retraite avancé à 60 ans par exemple) qui ne résisteront pas à la marche de l’économie réelle. Vieux mirage idéologique, encore, de lutte des classes qui verrait s’opposer frontalement capitalistes et prolétaires, le premier spoliant automatiquement le second et le second étant appelé à se venger du premier (« Si vous voyez passer un riche, faites lui les poches »).
Ou comment faire rimer idéologie avec irréalisme, irresponsabilité et antagonisme stérile.
Tout aussi symptomatique le traitement réservé par Jean-Luc Mélenchon à l’Europe. Là aussi la fiction rhétorique bat son plein. Le fameux « plan A » consisterait à imposer à tous la sortie concertée des traités européens pour négocier d’autres règles communes fondées sur le retour du protectionnisme et la fin de l’indépendance de la BCE. Autrement dit, la France de Jean-Luc Mélenchon ne restera dans l’Europe que si l’Europe accepte de devenir mélenchonienne ! Ignorance de la pluralité et vertige de la toute-puissance contraignante. Reste alors, en réalité, le seul plan B : le Frexit et la sortie unilatérale de tous les traités. Avec à la clef la sortie de l’euro et toutes les conséquences associées : hausse des taux d’intérêts, évasion fiscale, inflation, mesures de rétorsion répondant au rétablissement des frontières et des barrières douanières. Et pour les Français un coût économique et social insupportable : récession économique, hausse du chômage et baisse du pouvoir d’achat.
Mêmes causes, mêmes effets. La réalité du programme économique et européen de Jean-Luc Mélenchon est en tous points identique au programme de Marine Le Pen. La pulsion idéologique est ici double. Elle se fait mélange d’incompétence, issue de la déconnexion avec la réalité, et d’affirmation d’un idéal nationaliste théorisant le repli et la fermeture.
Allons encore au-delà. Il y a un autre tour de passe-passe que réalise cette parole idéologique. Celui de prétendre porter l’idéal du renouvellement démocratique et de la promotion de l’horizontalité et de la co-construction, l’horizon radieux d’une démocratie purifiée car directe, la « 6ème république » qui naîtrait d’une nouvelle constituante. Là où règne pourtant, purement et simplement, la culture du chef et de son « hubris ». Il n’y a pas plus authentiquement présidentiel et autocrate, plus complètement professionnel politicien, que Jean-Luc Mélenchon. Candidat permanent et auto-proclamé, homme d’appareil, qui aura imposé à tous l’évidente nécessité de sa candidature. Laquelle bien sûr, et en toute idéologie, c’est-à-dire en abstraction mensongère, travaillerait, en théorie, à son propre effacement une fois parvenue au pouvoir !
Jean-Luc Mélenchon a en fait privatisé le Peuple, dont il serait la seule voix légitime. De là ses colères lorsque le réel lui revient à la figure et que les classes populaires (les ouvriers et employés) se dérobent à lui et préfèrent le vote lepéniste ou souverainiste. C’est en ce sens qu’il est une figure de l’imposture : enivré par sa parole, porté par le monde des Idées, il croit être ce qu’il dit. Et plus grave, il porte une politique contraire aux intérêts véritables de ceux au nom desquels il prétend parler. Car le prix à payer de sa déconnexion avec le réel et de ses constructions idéologiques est bien celui de l’appauvrissement généralisé et du simulacre démocratique.
À l’heure de choix décisifs pour la France, nous devons résolument nous opposer aux cortèges de faillites et de compromissions qui accompagnent l’Idéologie. Résistons aux séductions rhétoriques, soyons attentifs à ne pas confondre les « ordres » en appliquant à la politique un imaginaire qui a toute sa place en littérature mais qui devient dangereux dès lors qu’il prétend dresser la réalité et s’y substituer. Apprenons plutôt à voir et à nommer le réel pour mieux le transformer. Faisons jouer tous les possibles de ce monde plutôt que de déclamer qu’un autre monde est possible.
Oui au pragmatisme radical, non à la faillite révolutionnaire et à sa funeste poésie !
Jean-François PASCAL
Tribune publiée le 11/04/2017 par Les Echos
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