Quand Madame Jean Brierre sauvait la vie d’officiers argentins, dont un général
Ce vendredi 10 juillet, un message de Pierre Manigat Jr (À vaincre sans péril…!) m’est parvenu, comme une de ces piqûres de rappel…

Un « Tea party » (réception-thé) offert par le Comité des « Amis d’Haïti » et le Comité interculturel du « National Council of Negro Women » (Conseil national des femmes noires). De gauche à droite : M. Jean Brierre ; Mme Ira Gibson, épouse d’un professeur de sociologie à l’Université Howard ; l’Ambassadeur Gustave Laraque ; 𝐌𝐚𝐝𝐚𝐦𝐞 𝐉𝐞𝐚𝐧 𝐁𝐫𝐢𝐞𝐫𝐫𝐞 ; M. Pierre Haspil ; l’épouse de l’Attaché militaire de l’Ambassade d’Haïti à Washington ; Mme Gustave Laraque et Mme Venice T. Spraggs, Présidente du Comité des « Amis d’Haïti » et Directrice du bureau à Washington du grand journal afro-américain « The Chicago Defender ». Haiti Sun 15 avril 1951… Image reconstruite à partir de l’original pour intérêt pédagogique
Quand Madame Jean Brierre sauvait la vie d’officiers argentins, dont un général

Le Nouvelliste 16 juin 1956
Ce vendredi 10 juillet, un message de Pierre Manigat Jr (À vaincre sans péril…!) m’est parvenu, comme une de ces piqûres de rappel soudaines qui réveillent les fantômes noirs de l’histoire argentine. Tout en le remerciant, j’ai préféré attendre un peu avant d’inaugurer ce que le doyen Cadet appelle les « hostilités » — ce lent et difficile travail de recherche parmi les archives et les souvenirs. Nous vivons désormais dans un pays étrange, où les uns choisissent le mépris et les autres oublient simplement de savoir.
Pourtant, il fut un temps, dans les décennies 1940–1950, où Haïti se trouvait au sommet de son élégance sociale et de sa dignité institutionnelle. C’est à cette époque qu’au périmètre de l’ambassade d’Haïti à Buenos Aires, une femme haïtienne sauva la vie d’un général et de plusieurs officiers argentins.
La nuit du 14 juin
Tout a commencé à l’aube du jeudi 14 juin 1956. Un homme a franchi le seuil de la mission diplomatique, épuisé, brisé par le stress et la traque. C’était le général de division Raúl Demetrio Tanco (1905–1977), chef du soulèvement du 9 juin naissant, que le régime en place venait de réprimer dans le sang. À peine l’ambassadeur Jean Brierre l’avait-il recueilli que les téléphones se mirent à sonner, déversant un flot d’insultes anonymes, tandis que les forces de l’ordre encerclaient silencieusement l’ambassade.
Tandis que l’ambassadeur Brierre se trouvait à la chancellerie argentine pour rappeler fermement le droit aux autorités — « Ce n’est pas parce qu’Haïti est une petite nation qu’elle permettra un tel outrage. Au contraire, les petits pays doivent être scrupuleusement respectés, pour que le Droit reste un impératif moral et non celui de la force » —, le drame se nouait dans l’enceinte même de la mission diplomatique haïtienne.
Un groupe de civils armés fit irruption dans la résidence, bousculant et invectivant Madame Brierre. À leur tête, le général Domingo Quaranta (c. 1905 — † après 1960), chef du renseignement d’État. Les survivants se souviennent encore des propos à haute voix, de la violence raciste du général Domingo Quaranta face à Madame Brierre: « ¡Qué vas a ser vos la embajadora, negra de mierda! », « callate negra hija de puta ». («Comment toi tu pourrais être l’ambassadrice, négresse de merde ! », « ferme-la, négresse fille de pute»).
Le courage et l’oubli
Sans faiblir, Madame Brierre sortit sur le-champ pour alerter les voisins, criant dans la rue qu’on s’apprêtait à fusiller des réfugiés politiques sur le trottoir même de l’ambassade. Puis elle courut vers le téléphone pour avertir son mari.
Revenu in extremis, l’ambassadeur Jean Brierre, l’illustre poète et diplomate jérémien, fit face au commando de vingt hommes avec la seule force du droit international.
Par ce geste courageux, Madame Brierre a arraché au peloton d’exécution sept hommes dont les noms flottent aujourd’hui dans la brume du passé:
Le général de division Raúl Demetrio Tanco;
Les colonels Ricardo González et Agustín Digier;
Le lieutenant-colonel Alfredo Salinas;
Le capitaine Néstor Bruno;
Le sous-lieutenant Andrés López;
Le syndicaliste Efraín García
Pendant de longues décennies, l’Argentine a feint d’oublier les époux Brierre. Mais chez nous, en Haïti, les années ayant passé et l’indifférence générale ayant fait son œuvre, combien de personnes se souviennent encore de ces fantômes, et savent qu’une Haïtienne, l’épouse de l’ambassadeur Jean Brierre, a sauvé l’honneur et la vie de ces officiers argentins ? Il reste ces lignes, comme des traces de pas que l’on tente de protéger du vent.
Gilbert Mervilus, 11 juillet 2026
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