Le combat invisible
Morceaux choisis de la vie d’une angoissée maladive sur le point de devenir maman.

Le combat invisible
Morceaux choisis de la vie d’une angoissée maladive sur le point de devenir maman.
Ce que j’essaye de te dire, ma fille, c’est que pour moi, le fait que tu vives n’est pas du tout une évidence. Toute ma vie j’ai entendu dire que l’envie d’enfant est viscérale, une évidence à laquelle on échappe pas, que c’est le sens même de la vie, et d’autres phrases qui m’ont fait ressentir que j’étais bizarre, et que quelque chose ne tournait pas rond chez moi, puisque je ne ressentais pas ça. Depuis mes 20 ans (j’en ai maintenant 36), je me suis demandée s’ il fallait que je devienne mère, si j’étais faite pour ça. Je me réveillais parfois la nuit, me demandant “mais si j’avais un bébé, qu’est ce que j’en ferais”? Et cette question provoque en moi une vague profonde d’angoisse, une sensation de chaos et d’incertitude que j’éloigne le plus vite possible. Avant que tu sois conçue, je me rassurais en me disant “mais ne t’inquiète pas, tout cela n’est pas réel, tu n’as pas d’enfant — un grand OUF!”. Aujourd’hui, enceinte, je me rassure en me disant que tout ira bien, et le fait de te sentir à l’intérieur de moi contribue à me calmer. Pendant très longtemps j’étais sûre de ne pas être capable d’être mère, j’avais l’impression d’être infertile psychiquement, bloquée.
Je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie que pendant ma grossesse. La peur s’exprime par à-coups, elle s’empare violemment de mes idées, de mon cours de pensée, des mes sensations physiques, de mon corps. Mon ventre se serre, j’ai du mal à respirer. D’un coup, je ne peux plus me raisonner, et le monde autour de moi change, comme si la réalité était autre. Le même mur devant moi devient prison, le même air que je respirais il y a une minute devient irrespirable. Le ciel même est menaçant. C’est une peur sans raison, sans objet. Une angoisse existentielle profonde, que je vis beaucoup plus depuis que je suis enceinte mais que je connais d’autres parties de ma vie. Si j’essaye de verbaliser, je pourrais dire “j’ai peur d’avoir un bébé, j’ai peur d’etre maman, peur du changement, peur de l’inconnu, je me sens perdue, je ressens un tel malaise physique que mon mental est impacté, les nuits sans sommeil et les maux du corps pèsent trop lourd sur ma psychée, les changements hormonaux produisent des effets extrêmes et effrayants”. Tout cela est vrai mais aucun de ses mots ne peut traduire l’intensité du mal-être ressenti lorsqu’une vague d’anxiété s’empare de moi. Ces mots sont aussi complètement inutiles à calmer le ressenti. La raison est effacée. Cette peur est bien au-delà des mots, des mots que l’on peut dire, comprendre, analyser et relier à d’autres. Des mots auxquels on colle une description qui est censée faire comprendre à notre interlocuteur ce que l’on ressent.
Je vais l’angoisse d’un naufrage qui se tient à un bout de bois en mer et se demande s’ il arrivera à terre un jour. Il se pourrait très bien qu’il meure ici, épuisé en pleine mer, sans rien pour le secourir.
Ce matin je somnolais à moitié, et j’ai rêvé que ton petit pied sortait de mon ventre. Plus exactement, tu poussais mon ventre avec une telle force que la forme de ton pied apparaissait à travers ma peau, mais je pouvais vraiment voir ce petit pied, le toucher. J’ai observé tes petits orteils parfaits, et les ongles magnifiques qui les ornent. Je l’ai pris au cœur de ma main et au même moment j’ai ressenti la connexion à l’espace tout entier, à l’infini.
Quand je pense que tu vas naître à la plus belle saison, celle où les arbres sont fleuris et où le temps est clément, c’est un présage, un signe… À côté de notre appartement, il y a un bel et grand arbre à fleurs jaunes qui pèse tellement sous le poids de ses fleurs, qu’il n’a plus le choix que de les laisser tomber au sol. Elles jonchent le trottoir et forment un tapis sur lequel je me délecte de poser mes pieds, je reste un instant et respire l’odeur des fleurs encore accrochées et j’imagine que cet arbre existe pour toi, pour te montrer ce qu’est la beauté.
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